Expression de M. Sainte-Beuve
lourdement sur son cœur. Ce qui l'attriste durant ses missions, ce qui le rend plaintif, c'est la gène où, malgré ses réclamations réitérées, le laisse languir la Seigneurie. Parconrez ses dépêches ; le génie et la verve du politique s'y montrent à tout moment obscurcis par le ton bas et les gémissements* de l'employé *. Et assurément de telles plaintes de la part de Machiavel ne sont point sans fondement. Car nonseulement il n'y avait aucune parité entre les conditions faites alors aux ambassadeurs ou envoyés italiens et celles dont jouissent les diplomates de nos jours, mais ces conditions se trouvèrent même, à une certaine époque, si étroites, que les refus d'ambassades étaient fréquents et que des dispositionspénales durent être édictées contre ceux qui ne voudraient point consentir à
1. Cf. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 187. Première Légation à la cour de France, Lettre ii, 1500. « La modicité de noire traitement, les dépenses que nous sommes obligés de faire, le peu d'espérance de recevoir de nouveaux secours, nous mettent dans un grand embarras. » Voyez aussi Ibid.,]^. 188, 193, 196, 202, 213, 218, 274.— Légation auprès du duc de Valentinois, 1502, p. 278, 280. — Ibid.y p. 415, Seconde Légation à la cour de Rome, 1506. — Ibid,, p. 433, Légation auprès de V empereur^ 1508; — Ibid., p. 496, Légation à Jlfaw*OMe,1509; — Ibid.^ p. 515, Troisième Légation à la cour de Rome, 1510, etc.
être ambassadeurs, ou qui, après avoir accepté un poste diplomatique, refuseraient de s'y rendre *.
1 . CL" Scritti inediti di Niccolo Machiavelli risguardanti la storia e ta milizia (1499-1512) ed illustrati daGiusEPPE Canestrini, Firenze, 1867, in- 12.
Prefazione, p. Let sq. ii Dalle Relazioni degli Ambasciatori Veneti, publicate dal benemerito Albéri, dalle Legazioni florentine e particolarmente da quelle dello stasso Machiavelli apparisce manifesta che gli oratori veneziani e fiorentini trovavansi spesso in grande distretta di danaro, e quindi a soffrire non solo disagi ma umiliazioni e patimenti,,, La storia délia diplomazia italiana présenta un fatto assai curioso e intéressante avuto riguardo agli emolumenti e beneficii di cui godono i diplomatici nei tempi moderni, confrontati con le condizioni economiche in cui erano astretti a vivere gli ambasciatori degli antichi stati italiani e in spécial modo délie Repubbliche veneziana e fiorentina, — La ripugnanza ad accettare missioni diplomatiche sembra che fosse antica e i rifiuti frequenti, avvegnache sappiamo che il Senatp veneto fu constretto nel 1271 a statuire una multa contra chi ricusava di andare ambasdatore , e nel 1360 dichiaro che chiumque, dopo avère accettato, rifiutasse di ricorsi al suo posto, venisse privato per un anno degli onori e benefixiii dello stato. »
Une citation empruntée au livre de M. Canestrini, prouve combien étaient faibles les émoluments alloués à Machiavel durant ses missions.
Prefazione^ p. lui. « Leggesi nel Registro 205 una deliberazione dei Dieci dei 22 ottobre 1503, per la quale deputarono : <( Niccolo Machiavelli presse il papa quando sarà creato, e pressa il sacro collegio, e a trattare tutti gli affari commessigli per la Repubblica, per 15 giomi, col
Toutefois, quelle grandeur d'âme attendre d'un négociateur qui a sans cesse à la bouche le mot d'argent, et quelles résolutions héroïques espérer d'un citoyen qui semble dans sa conduite s'inspirer surtout de cette maxime de sagesse triviale, « que si les hommes supportent des fatigues, c'est pour améliorer leur condition et non pour la rendre plus pénible * ? » C'est qu'en effet Machiavel n'a jamais su se montrer supérieur à la fortune. En vain écrira-t-il, avec cette liberté de langage qui lui est familière, « que la fortune est femme et qu'il est nécessaire, quand on la veut tenir soumise, de la traiter avec rudesse ; « la fortuna è donna, ed è necessaf'io, volendola tenir sotto, batterla edurtarla *.» Il n'aura pour la fortune, bien souvent rebelle à sa voix, que des hommages et des soumissions, que des caresses et des prières.
salaria di dieci lire per giorno, computato nelle dette dieci lire il suo salario ordinario che ha corne secondo segretario. » E vedesi in margine : « qui ISicolaus discessit Florentia ista die 24 octobris, »
i. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 318, Légation à la cour de Rome, Lettre xxv, 1503.
2. Id,, ibid., t. I, p. 640, le Prince, ch. xxv. Cf. W., t. Il, p. 107 et suiv. Chapitres ou poésies morales. Chapitre do rOccasion Chapitre de la Fortune.
C'est ainsi que, de 1512 à 1521, durant la seconde période de sa vie, qui fut l'époque de sa pleine virilité, mais qu'on pourrait appeler la période de la disgrâce, une pensée unique, ardente, occupera douloureusement l'esprit du Secrétaire Florentin. Ce républicain ne témoignera qu'une ambition, celle de se rallier au parti aristocratique ; cet ennemi-né des Médicis ne nourrira pas de plus vif espoir que celui de se concilier tour à tour les différents chefs de cette famille souveraine et de se faire par eux pardonner leurs persécutions. Toutes ses démarches n'auront pas d'autre but, et la composition du Prince elle-même ne sera qu'une de ces démarches.
Effectivement, voyez ! Au lendemain du sac de Prato , et lorsque enfin les Médicis, après trois tentatives avortées, sont rentrés, sous l'effort des piques espagnoles, dans cette Florence, dont Machiavel et ses amis avaient été chargés de leur interdire les portes *, quelle attitude a
1. Cf. Périès, Ouw, cit,, p. 177. «C'est à Machiavel que fut conûé le soin de défendre les restes expirants des libertés de sa patrie. Depuis le 7 mai jusqu'au 23 août 1512, on le vit parcourir toutes les parties du territoire de la République, et son activité ne se laissa abattre par aucune fatigue ni par aucun obstacle.»
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Machaviel et c[uelle est sa conduite? Aussitôt il se rapproche étroitement de ce groupe de la jeunesse dorée qui, moins dévoué à la République qu'hostile naguère à Savonarole, n'a point hésité, au dernier moment, gagné par Jules de Médicis, à précipiter dans l'exil le faible Soderini : un Valori, un Vettori, un Ruecellai, un Albizzi, unCapponi, un Tomabuoni, un Vespucci, tous ceux en un mot que Machiavel appellera ses patrons ou protecteurs. Peu s'en faut qu'il ne se mêle, qui sait même s'il ne se sera point mêlé à la multitude qui, aux cris de palle ! palle * ! a rouvert au car-
1 . Les armes des Médicis étaient d'or à cinq boules {jpalle). On a parfois prétendu que ces boules étaient des pilules, parce que les Médicis s'appelaient Medici^ et qu'ils appartenaient, disait-on, à la classe des médecins, la sixième classe des sept grands arts, ou arts majeurs, qui comprenaient, en même temps que les médecins, les hommes de loi, les marchands, les banquiers, tandis que les arts mineurs, au nombre de quatorze, comprenaient les bouchers, les maçons, les corroyeurs, les forgerons. Il est plus probable que les Médicis étaient inscrits sur les matricules de VArt de la laine. Dans une des salles du Palais Vieux, à Florence, se voit une* peinture représentant l'Envie qui mange une vipère, et qui, dans un mouvement de rage, jette par terre les palle des Médicis. Ces palle rebondissent, et on lit à côté ces deux mots latins : perculsa resiliunt. On assure que c'est Léon X lui-
dinal Jean, à Julien II son frère, fils de Laurent, et à Laurent II, leur neveu *, le palais patrimonial de la via Larga ^ ? Il n'hésitera
même qui eut l'idée de cette peinture, allusion à l'exil et au rappel de sa famille. Les palle seraient donc des boules, non des pilules. Cf. Artaud, Ouvr, cit., t. II, p. 531, ennote, — Voyez plus bas, chap. xii, p. 198,ennofe.
i. Cf. SisMONDi, Ouvr. cit., t. XIV, p. 271. a Le résultat de cette révolution fut de faire rentrer Jean et Julien, fils de Laurent ; Jules, chevalier de Malte et prieur de Capoue, tils naturel de Julien l'Ancien, frère de Laurent, et Laurent II, fils de Pierre II, l'aîné des trois fils de Laurent. Avec eux se trouvaient deux enfants : Hippolyte, fils naturel de Julien II, et Alexandre, fils naturel de Laurent II, en qui l'on vit s'éteindre l'ancienne race des Médicis. »
2. Aujourd'hui le palais Riccardi, affecté à différents services publics. Construit par Michelozzi sur les ordres de Cosme l'Ancien, a ce palais vit dans ses murs la réunion des savants de la Grèce et de l'Italie, des peintres des artistes, des voyageurs célèbres ; tous ceux qui négociaient et les manuscrits et les objets antiques se pressaient dans ces appartements... Laurent le Magnifique y était né : c'est là, ainsi que dans sa villa de Careggi, qu'il assemblait les membres de l'Académie platonicienne et les meilleurs artistes; c'est là que vécut Ange Politien, précepteur de ses fils, que vinrent Pic de La Mirandole, Marsile Ficin, Luc et Louis Pulci, et autres grands esprits de la société Médicis ; c'est là que Michel- Ange, encore enfant, considérait les grands marbres des maîtres antiques, dont il paraissait destiné à devenir le puissant rival. Léon X et son frère y virent la lumière ;
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pas du moins à adresser à la mère de Laurent II, à la belle-sœur de Jean et de Julien II, à Alphonsine Orsini , veuve de Pierre II * ,
c'est de là qu'ils s'enfuirent déguisés, au commencement du bouleversement fatal de 1494; là encore Pierre Capponi menaça le roi de France, Charles VIÏI, de répondre par le bruit des cloches d'alarme au bruit de ses clairons... C'était là le point central où se rencontraient les opinions si souvent contradictoires de ces hommes qui, avant que les Médicis occupassent le siège ducal de Florence, voulaient donnner une nouvelle constitution à la République en décadence : François Guicciardini, François Vettori, le protecteur du pauvre Machiavel, Philippe Strozzi et Baccio Valori. C est là que naquit Catherine de Médicis; c'est là que demeurait le futur premier duc, Alexandre ; c'est de là que Cosme P' sortit pour aller au palais Pitti. Et rarrière-petit-lils de Cosme, le cinquième Grand-duc, vendit cette habitation, peuplée de ces mille souvenirs partagés entre la gloire et la tristesse, au marquis Gabriel Riccardi : famille d'origine étrangère et enrichie depuis peu. » A. Baschet, La Jeunesse de Catherine de Médicis j p. 77 et suiv. — Cf. J. Nestor, Histoire des hommes illustres de la maison de Médicis, de 1 378 à i 560, avec leur généalogie, ensemble un abrégé des comtes de Bologne et d'Auvergne, Paris, 1514, in-4.
1 . Pierre II, après avoir plusieurs fois vainement tenté de ressaisir le pouvoir, même avec le secours de César Borgia, s'était noyé en 1503, à la suite de la défaite que les Français, dont il suivait le camp, éprouvèrent sur les bords du Garigliano. Cf. Sismondi, Ouvr, cit., t. XIII, p. 285.
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le narré presque souriant des catastrophes récentes qui ont assuré, avec le nouvel asservissement de Florence, le triomphe des Médicis.
« Puisque Votre Seigneurie, lui écrit-il, désire connaître les changements qui ont eu lieu ces jours derniers dans notre Toscane, je me ferai un plaisir d'autant plus grand de vous en rendre compte qu'en satisfaisant à vos désirs je vous montrerai le triomphe de vos amis et celui de mes protecteurs, padroni miei; deux circonstances qui suffisent pour effacer tous les motifs de tristesse, quelque nombreux qu'ils soient*. » Ailleurs, Machiavel, laissant parler à la fois sa raison et son cœur, déclare, en rappelant les mêmes événements, « que rien ne devait plus intéresser la République que de se conserver libre 2. » Ici, tout autre est la conclusion de son épître adulatrice. « L'on promulgua, dit-il, une loi qui rétablissait les Médicis dans tous les honneurs et dignités qu'avaient possédés leurs ancêtres. C'est ainsi que le calme le plus parfait fut rétabli dans la ville. Elle es-
1. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 606, Lettres familières, Lettre vin, à une dame, 1312.
2. Id. , ibid. , t. I, p. 536, Discours, Liv. II, ch* XXVI I.
père ne pas vivre moins honorablement sous leur protection que dans les temps passés, lorsque leur père, le magnifique Laurent, de glorieuse mémoire, la gouvernait. Telles sont, très-illustre dame, les circonstances particulières de cette gi'ande révolution. Je n'ai pas voulu m'appesantir sur certains détails qui auraient pu vous déplaire, ou comme affligeants ou comme de peu d'importance ; je me suis étendu sur tout le reste autant que peuvent le permettre les limites d'une lettre. Si j'ai satisfait aux désirs de Votre illustre Seigneime, je suis assez récompensé; dans le cas contraire, je réclame mon pardon de votre indulgence. Quœ diu et felix valeat^. »
Cependant tout ce manège de courtisan ne devait guère profiter à Machiavel. D'abord destitué de sa charge et interné, il est ensuite compromis dans la conspiration que trament contre Jean de Médicis et Julien II, et que paient de leur tête Paul Boscoli et Augustin Capponi ^