Machiavel, ÛEwvres compL, t. II, p
2. Cf. Paulus Jovius, ùper, cit., Vitœ Leonis X Liber tertius, t Vix très elapsi erant menses, cum a nonnullis in cœdem Cardinalis et Juliani conspiratum est. P?*incipes fvere Augiisfinus Caponius eorpore ne ingenio inei^ii ju-
La torture ne parvient, il est vrai, à lui arracher aucun aveu et il ne cesse de protester de son innocence. « On m'a privé de ma charge, écrira-t-il plus tard à Vernaccia, et j'ai été sur le point de perdre la vie : Dieu et mon innocence m'ont heureusement sauvé *. » Mais ne croyez pas du moins que sur l'heure même, fort de sa conscience, il supportera héroïquement la prison qu'on lui inflige. Du fond de son cachot des Stinche * , il adresse à Julien II sonnet sur sonnet ^ et ne met. fin à ses prières
venis, in quo nihil prorsm laudares, praeter familiœ nomen, et Petrus Paulus Boscolus honestis quideni litteris exornatus, sed judicio iurUdus et levis, ut his sœpe acciditf qui Mb exultantia atrœ bilis insanie proximi, dum prœsentia non probant, immoderata et inaudita inani cogitcttione persequuntur, »
i. Machiavel, (Euvres compl,^ t. II, p. 622, Lettres familières, Lettre xix, à Giovanni di Francesco Vernaccia, à Pera.
2. Les Stinche étaient une prison que la République fit construire en 1381. La.Carcere délie Stinche était affectée aux criminels politiques et aux débiteurs insolvables. Les Stinche {via del diluvio) ont été remplacées en 1833 par un manège et par une salle destinée à l'Académie philharmonique. Cf. Villari, Owvr. cit., t. II, p. 226.
3. Cf. Artaud, Ouvr, dt., t. I, p. 224 et suiv. Premier sonnet, « Julien, j'ai autour des jambes une paire de chaînes, avec six tours de cordes sur les épaules; je ne
vu CHAPITRE VII
qu'après avoir obtenu du cardinal Jean, devenu pape, son élargissement. Il y a plus. A peine rendu à la liberté, voici ce qu'il écrit à Francesco Vettori , pour lors ambassadeur de Flo-
veux pas conter mes autres misères puisqu'on traite ainsi les poètes. Ces murailles sont tapissées d'une vermine énorme et si bien nourrie qu'elle semble une nuée de papillons. Jamais il n'y eut à Roncevaui, ni en Sardaigne dans ses forêts, une infection pareille à celle de mon délicat asile, avec un bruit tel, qu'il semble que Jupiter et tout Montgibel foudroient la terre : on enchaîne celui-ci, on déferre celui-là en battant des coins et des clous rivés ; un autre crie qu'il est trop élevé de terre : ce qui me lit le plus la guerre, c'est qu'en dormant, aux approches de l'aurore, j'entendais qu'on disait en chantant : « On prie pour vous. » Qu'ils aillent au diable, pourvu que votre compassion se tourne vers moi, père bienfaisant, et me délivre de ces indignes fers, rt Second sonnet, « Cette nuit, je priais les Muses d'aller avec leur douce lyre et leurs doux chants visiter Votre Magnificence pour me consoler, et lui offrir ma justification ; une d'elles m'apparut, et me confondit en me disant : Qui es-tu, toi, qui oses m'appeler ainsi? J'articulai mon nom, et celle-ci, pour m'outrager, me frappa le visage, et me ferma la bouche, en s'écriant : Non, tu n'es pas Nicolas ; tu es le Dazzo, puisqu'on t'a lié les jambes et les pieds ; tu es enchaîné comme un insensé. Je voulais dire mes raisons, elle répliqua : Va joindre les bouffons, avec ton histoire dans les poches. Magnifique Julien, au nom du Dieu tout-puis'sant, soyez garant que je ne suis pas le Dazzo, mais que je suis moi. »
JEUNESSE DE MACHUVEL l2o
rence à Rome :« Grâces à Dieu, mes maux sont enfin terminés. J'espère d'ailleurs ne plus me voir exposé aux mêmes dangers. Je serai désormais plus avisé ; et il faut espérer que le gouvernement, délivré de ses soupçons, se montrera plus libéral. Vous savez dans quel état se trouve notre pauvre Totto, mon frère * : je vous le recommande ainsi qu'à Paolo. Son désir particulier, ainsi que le mien, serait d'obtenir une place dans la maison du pape, d'être inscrit sur le contrôle et d'en avoir le brevet : c'est de quoi nous vous prions tous deux instamment. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de notre Saint-Père, et tâchez qu'il m'emploie, s'il est possible, lui ou les siens, dans quelques affaires; je suis convaincu que je vous ferais honneur, et cela me serait fort utile ^ » Et peu après : « Vous voulez que j'oppose un cœur ferme aux coups de la fortune : apprenez donc avec quelque satisfaction que dans mon
i. Machiavel fait encore mention de ce frère, t. II, p. 193, Légation à la cour de France^ Lettre viii, ioOO. « J'ai dépensé du mien plus de quarante ducats, et fait contracter pour mon compte une dette de soixante-dix à Totto mon frère. » Cf. Ibid., p. 693.
2. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 608, Lettres familièrcs^ Lottva ix, à Fnmcosco Votton'^ 1513.
malheur je les ai supportés avec tant de fermeté que je m'en veux du bien à moi-même, et qu'il me semble que je vaux mieux que je ne l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de côté, j'en ressentirai le plus vif contentement, et je crois que je me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir. S'ils croient devoir me refuser, je vivrai comme lorsque je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien plus qu'à jouir *. » Bientôt même il ajoutera : « Si vous continuez à m'aimer comme vous le faisiez, vous ne pourrez pas apprendre sans indignation la vie obscure et sans gloire que je mène. Mais ce qui m'irrite et m'afflige davantage, c'est de voir qu'au milieu de toutes les félicités qui sont le partage de la magnifique famille des Médicis et de notre cité, je reste seul parmi les ruines de Pergame 2. »
Lamentations aussi misérables que vaines !
Cependant Machiavel ne se rebutera de rien, et, durant dix années, poursuivra les Médicis
1. Machiavel, CEwvres co/wp/., t. II, p. 609, Lettres familières, Lettre xi, à Francesco Vettori, 1513.
2. îd,,ibid.X n, p. 651, Lettres familières, Lettre xxxvi, à Francesco Vettori, 1514.
JEUNESSE DE MACHIAVEL i27
de ses flatteries, les fatiguera de ses instances, jusqu'à ce qu'enfin, lassant leurs répugnances, sans gagner leur amitié ni se concilier leur estime, il obtienne, par leur crédit, d'être rappelé à la vie publique. Aussi, durant dix années, qu'il parle ou qu'il se taise ; qu'il se résigne à la retraite ou qu'il paraisse ; qu'il laisse sa plume s'égarer et s'égayer, à l'exemple de ses plus illustres contemporains *, en de frivoles sujets', ou qu'il applique son génie à méditer sur les problèmes les plus délicats du gouvernement, sa préoccupation dominante sera de plaire et de complaire aux Médicis. A tout prix il lui faut être du parti vainqueur, « non dove si perdcymadove sivince. »
Sans doute, durant sa disgrâce, Machiavel
i. Voyez notamment dans les œuvres de Laurent le Magnifique et parmi ses poésies, à côté de Canzoni pieuses, ses Selve de' amore et ses Canti carnascialeschi, poésies obscènes que Ton chantait dans les rues de Florence. Poésie di Lorenzo de' Medici, Firenze, i820, 4 vol. in-4; Canti carnascialeschi^ dans la collection de 1750.
2. Cf. Machiavel, Œuvres compl., t. II, p. 93 et suiv., VAne d'or, poème en huit chants; — p. il6 et suiv., Sérénade; — p. 419 et suiv., Chants de carnaval ; — p. 1 et suiv., la Mandragore; — p. 25 et suiv., C/ma; — p. 47 et suiv.. Frère Alberigo; — p. 58 et suiv., V Entremetteuse maladroite.
continuera à se montrer Thôte assidu de ces Orti ou jardins Oricellarii ^ où l'auteur de savants ouvrages, Topulent Bernardo Ruccellai ' avait établi une sorte d'académie érudite et politique, émule ou plutôt héritière de cette Académie platonicienne, dont Laurent le Magnifique avait multiplié les sanctuaires aux coteaux de Careggi ^ et sur les pentes de Fie-
1. On teignait en violet avec l'orseiile [oricello). Cette plante fut introduite du Levant par une famille dé marchands, qui tira de là son nom, les Oricellarii ou Ruccellai. « In memoria dunque di toi ritrovato dHndi innanzi quegli e i suoi posteri nomaronsi Oricellarii, e poi convoce troncae alquanto mutata, Ruccellarij e finalmente Ruccellai, » Giorn. de' Lett. d'It., t. XXXIIT,|)arsr,p.231. — L'emplacement et quelques restes des jardins Oricellarii se voient encore à Florence près de la Forta al Prato,
2. Né en 44i9, mort en 1514. Son principal ouvrage, intitulé de Urbe Roma, n*a été publié à Florence que dans le siècle dernier {Rerum ital, Scriptores florentini, t. II, p. 755). ïl laissa de plus une histoire de la guerre de Pise et une autre de la descente de Charles VIIÏ en Italie qui n'ont vu le jour qu'en 1733 ; enfin on a publié en 1752 un petit traité de lui, de Magistratibus Romanis, Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le recueil imprimé des Canti carnascialeschi, il y en a un de lui qui porte le titre de Triomphe de la Calomnie. Cf. Ginguené, Ouvr. cit,, t. III, p. 405.
3. La villa Orsi à Careggi, construite par Michelozzo- Michclozzi d'après Tordre de Cosme l'Ancien, qui y mou-
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à côte avec un Giovanni Ruccellai , Tingénieux poëte des Abeilles, d!Oreste et de Rosmonde, un Zanobio Buondelmonte, un Laurent Strozzi, un Battista délia Palla, un Luigi Alamanni, un Alessandro de Pazzi, un Jacopo da Diacetto, un Amerigo Morelii \ il lira les compositions célèbres, où semblent s'exhaler les regrets et les espérances de Florence républicaine : les Dialogues sur VArt de la guerre ^ ; les Discours sur la pre-
s'entretenoient communément à l'entour de Gosimin RusceIlay,|homme impotent qui se faisoit porter comme dans un berceau, et avec eux se trouvoit aussi Nicolas Machiavel, qui leur faisoit voir ses œuvres, et dédia ses Discours, œuvre de nouvelle invention, à Gosimin. » — Gf. Machiavel, CEwvres compL, t. II, p. 132. De la Colère et des moyens de la guérir. Dialogue entre Machiavel et Cosme Ruccellai. — Id., t. I, p. 315, l'Art de la guerre, Liv. I. « Je ne craindrai pas de payer ici un juste tribut d'éloges à mon^ ami Gosimo Ruccellai, dont je ne puis me rappeler le nom sans verser des larmes. »
1. Machiavel, (Euvres compl.y t. I, p. 316, VArt de la guerre, Liv, 1. — Gf. Id,, t. II, p. 664, Lettres familières, Lettre xlvi, à Lodovico Alamanni^ 1517. « Pour paraître encore vivants, nous nous réunissons quelquefois, Zauobi Buondelmonte, Amerigo Morelii, Battista délia Palla et moi. »
2. Id,, ihid., t. I, p. 314 et suiv., VArt de la guerre. Prologue, A Lorenzo Strozzi, gentilhomme florentin.
JEUNESSE DE MÂCmAVËL 131
mière décade de Tite-Live *, et ce roman politique qu'il a intitulé Vie de Castruccio Castracani de Z.wcç'ît/e^^. Néanmoins, qu'on ne s'y trompe
1. Machiavel, (Euvres compLj t. I,p. 423 et suiv. A lanobi Buondelmonte et à Cosimo Ruccellai. « En vous adressant ce discours, disait Machiavel, non-seulement je remplis un devoir et je fais preuve de reconnaissance, mais je m'éloigne de Tusage ordinaire aux écrivains, qui dédient toujours leurs livres à quelque prince, et qui, aveuglés par Tambition ou par Tavarice, exaltent en lui les vertus qu'il n'a pas, au lieu de le reprendre de ses viens réels.» On ne pouvait plus absolument et plus vite oublier la dédicace du Prince,
2. Id., ibid,^ t. I, p. 266 et suiv. A Zanobi Buondelmonte etàLuigiAlamanni, amis trés-chers, — Cf. Bayle, Ouvr. cit., article Machiavel, « On prétend que la vie de Castruccio Castracani fut écrite de mauvaise foi. Vossius touche cela en peu de mots. « Machiavelltts^ dit-il [Arte historica, cap, x), plane multa comminiscitur in Vita Castrucii : nempe quia is hostis fuisset reipublicœ florentinae, » Paul Jove se plaint vivement de cette supercherie de Machiavel. — Voyez aussi Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 1726 jusqu'à 1730, t. VII, p. 320 et suiv. Examen de la vie de Castruccio par Vabbé Sallier, « Leibniz, en comparant cette vie à la Cyropédie, prétend que Machiavel a voulu nous donner dans ce modèle l'idée d'un prince parfait, telle qu'il se l'était formée dans son traité del Principe; d'autres pensent que Machiavel a cédé à l'aversion que devait éprouver un Florentin contre celui qui avait travaillé à ruiner Florence, etc. » Sans discuter ces conjectures, M. Sallier rapporte les fables qu'on trouve dans cette vie et les
132 CHAPITRE Vil
point. La prudence n'abandonnera plus un instant Machiavel. Ainsi, lorsqu'on 1522 se découvrira la conjuration formée contre les Médicis par les hommes mêmes auxquels il a dédié ces ouvrages ; pour lesquels il les a en quelque sorte composés, et dont vous diriez qu'il a de son souffle transporté les imaginations et embrasé les cœurs, il restera de sa personne à l'abri de toute poursuite, sinon à l'abri de tout soupçon * , pendant que la peine de mort frap-
réfute, ou par le témoignage dés historiens contemporains, ou par des pièces authentiques. Ce que Bayle, non plus que l'abbé Sallier, n'a point noté et ce qui semble d'ailleurs avoir toujours passé inaperçu, quoique ce soit un trait d'une bizarrerie surprenante, c'est que Machiavel, à la fin de son écrit, met dans la bouche de Castracani une foule de sentences, dont la plupart sont littéralement tirées des Vies y doctrines et apophthegmes des philosophes célèbres par Diogène de Laërce.
4. Nardi, Istor, Fiorent,^ L. VJI,p. 177. « No7i fit senza impiitatione. » — Paul Jove (Elogia doctorum virorum, N. Machiavellus) va jusqu'à dire que Machiavel fut considéré comme l'auteur de la conspiration. « Caeterum quod olim ejecto Soderino a Mediceis in quaestione tortus fuisset, ah his leniendo dolori, annuam SGrihendœhistoriœmercedem promeruityitatamen ut œgre compresso odio, quumdicendo scrihendoque Brutos et Cassios laudaret, ejus conjurationis architectus fuisse putaretur, in qua Ajacetus poeta^ et Alamanus ex ipsa tw*ma prœtoria levissimus eques, concepti sceleris capite pœnas dederunt, »
pera Jacopo da Diacetto et Pierre Alamanni, la peine de l'exil Zanobi Buondelmonte et Luigi Alamanni, l'auteur de la Coltivazione et de Girone il Cortese. C'est qu'en effet l'académie des Ruccellai n'est point, en elle-même, considérée comme une réunion hostile aux Médicis, non plus que les Ruccellai, d'ailleurs trèsproches alliés des Médicis *, né passent pour leur être contraires. Cela est si vrai, que le 16 mai 1S27, quand une troisième conspiration, cette fois, grâce aux événements du dehors, plus heureuse, mais dont les chefs se trouveront être encore d'anciens familiers des Ruccellai : Vettori, Strozzi, Nicole Capponi, Alamanni; quand une troisième conspiration aura de nouveau chassé les Médicis, Palla Ruccellai sera obligé de suivre dans leur fuite les souverains dépossédés, pendant que la fureur populaire ruinera ses palais et dévastera ses jardins.
Aussi bien, n'était-ce. pas dans les Orti Oricellarii qu'avait été préparée en 1312 la rentrée des Médicis? « Ce fut de ce jardin, écrivait Guichardin, ce fut de ce jardin, comme du
1. Bernardo Ruccellai avait épousé Nannina de'Medici, tille de Pierre P'' et sœur de Laurent le Magnitique.
134 CHAPITRE Vil
cheval de Troie, que sortirent la conjuration et le retour des Médicis ; il en sortit la flamme qui a réduit cette ville en cendres. »
Machiavel ne montra pas plus de noblesse dans ses écrits que dans sa conduite. — Date des Discours et date du Prince. — Opinion' de Ginguené confirmée par les textes. — Machiavel n*a pas eu deux politiques. — Identité foncière des maximes des Discours et des maximes du Prince» — Préoccupation constante chez Machiavel de plaire aux Médicis par ses ouvrages.
« J'ai considéré souvent, observait Guichardin, que le nom de liberté sert plutôt à ceux qui veulent en faire un prétexte et un voile pour leur ambitieuse passion qu'il n'exprime un désir vraiment naturel aux hommes... Ce qui est naturel aux hommes, si je ne me trompe, c'est le désir de la supériorité et de la domination sur leurs semblables, si bien qu'il en est fort peu qui, trouvant l'occasion de se faire les maîtres, ne le fassent volontiers. Au fond de ces discordes civiles suscitées au nom de la liberté dont on éblouit les simples, que trouverait-on le plus souvent, si ce n'est des ambi-
lions personnelles? N'a-t-on pas vu presque toujours celui qui renverse le tyran au nom de Tégalité et de la liberté se mettre ensuite à sa place?... Et quels sont d'ordinaire les ennemis du tyran? Ceux à qui il refuse des honneurs dont ils se croient dignes, ceux qu'a irrités quelque injure personnelle, ceux enfin qui comptent profiter du désordre qui suivra sa chute. Pour ceux qui ne détestent le tyran que par amour de la liberté et de la patrie, certes je consens à ce qu'on leur accorde une suprême louange, d'autant plus méritée qu'ils sont plus rares : mais, en vérité, il y en a si peu, qu'on n'en peut pas tirer une conséquence générale ; comme dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps... Notre temps est corrompu, c'est pourquoi je dis que la plupart de ceux qui prêchent la liberté, s'ils croyaient rencontrer poureux-mêmes, sous un gouvernement despotique, une meilleure condition, y courraient et par la poste, et ces grandes âmes, ces esprits généreux dont on parle tant, n'y arriveraient peut-être pas des derniers *. »
Attristantes, mais, hélas! presque en tout
\ . Dialogue sur le gouvernement de Florence, I«' Livre, — Cf. A. Gepfroy, loc. cit.
temps, trop véridiques paroles et qui, à beaucoup d'égards, expliquent Machiavel ! C'est en vain d'ailleurs qu'on chercherait dans les œuvres du Secrétaire Florentin la noblesse que ne présente pas sa conduite.
Pour peu en effet qu'on examine attentivement ces compositions, on s'assure que ce ne sont pas des différences essentielles qui séparent des écrits que Machiavel dédia aux Médicis ceux qu'il destinait à ses plus intimes amis. Dans les uns et dans les autres, c'est, en somme, le même accent, le même esprit; c'est, en définitive, le même mélange de maximes de liberté et de préceptes de tyrannie ; c'est, notamment dans les Discours sur la première décade de Tite-Live et dans le traité du Prince^ le même fond de scepticisme glacial et d'immoralité raisonnée. Machiavel a beau, dans les Discours j défendre cette thèse, « que le peuple est meilleur que le prince *. » Rapprochez du traité Au Prince les chapitres ix, x, xn, xiv, xvi, XL, par exemple, du Livre /" des Discours ^ ;
1. Machiavel, (Muvres compL, t. I, p. 489 et suiv., Dis cours, Liv. I, ch. lviii, Qu'un peuple est plus sage et plus constant qu'un prince ; — ch. lix, A qui d'un peuple ou d'un prince doit-on se fier davantage comme allié ?