LA MANDRAGORE
chantent des pasteurs et des nymphes ces vers adulateurs : « Apparemment il ne connaît pas les déceptions du monde, il ne sait pas sous quels malheurs, sous quelles étranges fatalités sont opprimés presque tous les mortels, celui qui se sèvre lui-même du plaisir, pour vivre dans les chagrins et les angoisses.
« C'est pour échapper à ces ennuis que nym phes joyeuses et jeunes gens que nous sommes, nous avons choisi une douce solitude toujours embellie d'allégresse et de fêtes. Nous venons ici aujourd'hui pour réjouir de nos harmonieuses chansons cette fête riante et cette douce compagnie.
« Ce qui nous attire aussi dans ces lieux, c'est le nom de celui qui y gouverne : en lui resplendissent tous les biens qu'on voit réunis sur le front de l'Éternel :
« in cui si veggon tutti
i boni accolti in la sembianza œlerna K »
« Comblés de cette faveur suprême, parmi
nière que vous puissiez lui faire plaisir, je vous la recommande, car j'en suis beaucoup plus occupé que de Tempereur. »
\. Machiavel, (Euvj'es compL, t. II, p. 1, Canzone. — a Quel est donc cet homme dont Machiavel fait presque
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tant de félicités, jouissez, soyez contents, et remerciez qui vous a fait ce bonheur. »
Quant au prologue, il paraît constant que ce fut en ISIS qu'il fut rédigé et pour être récité devant Léon X, qui, de passage à Florence, voulut revoir la Mandragore^ que déjà il s'était fait jouer à Rome même *.
une divinité ? C'est sans doute Clément Vil; au nom duquel Guichardin gouvernait Modène. L'emphase des vers italiens in cui si veggon, etc., conclut justement M. Buchon, désigne assez bien le pape. Machiavel n'a pas songé apparemment à les appliquer à Guichardin, même par reconnaissance de la galanterie qu'il lui faisait d'une représentation de la Mandragore, M. Artaud se trompe, lorsqu'il conjecture que c'est ici une allusion à Laurent II : ce n'était pas à Florence qu'il était cette fois question de jouer la Mandragore, et d'ailleurs Laurent II était mort en 1519. »
1. Cf. Périès, Ouvr. cit,, p. 206. — La Calandra de Bibbiena, la Rosmunda de Jean Ruccellai avaient également été réprésentées devant Léon X, avide de ce' genre de spectacles.
Machiavel conseiller officieux de Léon X. — Discours sur la réforme de la constitution de Florence. — Ce que valent les vues que Machiavel expose dans ce Discours. — Le Prince.
— Dans quel dessein et comment ce livre a été composé.
— Retraite forcée de Machiavel à la Strada. — Lettres à Vettori; leur éloquence et leur misère. — La Muse famélique. — Machiavel rentre en grâce auprès des Médicis. — Troisième période de sa vie (1521-1527). — Missions sans importance. — M&chiavel et Guichardin. — Lettre de Sadolet. — Seconde expulsion des Médicis. — Versatilité de Machiavel. — .Sa mort et les causes de sa mort. — Machiavel jugé par ses contemporains.
Cependant ce n'était pas uniquement par des plaintes, mêlées d'une manière habile à une œuvre légère, que Machiavel cherchait à appeler sur lui la bienveillante attention de LéonX. Vers la même époque, Machiavel, comme pénétré de zèle pour la personne du pape et animé du dévouement le plus pur pour la papauté, n'hésitait point à offrir ses conseils à
loi CHAPITRE X
Tillustre pontife par rintermédiaire d'un de ses anciens amis, alors ambassadeur de Florence à Rome, Francesco Vettori *.
D'autre part, en 1S20, Léon X, à son tour, satisfaisant les plus intimes désirs de l'ancien
i. Machiavel, Œuvres compL, t. II, p. 620, Lettres familières, Lettre xviii, à Francesco Feff on, 1513. «Comme il est du devoir d'un homme sage de prévoir en tout temps ce qui pourrait lui nuire, de prévenir les choses de loin, de favoriser celles qui peuvent lui être utiles et de s'opposer de honne heure à celles qui lui seraient contraires, je me suis mis pour un moment à la place du Pape, et j'ai examiné avec une attention scrupuleuse tout ce que j'aurais à craindre moi-même et les expédients que je pourrais employer. « Déjà Machiavel avait cherché à se concilier les bonnes grâces de Léon X, en faisant parvenir jusqu'à lui, par l'intermédiaire de Vettori, l'éloge de Laurent, duc d'Urbin. Ibid., p. 612, Lettre xv. « Je ne veux point négliger de vous faire connaître, écrivait-il, la manière dont le magnifique Lorenzo s'est conduit jusqu'à ce jour; elle est telle qu'elle a fait naître les plus heureuses espérances dans toute la cité, et tout semble rappeler en lui les grandes qualités de son aïeul... Quoique ce détail ne puisse manquer de vous être donné par une infinité de personnes, j'ai cru devoir vous en rendre compte moi-même, afin que sur mon témoignage vous ressentiez la même satisfaction que nous ne cessons d'éprouver chaque jour, et que, si l'occasion s'en présente, vous puissiez en donner de ma part l'assurance à Notre Saint-Père le Pape. » Voyez ci-dessus Chapitre iv, p. 50, e7i note.
DERNIÈRES ANNÉES DE MACHIAVEL Wù)
Secrétaire de la République, Léon X interrogeait Machiavel sur les réformes à introduire à Florence et sur le meilleur mode à suivre dans une administration que le décès de Laurent II venait de laisser vacante. Naturellement, Machiavel s'empressait aussitôt de rédiger une réponse assez pompeusement intitulée : Discours sur la réforme de la constitution de Florence demandé à Machiavel par le pape Léon XK Or Ginguené déclare, avec un ton admiratif qui est bien fait pour surprendre, que le mémoire rédigé par Machiavel en réponse à la demande du Saint-Père « est plein de sens et d'adresse ^. » Sur quelles bases donc Machiavel propose-t-il à Léon X d'asseoir la constitution que le cardinal Jules de Médicis, plus tard Clément YII, sera chargé d'appliquer ? Que l'on pèse ces paroles : « Votre Sainteté verra, écrit Machiavel, que par mon plan de république, non-seulement je maintiens, mais que j'accrois
1. Discorso sopra il riformar lo stcito di Firenze fatto ad istanza del papa Léon X. — Machiavel, Œuvres compL, t. I, p. 280 et suiv.
2. Glnguené, Ouvr. cit., t. VIII, p. 48. « C'est un mémoire plein de sens et d'adresse, où Machiavel ne (lit pas franchement tout ce qu'il pense et tout ce qu'il désire, mais 011 il lo laisse voir. »
même son autorité à Florence ; que je garantis le salut et la considération de ses amis, et que le reste des citoyens aura tout lieu d'êti*e content... Quand on fonde une république, il faut faire la part de trois espèces d'hommes qui se trouvent dans tous les États : les grands, la classe moyenne et la dernière classe... On voit que toutes ces institutions satisfont à l'ambition de deux classes de citoyens, et affermissent dans Florence votre autorité et celle de vos amis, puisque Farmée et les tribunaux criminels sont dans vos mains, que votre autorité fait les lois in petto ^ et que tous les chefs du gouvernement vous sont dévoués. Il nous reste à contenter la troisième et dernière classe, qui compose l'universalité des citoyens. Or il serait insensé de se flatter d'aucun succès à cet égard, si on ne leur rend, ou du moins si on ne promet de leur rendre leur autorité . Comme , dans le premier cas, une concession absolue et complète serait contraire à la sûreté des amis de Votre Sainteté et au maintien de son pouvoir, il faut qu'ils n'aient d'abord qu'une autorité partielle, mais qu'ils espèrent l'obtenir entière. Je pense donc qu'il serait nécessaire de rouvrir la salle du Cojiseil des Mille, ou au moins des Six cents^
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et de leur accorder, dès ce moment, la nomination de tous les emplois et magistratures , excepté des Soixante-cinq , des Deux cents , et des Huit de Balia^ qui, pendant toute la vie de Votre Sainteté et du Cardinal, demeureraient à votre choix. Et, afin que vos amis fussent sûrs, en allant aux voix dans le conseil, d'être élus, Votre Sainteté nommerait huit scrutateurs, qui, dépouillant les scrutins en secret, .pourraient donner les voix à leur gré, sans pouvoir publiquement exclure qui que ce fût; et pour que le peuple crût que ceux qu'il aurait portés ont été mis dans le scrutin, on lui donnerait la faculté d'élire deux citoyens qui seraient présents à cette première opération ^ » Voilà le langage de Machiavel ! Comment soutenir, après cela, que s'il a conseillé aux Médicis une tyrannie corruptrice, c'était uniquement par ironie et pour les perdre? D'ailleurs, on en conviendra, de toutes les manières de corriger les inconvénients, de prévenir les dangers du sufi'rage universel, on en a rarement imaginé de plus efficace à la fois et de moins compliquée, et si de pareils moyens de gouvernement peuvent être
1. Machiavel, (Euwes compL, t. I, p. 284, Discours sur la rèformp de la constitution de Florence.
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(lits machiavéliques, ce n'est point assurément à cause du génie d'invention qu'ils supposent, mais uniquement en raison de la cynique malhonnêteté qui les suggère.
Quoique peu scrupuleux de leur nature, les dominateurs de Florence se firent pourtant scrupule de suivre ici les indications du publiciste florentin. Machiavel , en cette occasion , ne semble pas avoir été écouté. Mais ce qui lui importait par-dessus tout, on lui avait demandé son avis. Aussi bien, ne l'avait-il pas déjà donné, alors même qu'on ne le lui demandait pas? Et avant de solliciter les Médicis en servant à leurs plaisirs par sa verve comique ou en les caressant par ses flatteries, l'ancien Secrétaire de la République ne s'était-il pas proposé h eux comme le théoricien de la restauration aristocratique de 1S12 ? Oui, à le bien prendre, le traité même du Prince n'avait été qu'un écrit de circonstance à l'adresse des Médicis ; qu'un eujeu offert à la fortune ; on dirait presque qu'un à-propos de courtisan. Manifestement, en composant ce catéchisme politique, de même qu'en écrivant la Mandragore, Machiavel cédait à son génie, ou encore cherchait dans la méditation et dans l'étude, avec l'emploi d'un
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temps que les affaires ne lui prenaient plus, un adoucissement aux amertumes dont il se trouvait abreuvé. Toutefois, ce serait une erreur de croire qu'il ait eu en vue, lorsqu'il a rédigé le Prince^ les générations futures ou même ses concitoyens. C'est aux Médicis uniquement qu'il destine cet ouvrage, qui, en effet, de son vivant, ne verra pas le grand jour de la publicité ; c'est pour les Médicis uniquement qu'il le travaille et qu'il le polit ; c'est à celui des Médicis, quel qu'il soit, qui gouvernera Florence, à Julien II d'abord *, puis à Laurent II, qu'il en réserve exclusivement l'hommage intéressé.
Répétons-le, le Prince est « un livre de bonne foi, » où l'auteur, sans songer à mal, n'a fait que traduire en maximes les pratiques habituelles à ses contemporains ^ D'un autre côté, c'est une œuvre d'une visée toute person-
1. Cf. Machiavel, (Ewores compL, t. II, p. 639, Lettres familières, Lettre xxvi à Vettori, 1513. « J'ai à craindre que Giuliano ne lise pas mon opuscule. » — Id., ibid,, t. I, p. 603, Le Prince, Nicolas Machiavel au Magnifique Laurent de Médicis, fils de Pierre de Médicis»
2. Cf. Opinions sur le Prince de N. Machiavel, examinées par M. N. Leoni. Parme, 1822. — Machiavel ou Morceaux choisis et pensées de cet écrivain. On y a joint une traduction complète du Prince, par M. Ti. Halevy.
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nelle; car c'est sans dissimulation d'aucune sorte et sans autre dessein que celui de recouvrer une situation perdue, que Machiavel offre aux Médicis, dont il espère par ce témoignage de dévouement gagner les bonnes grâces, » le petit volume où il a déposé, dit-il dans sa dédicace, ce qu'il a déplus cher et de plus précieux, la connaissance des hommes qu'il a acquise, soit par une longue expérience des affaires des temps modernes, soit par une étude assidue de celles des temps anciens, qu'il a longuement roulée dans sa pensée et très-attentivement examinée * . » Que pourrait-il en effet leur offrir de mieux « que de leur procurer les moyens d'acquérir en très-peu de temps une expérience qui lui a coûté tant de peines et de dangers? » Et peut-être paraîtra-t-il téméraire que, né dans une condition obscure, il ose donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. «Mais, observe-t-il ingénieusement, comme ceux qui ont à dessiner des pays mon-
Paris, 1822, 2 vol. in-18. — Ch. Louandre, Œuvres politiques de Machiavel, traduct. Périès, édition contenant le Prince et les Discours sur Tite-Live, avec une Étude, des Notices et Notes. Paris, 1855, in-12.