‹ Machiavel: augmentée du̕n appendiceChapitre 47 sur 96 · Id,, iUd., t. I, p · texte numérisé non relu

Id,, iUd., t. I, p

3. Id., ihid,, t. II, p. 637, Lettres fnmilièrea^ Lettre xwi, à Fninrf'seo Vottnri. iol3.

i02 CHAPITRE X

Oa ne saurait le nier. Il y a dans cette lettre des passages éloquents et qui inspirent pour- Machiavel une respectueuse pitié. C'est ainsi qu'on ne peut sans être ému entendre ce grand homme raconter l'existence difficile qu'il mène dans ce chétif domaine de la Strada, près San Gasciano *, où, battu de l'orage, il est venu, au sortir des Stinche, chercher, avec une famille nombreuse, un asile et du pain. Cominent aussi ne pas éti'e touché à le voir, « tâchant d'empêcher son cerveau de se moisir,» après une journée passée dans la familiarité des gens les plus grossiers et au milieu d'occupations vulgaires',

1 . La Strada appartient à la paroisse de Sant' Andréa in Percussina, arrondissement de San Gasciano, bourg distant de Florence d'environ dix milles.

2. Machiavel, Œuvres compl., t. II, p. 637, Lettres familières, Lettre xxvi, à Francesco Vettori,

« Jusqu'à présent je me suis amusé à tendre de ma main des pièges aux grives : me levant avant le jour, je disposais mes gluaux, et j'allais chargé d'un paquet de cages sur le dos.... C'est ainsi que j'ai passé tout le mois de septembre. Cet amusement, tout sot qu'il est, m'a entin manqué, àmon grand regret ; et voici comment j'ai vécu depuis : je me lève avec le soleil, je vais dans un de mes bois que je fais couper, j'y demeure deux heures à examiner l'ouvrage qu'on à fait la veille et à m'entretenir avec les bûcherons qui ont toujours quelque maille à partir soit entre eux, soit avec leui's voisins... Lorsque je quitte le

qu'à peine a interrompues la lecture de Dante, de Pétrarque, de TibuUe ou d'Ovide, dépouiller, le soir, à la porte de son cabinet, ses habits de paysan couverts de poussière et de boue pour se revêtir d'habits de cour ou de son costume ;

bois, je me rends aaprès d'une fontaine, et de là à mes gluaux, portant avec moi soit le Dante, soit Pétrarca, soit un de ces poètes appelés minores, tels que Tibulle, Ovide et autres. Je lis leurs plaintes passionnées et leurs transports amoureux; je me rappelle les miens, et je jouis un moment de ce doux souvenir. Je vais ensuite à l'hôtellerie qui est située sur le grand chemin; je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur pays, j'apprends un grand nombre de choses, et j'observe la diversité qui existe entre les goûts et les imaginations de la plupart des hommes. Sur ces entrefaites arrive l'heure du dîner ; je mange en famille le peu de mets que me fournissent ma pauvre petite villa et mon chétif patrimoine. Le repas lini, je retourne à l'hôtellerie ; j'y trouve ordinairement l'hôte, un boucher, un meunier et deux chaufourniers : je m'encanaille avec eux tout le reste delà journée, jouant à cricca, à tric-trac; il s'élève mille disputes; aux emportements se joignent les injures; et le plus souvent c'est pour un liard que nous nous échauffons et que le bruit de nos querelles se fait entendre jusqu'à San Casciano. C'est ainsi que, plongé dans cette ignoble existence, je tâche d'empêcher mon cerveau de se moisir; je donne ainsi carrière à la malignité de la fortune qui me poursuit; je suis satisfait qu'elle ait pris ce moyen de me fouler aux pieds, et je veux voir si elle n'aura pas honte de me traiter toujours de la sorte.... »

puis, vêtu décemment, «pénétrer dans le sanctuaire des grands hommes de l'antiquité ; s'entretenir avec eux, leur demander compte de leurs actions ; pendant de longues heures échapper dans leur commerce à tout ennui ; se repaître de cette nourriture qui seule est faite pour lui et pour laquelle il est né ; oublier tous ses chagrins, ne plus craindre ni la pauvreté, ni la mort même; se transporter en eux tout entier ' ? » Mais à cette noblesse quel alliage se mêle de basse prudence ! S'il hésite à se rendre à Rome où l'appelle Vettori, « ce qui le tient en suspens, c'est que les Soderini (Fancien gonfalonier de Florence et son frère le cardinal) habitent cette ville, et que s'il y venait, il serait forcé de les visiter et de leur parler. Il aurait alors tout lieu de craindre qu'à son retour, au lieu de mettre pied à terre chez lui, on ne le fît descendre chez le Bargello 2. » Mais sous ces méditations du génie, quelles préoccupations désolantes ! Et sous cet enthousiasme généreux, quel cri de détresse déchirant ! « J'ai

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