Cf. Caput idtimum, Honesti régis finis
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€omme pour délibérer sur les affaires publiques. A un signal donné, il fait massacrer par ses soldats tous les sénateurs et les plus riches parmi le peuple, et ceux-ci morts, il s'empare de la souveraineté et en jouit sans aucune opposition de là part des citoyens. Deux fois défait par les Carthaginois et enfin assiégé par eux dans Syracuse, non-seulement il s'y défend, mais il n'y laisse qu'une partie de ses troupes, et, avec les autres, passant en Afrique, il presse tellement les Carthaginois, que bientôt ils lèvent le siège, et que, réduits à l'extrémité, ils sont forcés de se contenter de l'Afrique et de lui abandonner la Sicile... De notre temps, sous le pape Alexandre VI, Oliverotto da Fermo, ayant, encore enfant, perdu son père et sa mère, fut élevé par un oncle maternel, Jean Fogliani, et, dès sa première jeunesse, placé sous Paul Vitelli pour apprendre l'état de la guerre, et parvenir à quelque grade distingué ; après la mort de Paul, il servit sous Vitellozzo, son frère, etc.. »
Or le chapitre v du P' Livre du de regnandi Peritia traite De iis qui per scelera ad principatum pervenerunt , et voici comment y parle Niphus :
220 CHAPITRE Xlll
« Non désuni etiam qui per scelera ex humili et sordido génère nati, adregni majestatem devenerinty ut Agathocles pâtre figulo or tus ^ qui magnitudini prioris Dyonisii successit. Hic enimper suœ œtatis gradus semper scélérate vixit,.. Postea cum ad principatum pervenire constituisset, cum Amilcare Carthaginiense, qui tune in Sicilia exercitum habebat, rem clam pertractans, ad concionem Syracusanum populum accersit, ac si reipublicœ quid boni esset acturus, Congregato igitur concilioj ad quod et senatores et divites etpotentiores confluxerant^ omnes ut interimerent suis militibus mandavit^ quibus interemptis^ sine om" ni civili seditione urbem occupavit, atque imperium diu servavit, Nam licet a Carthaginiensibus bis per eruptionem pugnans exsuperatus et in urbe tandem obsessus esset, nullis tamen rebellionibus a civibus factis, non modo urbem ab hostibus défendit , verum etiam aliquibus copiis in urbis defensionem relictis, cum aliis strenuis Africam invasit, sicque b?'evi Syracusas ab obsidione liberavit et Carthaginienses ad extremam usque necessitatem deduxit, atque ita fœderibus inter se firmatis^ Carthaginienses Africam^ ipse Siciliam pacificediu tenuit,,, Nostra autem tempestate OHveretus Firmanus sub Alexandro VI pontifice al-
ter Agathocles evasit, si licet parvis magna cornponere. Hic enim, de fimcto pâtre, cum inpueritia a Joanne Folliano patruo pie, utdecebat, ac benigne educaretur, annos pubertatis egressus, ab eodempatruo ad Paulum Vitellum sua œtate virum strenuum, ut militarem disciplhiam ab eo disceret, mittitur, Militavit autem sub eo pluribus mensibîis, Postea Paulo mortiio, sub Vitellotio Pauli Vitelli fratre aliquot annis, etc. »
Dans le chapitre xii du Prince, Machiavel, traitant Des différentes espèces de milice et des soldats mercenaires, condamne absolument l'emploi des troupes étrangères. Cependant il ajoute: « On me dira peut-être que les Vénitiens et les Florentins n'ont agrandi leurs Etats respectifs que par les milices étrangères qu'ils avaient à leur solde, et que leurs généraux les ont toujours bien servis sans qu'aucun d'eux se soit fait leur souverain. Je réponds à cela que les Florentins ont eu beaucoup de bonheur, etc. »
Or, après avoir traité dans les chapitres n et ni du Livre II du rf^ regnandi Peritia du même sujet que Machiavel [Quot sint militum atque equitum gênera, quibus pro regnorum defensione atque custodia utuntur reges; Mercenarios milites pro
regnorum defensione atque invasione esse miniis utiles quant qui sint proprii)^ Niphus soutient la même thèse que l'auteur du Prince, se fait la même objection et la résout par la même réponse. De Florentinis et Venetis. Cap, iv. « Si quis autem adversus ea, qux diximvs, Florentinos et Verietos objiceret, qui mercenario milite suas respublicas locupletarunt et tutatisunt, respondehimus idnon eorum prudentia, sed fato quodam aut fortuna factum esse, etc. . . »
Dans le chapitre xiv du Prince, qui iraiiie Des devoirs dun prince par rapport à la milice. Ma-: chiavel professe « que les princes doivent faire de Fart de la guerre leur unique étude et leur seule occupation, etc.» Puis il ajoute : « François Sforce, de simple particulier, devint duc de Milan, parce qu'il avait une armée à sa disposition ; et ses enfants, pour s'être écartés de cette règle, de ducs qu'ils étaient, devinrent de simples particuliers... »
Or, dans le chapitre x du Livre II du de regnandi Peritia,mi\i\Aé Quousque principes bellicisrehus studere debent, Niphus s'exprime de la manière suivante : « Princeps vero, qui et se defendere, et aliéna invadere cupit, nulliarti, nulli facultati , nulli scientiœ studium adhibeat nisi ipsi militiœ» . .
Franciscus Sfortia per militiam ex privato ^Mediolani princeps creatus est, Ejus filii^ qui hanc partent neglexerunt^ quique libidinibus ac voluptatibtis studuerunt , ex principibus privati facti su7itj etc. »
Dans le chapitre iv du Prince, Machiavel examine Pourquoi le royaume de Darius, conquis par Alexandre, resta à ses successeurs après sa mort,
. Or le chapitre iv du Livre III du de regnandi Peritia a précisément pour objet la question de savoir : Cur Darii regnum, quod Alexander occupaverat, a successoribus ipsius post Alexandri obitum non defecit, et c'est comme précédemment le Secrétaire Florentin qui fait tous les frais de cette dissertation.
Dans le chapitre vu du Prince, Machiavel raconte l'assassinat politique de Ramiro d'Orco par César Borgia.
Or Niphus consacre le chapitre ix du IIP Livre dn de regnandi Peritia à rapporter dans les mêmes termes que Machiavel le même tragique événement.
Dans le chapitre xvi du Prince, qui a pour titre : De la libéralité et de la parcimonie, Machiavel observe « que le roi d'Espagne ne fût
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jamais venu à bout de toutes ses entreprises, s'il s'était mis en peine de ce qu'on pourrait dire de sa parcimonie. »
Or, dans le chapitre i du IV* Livre du de regnandi Peritia, c'est le même sujet que traite Niphus; c'est la même opinion qu'il défend; c'est le même exemple dont il l'appuie. « Ferdinandus Catholicus qui tôt prœclaris victoriispotitus est, eas assequi non potuisset, nisi parctmoniœ intenttis. »
Dans le chapitre xix du Prince, Machiavel, qui assigne à la France le premier rang parmi les États bien gouvernés, loue en particulier l'institution des parlements.
Or le chapitre vni du IV® Livre du de regnandi Peritia a été écrit par Niphus pour montrer, et avec les mêmes expressions que celles dont s'est servi Machiavel, Vnde ortum sit Gailoriim concilium, quod vulgo parlamentum dicunt, et ad quid conférât.
Il serait assurément facile, mais à coup sûr aussi il deviendrait, en même temps qu'oiseux, fastidieux, de multiplier les rapprochements, . et ceux que nous venons de produire sont déjà, ce semble, une démonstration plus que suffisante, surabondante, du plagiat dont s'est
rendu coupable envers l'auteur du Pannes Fauteur du de regnandi Peritia.
En vérité donc on demeure confondu, et c'est à peine si l'on en croit ses yeux, à retrouver ainsi dans l'ouvrage de Niphus toute la substance et jusqu'aux textes de Machiavel, transposés tour à tour, abrégés, divisés ou copiés intégralement. Sans doute dans le de regnandi Peritia les maximes du Prince ont perdu quelque chose de leur saveur empoisonnée et de leur morbide coloris, à peu près comme des plantes vénéneuses, dérobées aux sommets des Alpes, se dessèchent et pâlissent dans un herbier. Mais l'origine n'en est pas moins parfaitement reconnaissable, et, conséquemment, on est conduit à se demander comment un tel larcin a pu être commis et comment il a pu rêtre sans avoir soulevé aucune protestation.
Comment il a été facile à Niphiis de copier le livre du Prince. — Pourquoi ce plagiat a pu passer inaperçu. —Distractions de la guerre. — Multiplicité des publications de Niphus. — Thèses politiques alors rebattues. — Raisons décisives. — Les ma:(imes à\x de regnandi Peritia et du Prince sont les maximes du seizième siècle. — Machiavel et Niphus traduisent l'un et l'autre en théorie la pensée de leur temps. — L'un et l'autre représentent la philosophie péripatéticienne en déclin.
Rien n'est plus facile à comprendre que la possibilité du plagiat honteux que se permit Augustin Niphus. Effectivement, le favori de Léon X, l'homme qui, de 1313 à 1321, vécut à Rome en savant et en courtisan, ne s'étaitil pas trouvé à même, autant et mieux que personne, d'avoir entre les mains des copies du Prince ? Ce qui semble inexplicable , c'est qu'il soit parvenu à. s'approprier ce traité impunément, quand surtout, mettant le comble
à refironterie, il n'avait rien épargné pour entourer sa publication de bruit et d'éclat.
Les raisons de cette impunité sont apparemment de plus d'une sorte. D'abord, il est douteux que Charles-Quint, engagé, au moment où parut le livre qui lui était dédié, au plus fort de sa lutte avec François I®% ait accordé alors ni depuis à cet ouvrage une bien sérieuse attention. Peut-être même le glorieux empereur n'en soupçonna-t-il jamais l'existence. D'un autre côté, à cette époque même, tous les esprits, dans la Péninsule, n'étaientils pas distraits par des luttes sanglantes et comme assourdis par la guerre ? D'autres motifs encore durent contribuer à rendre le plagiat de Machiavel inaperçu. Qu'était-ce en effet que le de regnandi Peritia ? Etait-CQ une de ces œuvres impatiemment attendues, qui, ne fût-ce qu'une heure, ont le privilège, dès qu'elles paraissent, de passionner et de captiver l'attention publique ; ou bien un de ces écrits de circonstance qui se recommandent sinon par l'importance, du moins par l'opportunité du sujet? En aucune façon. De quelque réputation que Niphus jouît, Niphus n'était, après tout, qu'un homme d'école, et quelque
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estimés que pussent être ses livres, il en produisait en trop grand nombre pour qu'on les recherchât avec une fort grande avidité. Le sujet, en outre, n'offrait rien en soi de trèsnouveau. Après avoir été depuis de longues années et tout en restant fort à la mode, les thèses politiques devaient se trouver néanmoins un peu rebattues. Chaque jour, elles se multipliaient sous des formes qui nécessairement ne pouvaient varier à l'infini, et Niphus n'avait-il pas lui-même en 1521, c'est-à-dire très-peu de temps avant d'imprimer le de regnandi Peritia, publié le de Principe libellus ?
Toutefois, et quelque restreint qu'on en suppose le nombre, nul doute que le de regnandi Peritia n'ait eu des lecteurs, de qui les œuvres manuscrites de Machiavel ne pouvaient non plus être entièrement ignorées. C'est pourquoi il faut en venir aux raisons décisives qui empêchèrent leurs regards distraits de reconnaître dans Niphus un plagiaire, et qui seules, aussi bien, intéressent la mémoire de Machiavel, parce que seules elles sont de nature à éclairer la critique de ses ouvrages. Au fond, qu'importe en effet que Machiavel ait suscité des plagiaires et que Niphus ait été l'un d'en-
tre eux? Ce qui importe, à cause des déductions qu'autorise ou plutôt qu'impose un semblable fait ; ce qui importe, c'est de constater qu'un plagiat néanmoins si flagrant n'a été relevé par personne.
Deux signes non équivoques, certains, infaillibles, auraient dû, ce semble, éveiller la défiance chez les premiers lecteurs du de regnandi Peritia, provoquer de leur part l'examen, les conduire tous à reconnaître un plagiat. C'étaient la disparate des idées, la scélératesse de l'invention. La disparate des idées; car c'est à ses conceptions personnelles que Niphus a mêlé les idées mêmes du Prince. La scélératesse de l'invention ; car que n'a-t-on pas dit et que n'at-on pas eu raison de dire de la perfidie atroce et de la révoltante immoralité des maximes professées par Machiavel? Or, si cette disparate n'a point choqué les contemporains ; si cette scélératesse ne les a point transportés, comme nous, d'indignation, qu'en conclure? C'est que manifestement, à leurs yeux, en dépit de toutes les difi'érences qui séparent Machiavel et Ni- V ^ phus, cette disparate n'existait pas ; c'est que ^^ î manifestement encore, loin qu'il y eût pour . eux quoi que ce soit d'abominablement inouï
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dans de pareilles doctrines, ils ne devaient y voir que la monnaie courante de l'opinion commune ou la théorie presque banale des pratiques accoutumées. Dès lors, comment ne pas trouver dans le fait de leur silence même une confirmation irréfragable des conclusions que suggèrent, relativement à Machiavel, la lecture suivie de ses ouvragés et l'étude impartiale de son temps ? Non, il n'est pas vrai que Machiavel soit, au seizième siècle, un prodige de corruption et un artisan infernal de crimes. Sans doute Niphus demeure voué à un oubli profond et où il convient peut-être, à beaucoup d'égards, de le laisser dûment enseveli, tandis que la célébrité de Machiavel, toujours présente, reste impérissable. Mais comment s'étonner que ce ne soit pas le plagiaire qui ait survécu, mais l'écrivain original; que ce ne soit pas le pédant, mais l'homme de génie ; que ce ne soit pas le traité en latin et la lettre morte qui ait retenti auprès de la postérité, mais l'œuvre en langue italienne et la vive voix? En définitive, Machiavel n'a fait qu'enseigner en maître ce que Niphus pensait lui-même, ce que pensaient à peu près tous les politiques de l'époque à laquelle l'un et l'autre appartiennent. L'un et l'an-
'2?)2 CHAPITRK XIV
Ire d'ailleurs, si l'on considère l'histoire des idées et les évolutions de la pensée humaine , l'un et l'autre offrent ce commun caractère, qu'au moment même où les théories platoniciennes retrouvent des adeptes, presque des adorateurs, ils expriment et représentent l'un et l'autre les doctrines et les traditions du péripatétisme en déclin ' .
i . Voyez mon Essai sur Alexandre cTAphrodisias, pag. 1 46 et suivantes.
« En vain la critique d'Aristote suscite-t-elle, en Italie, pendant tout le cours du seizième siècle, dïnnombrables travaux... En vain même de purs Grecs, un George de Trébizonde, un Théodore de Gaza déclarent-ils, en les comparant Tun à l'autre, placer Aristote au-dessus de Platon. Gémis te Pléthon, le cardinal Bessarion, soutiennent hautement la supériorité de Platon; et pendantque Léon X établit sur TEsquilin une académie de littérature grecque, dont il confie la direction à Lascaris ; pendant que Musurus, secondé par les Aide, achève à Venise la première édition en grec des œuvres de Platon (1513), à Florence, dans les jardins de Ruccellai, dans la villa de Careggi, s'organisent, sous l'opulent patronage des Médicis, dçs assemblées platoniciennes, où un Ficin, adversaire ardent d'Alexandre et d'Averroes, un Jean Pic, un François Pic de La Mirandole, un Ange Politien et l'ami de Savonarole, Jérôme Benivieni, commentent avec délices les doctrines du Banquet y du Phédon et du Timée. Ce platonisme, ou plutôt ce néoplatonisme emprunté surtout à Plotin et à Proclus, ne menaçait pas moin?, à
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la vérité, que le péripatétisme, Tintégrité du dogme. Mais, d'un côté, n'avait-on pas fini par faire d'Aristote un docteur de matérialisme? C'était assez pour que l'orthodoxie lui préférât Platon. Et d'autre part, le péripatétisme n'avait-il point, durant de longues années, , prêtant à la théologie ses formules, servi d'instrument à l'autorité ? Le péripatétisme n'était-il même pas devenu une sorte de rémora à tout progrès, non-seulement en métaphysique, mais aussi dans la connaissance de la nature, comme allait bientôt le prouver le scandaleux procès de Galilée ? C'était assez pour que des esprits de haut vol, curieux, amoureux d'indépendance, se tournassent vers les théories platoniciennes. L'admiration exchisive dont s'éprit pour Platon une génération ardente, l'espèce de culte qu* elle lui voua vint donc d'un élan d'enthousiasme vers l'idéal, la science et la liberté. »
Comment doit être jugé Machiavel. — Deux hommes en lui : l'individu et l'Italien du seizième siècle. — Hommages rendus à Machiavel par les Italiens de nos jours. — Leur ingratitude envers la France. — Amour de Machiavel pour l'Italie et, en particulier, pour Florence. — Ses théories militaires. — Son fanatisme patriotique. — Sa haine contre les étrangers. — Machiavel unitaire et dans quelle mesure. — Machiavel et Guichardin; leurs préjugés contre l'Église et la Papauté. — Machiavel a rêvé pour l'Italie l'hégémonie de Florence ou des Médicis. — Machiavel précurseur des Italianissimes,
Revenons maintenant, et pour ne plus parler que de lui, revenons au publiciste Florentin.
Si ce grand corrupteur des âmes qui s'appela Machiavel, si ce grand coupable doit paraître, à quiconque le considère attentivement, moins corrupteur et moins coupable ; ne fautil pas aussi, par une conséquence nécessaire, que Festime extraordinaire où l'on tient son génie décroisse à proportion?
Il serait odieusement puéril ou ridicule de chercher à rabaisser Machiavel, de même qu'il y aurait faiblesse soit à répéter de vieilles for • mules d'admiration, soit à exalter, tout en le détestant, l'auteur du traité du Prince, C'est d'iin sec et calme regard qu'il convient d'envisager cette sinistre et prestigieuse physionomie.
Comme chez tout homme de génie, il y a, pour ainsi parler, chez Machiavel deux hommes : l'individu qui, par ses préoccupations, ses préférences, son caractère, en un mot par les divers accidents de sa nature, appartient expressément à une certaine époque et à une certaine contrée, et l'être en quelque sorte impersonnel que ses vastes pensées rendent contemporain de tous les siècles et citoyen de tous • les pays. Mais il semble que chez le Secrétaire Florentin l'individu domine et de beaucoup.
Machiavel qui est, avant tout, un écrivain du seizième siècle, se montre, avant tout aussi, un Italien. Et c'est ce que les Italiens eux-mêmes paraissent comprendre chaque jour davantage.
Car chaque jour ils rendent à sa mémoire de nouveaux et éclatants hommages, et récemment encore ils consignaient dans une inscrip-
tion commémorative placée via de' Guicciardini, au-dessus de la maison où vécut et où mourut Machiavel, le témoignage de leur patriotique et reconnaissante admiration. « Casa ove visse Nie, Mac. e vi mori 22 guigno 1S27 di anni 58, mesi 8, e giomi 19. — A Nie. Maehiavelli deir imita nationale preeeoritore audace e indivino e d'armi proprie e non advefititie primo institutore e maestro e Italia una ed armata pose il 3 maggio 1869, quarto di luicentenario. » « A Nicolas Machiavel, au précurseur audacieux et inspiré de Tunité nationale, à celui qui le premier apprit à son pays à se servir d'armes qui lui fussent propres et non d'armes étrangères, l'Italie une et armée. » — Pourquoi le taire? Quand on est Français et que, de passage à Florence, on vient à jeter les yeux sur la plaque de marbre blanc qui porte gravées en lettres d'or ces solennelles paroles, on ne laisse pas que d'être choqué de leur outrecuidante ingratitude. Ce n'est point en effet de l'époque où bruyamment et vainement s'adressant à tous les échos, l'Italie s'écriait qu'elle ferait ses affaires elle-même, « V Italia far à da se; » ce n'est point de cette époque, qui, aussi bien, pour l'Italie laissée à ses propres forces, ne fut
fertile qu'en désastres, que cette orgueilleuse inscription se trouve datée. Qu'on veuille bien le noter : c'est de 1869 ! Comme si ce n'étaient pas des armes étrangères, armi adventitie^ des armes étrangères, mais des armes amies, les armes françaises, qui, avant 1869, sagement ou follement (l'avenir prononcera, s'il n'a déjà prononcé), avaient conquis l'Italie une dernière fois, et, cette fois, pour la couronner ! Oui, contrairement aux prévisions de Foscolo, « les Français sont devenus des Timoléon seulement dans l'intérêt de l'Italie*.)) Oui, c'est « armée de Français, armata di Francesi, » suivant l'expression de Machiavel *, c'est armée de Français que l'Italie s'est constituée telle qu'elle est, nous laissant àmédi-
1 . « Beaucoup de nos compatriotes semblent croire que l'on peut acquérir la liberté avec de Tor; mais peuventils donc s'imaginer que les nations étrangères viendront, conduites par le seul amour de la justice, s'entr'égorger au sein de nos campagnes dans le généreux dessein de délivrer l'Italie? Mais les Français, qui ont rendu exécrable la divine théorie de la liberté publique, deviendront-ils des Timoléon seulement dans notre intérêt? » Jacopo OrtiSy Lettre xxiv.
2. Armato di Francesi, disait Machiavel en parlant de César Borgia. — Cf. Machiavel, Œuvr, compL, t. II, p. 231 et suiv., Légation auprès du duc de Valentinois.
ter, appliquées à l'Italie nouvelle, les paroles qu'appliquait à l'Église le même Machiavel :
« Le cardinal d'Ambôise me disant, écrivait le Secrétaire Florentin, le cardinal d'Ambôise me disant, lorsque César Borgia occupait la Romagne, que les Italiens ne s'entendaient point à faire la guerre, je lui répondis que les Français n'entendaient rien en politique, parce que s'ils s'y connaissaient, ils n'eussent pas laissé venir l'Église à cet état de grandeur. On a vu par expérience que l'accroissement de cette puissance et de celle d'Espagne en Italie n'est due qu'à la France, et celle-ci n'a dû sa ruine dans ce pays qu'à la même cause.
D'où l'on tire cette règle générale qui ne trompe jamais ou bien rarement : que le prince qui procure l'élévation d'une autre puissance ruine la sienne. Cette nouvelle puissance est le produit de l'adresse ou de la force, et l'un et l'autre de ces deux, moyens sont bien suspects à qui est devenu puissant K »
1. Mach[avel, Œuvres compL, t. I, p. 608, le PrincSy cil. m. — Parmi les nombreux écrivains qui ont traité de la question italienne, nul peut-être n'en a parlé avec plus de verve incisive et de patriotique bon sens qu'un publiciste, que sa violence et ses paradoxes ne permettent
A Dieu ne plaise sans douté qu'il nous faille répudier nos sympathies pour Tltalie; pour cette merveilleuse contrée qui certes ne fut jamais « la terre des morts *, » mais à toute époque la patrie des intelligences leô plus vivantes, « Satumia tellus; » pour ce noble peu-
guère d'ordinaire pourtant de citer comme une autorité.
« Depuis quatre années, écrivait en 1862 M. Proudhon, la pensée publique a été, parmi nous, enchaînée au carrocdo de Tltalie une et indivisible : ce sont quatre années de perdues pour notre progrès et pour nos libertés. » Et il ajoutait : « Au point de vue de Tunité italienne, il faudrait être plus que naïf pour s'imaginer que Napoléon III victorieux, après avoir fait à son ami et allié Victor- Emmanuel cadeau de la Lombardie, consentit, en lui donnant le reste de la Péninsule, à l'ériger en potentat. Il manquerait à ses devoirs à la France et envers lui-même, en donnant la main à une transformation pareille. Chef d'un État militaire. Napoléon III ne peut permettre qu'il se crée, aux portes de la France, une puissance de premier ordre ; roi constitutionnel, il ne le pourrait pas davantage; simple président d'une république démocratique, pacifique, socialiste, il le pourrait encore moins. » La Fédération et l'unité en Italie, Paris, in-i8, p. 8 et 15. Tout ce petit livre, malgré les réserves e&sentielles qu'il commande, est plein de force et de justesse.
1. Cf. Marc Monnier, Ultalie est-elle la terre des morts? Paris, 1860, in- 12.
pie enfin, qui put être esclave, mais esclave toujours frémissant !
« Siam servi, si! ma servi ognor* fremcnti^, »
Mais quoi ! Pour chasser l'Autriche, avionsnous à introniser le Piémont ? Pour affranchir ritalie, étions-nous tenus de nous immoler?
Et l'ayant fait contre nos intérêts les plus manifestes, fallait-il nous attendre à de si cruelles déceptions comme à un si injurieux oubli? Que ceux-là se lèvent aujourd'hui qui affirmaient hier « que l'indépendance italienne, c'était pour nous la liberté d'action, la sécurité, une certitude d'influence légitime fondée sur des intérêts communs librement débattus ^ ! » Que ces politiques se lèvent, et