Alfieri
2. Cf. Ch. de La Varenne, les Autrichiens et Vltalie, Paris, 1859, in-12, p. 327. « La république française de 1848, déclarait la Gazette officielle 'piémontaise, n'a pas été bienveillante pour le Piémont, ni favorable à la cause de la nationalité italienne. Le ministre des affaires étrangères d'alors, M. Bastide, Ta dit et écrit très-nettement ; les gouvernants républicains de la France voyaient de mauvais œil le Piémont marcher à la délivrance des Lombards- Vénitiens ; ils ne voulaient point d'une monarchie qui allait faire un État puissant de la haute Italie réunie. Ne pouvant avoir une Italie démocratique, ils préferaient ce qui existe. » — Ce n'est pas que
qu'ils disent s'ils ne se sont pas, généreusement peut-être, mais lourdement trompés ! De toute évidence, le thème de Tindépendance italienne n'a été qu'un prétexte pour arriver à
M. Bastide nommément ne s'appliquât de son mieux et sous-main à républicaniser l'Italie. « Savez-vous, écrivait « en i864 Mazzini (Owvr. cit., p. 17), savez-vous que tan- « dis que Bastide conspirait avec moi pour républicaniser « ritalie et l'Europe, tous les agents que Lamartine nous envoyait travaillaient ouvertement contre nous? que « Bixio prêchait à Turin et en Lombardie contre nous en faveur de Charles-Albert? que d'Harcourt conspirait avec « Gaëte? que Forbin-Janson conspirait à Rome contre la « république ? Ah ! que je voudrais pouvoir vous parler « pendant quelques heures sur les hommes et les choses a de ce temps-là! » Quoi qu'il en soit, de son côté, le général La Marmora déclarait à la tribune de Turin en 1858 « qu'ayant obtenu une dernière audience, le général Cavaignac lui dit, après beaucoup de détours : « Enfin nous ne voulons pas nous brouiller avec l'Autriche pour vous faire plaisir. » Et le général La Marmora ajoutait : « Depuis, j'ai été chargé d'autres missions auprès du président de la république, Louis-Napoléon ; et les paroles du chef du gouvernement français ont toujours été marquées au coin de la plus grande sympathie vis-à-vis du Piémont et de l'Italie. » — Vainement en effet, au risque d'encourir le reproche d'égoïsme, la République française de i8i8 s'était-elle refusée à des entreprises si manifestement contraires à l'intérêt français. « Louis-Napoléon, qui succéda à Cavaignac, connaissait mieux les intérêts de la France, écrit un autre
l'unité italienne en étou£Faût la Papauté, et l'unité italienne, à son tour, est devenue la préparation la plus sûre de l'unité allemande si vite et si terriblement tournée contre nous, de même qu'elle en reste, malgré tout*, l'ap-
Italien piémontais, M. Cibrario {La vie et la mort du roi Charles- Albei'tj Paris, 1862, in- 12^ p. 167), et, dès le principe, ses paroles fiirent : Qu'il était nécessaire qu'un gouvernement fort surgît en Italie. » Paroles surprenantes, auxquelles répondaient des attentats horribles, et que devaient suivre bientôt ces paroles plus incroyables encore : « La Prusse est mal faite. » Paroles qui d'ailleurs furent sans retard réalisées. La France, suivant l'expression de Napoléon III, la France donna ce spectacle unique, « de faire la guerre pour une idée. » Elle délivra la Lombardie d'un joug odieux, je le veux ; le reste de l'Italie d'une influence détestée et détestable, je l'accorde. Mais, du même coup, en amoindrissant l'Autriche, sa principale co-intéressée au delà du Rhin, la France attachait à ses flancs l'unité italienne, avantcourrière et bientôt même, par sa faiblesse, auxiliaire puissante de l'unité allemande^ Qui pourrait effectivement contester que les défaites piémontaises de Lissa et de Custozza aient seules rendu possible la victoire prussienne de Sadowa?
Cf. Ch. de Uazade^ Lltalie wocierne, Paris, 1860, in-1 2, Introduction, p. ix.
1. Mazzini, Ouvr., cit.y Lettre de janvier 1872. « Ne craignez rien de la propagande de Bismarck en Italie. Le gouvernement est essentiellement lâche et il sera toujours du côté du plus fort ; mais le pays n'en est pas là.
point le plus immédiat *. Maintenant que peu à peu se déchirent douloureusement tous les
Seulement vous avez Nice, et de plus votre gouvernement affecte de caresser notre catholicisme, o
i . Le général La Marmora n'a point hésité à Taffirmer : « La guerre de 1866, plus que tout autre cause, a été l'origine de la guerre terrible de 1870. » Un peu plus de lumière sur les événements politiques et militaires de Vannée 1866 , trad. de l'italien, in-8, Paris, 1874, Préface, p. 1. Et de même ( Ibid., p. 361) le général La Marmora se croit avec raison fondé à soutenir que,« sans l'alliance italienne, la Prusse seule n'aurait pas osé attaquer l'Autriche; que si l'Italie avait accepté la Vénétie, et que l'archiduc Albert, avec ses 80,000 hommes d'excellentes troupes, se fut trouvé en Bohême, les victoires prussiennes auraient bien pu se changer en désastres. » Il faut lire en entier cet instructif ouvrage, plus instructif même peut-être que ne l'a pensé son auteur. La politique de la Prusse qui d'abord, en 1860, par l'organe de M. de Schleinitz, condamne hautement les actes et les principes du Gouvernement Sarde, mais qui ensuite, en 1865, se ravisant, pour mettre le Piémont dans son jeu, déclare par l'organe de M. de Bismarck, devenu même pour son propre roi un agent provocateur, que si ritalie n'eocistait pas, il faudrait Vinventer; la politique du Piémont, qui en même temps et de toutes mains négocie avec la Prusse, avec la France, avec l'Autriche, se montrant prêt à tout, pourvu que le succès suive, et traitant la paix de Villa-Franca de trahison; la politique de la France enivrée, endormie, étouffée entre les cajoleries et les offres fallacieuses d'une diplomatie machiavélique et les incitations d'ime presse aveuglée ou
MACHIAVEL ET L ITALIE 2\o
voiles, nous savons en effet quelles confidences échangeaient entre eux il y a longtemps déjà les diplomates prussiens. « Kn attendant, écrivait en janvier 1851 M. de Pourtalès, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Frédéric-Guillaume IV à Constantinople, à M.
de Bunsen, ambassadeur du même prince à Londres ; en attendant, nous agirons sans relâche contre nos bons amis Nicolas et François- Joseph, nous encouragerons les Turcs, nous conseillerons aux Italiens de se grouper autour de la maison de Savoie, nous tâcherons de faire comprendre au parti révolutionnaire-national dans toute l'Europe que le Piémont et la Prusse sont les deux seuls Etats européens dont l'existence et l'avenir sont étroitement liés au succès de l'idée de nationalité en ce qu'elle a de raisonnable *. » — «J'ai foi dans les peuples qui ont à revendiquer l'existence, écrivait de son côté en 1864 Mazzini ; j'ai foi dans la Hongrie, dans la Pologne, dans les Slaves, Roumains et Hellènes,
vénale ; tous ces faits sur lesquels nos arrière-neveux auront probablement encore à gémir, sont retracés avec les couleurs les plus attristantes à la fois et les plus vives.
i. Saint-René Taillandier, Revue des Deux-Mondes du lo novembre 1873.
qui sont groupés aujourd'hui dans les deux empires turc et autrichien. J'ai foi aussi dans ma pauvre Italie, opportuniste^ matérialiste, macchiavellizantek sa surface, républicaine, synthétique, croyante au-dessous. La France nous a longtemps dirigés; je crois que nous l'entraînerons ^ »
Non, assurément, mille fois non, nous n'envions point à ritalie son indépendance, à l'Italie d'Arrivabene, de Pellico, de Confalioneri, de Pallavicini, de Manin, et dans notre âme aussi, de tout temps, les plaintes éloquentes de Filicaia ont trouvé de l'écho ^ Non, assuré-
i. Mazzini, Ouw, cit., p. 19.
2. a Italie, loi à qui les destins accordèrent une divine beauté, présent funeste, qui attira sur toi tant de misères, que l'on voit écrite sur ton triste front l'histoire de tes douleurs!
« Ah ! que n'es-tu moins belle, ou du moins plus forte !
« Ils te craindraient davantage alors , ou ils t'aimeraient moins, ceux qui croisent les glaives aux rayons de ta beauté, dans le but de consommer ta ruine.
« Alors, duhautdes Alpes, tu ne verrais plus descendre dans tes plaines fertiles ces innombrables phalanges, ni les coursiers de la Gaule venir s'abreuver dans les ondes ensanglantées du Pô.
<t Tu ne te verrais plus, ceinte d'un glaive qui ne t'appartient pas, mendier l'appui de l'étranger, et, victorieuse ou vaincue, être toujours esclave. »
ment, mille fois non, nous ne voudrions point découronner la France, en oblitérant en elle la divin caractère qui en fait la nation la plus chevaleresque de l'univers. Néanmoins, avant d'être Italien, ne convient-il pointa un Français d^être Français? Et enfin, si nous avons dû tant nous émouvoir aux gémissements de l'Italie dominée par l'Autriche, pourquoi être restés insensibles et sourds aux râlements de la Pologne égorgée?
Quoi qu'il en soit, en ce qui touche Machiavel, c'est à bon droit que les Italiens, que les Florentins notamment lui ont consacré les éloges qui se lisent au-dessus de la porte de son ancienne demeure . Effectivement, oublions pour un moment la politique qu'il leur a enseignée, politique perfide et avide, toute de reculs et d'artifices, d'impétueuses saillies et de violents soubresauts. Quel Italien, quel Florentin peut se flatter d'être, d'avoir été plus amoureux que Machiavel de Florence et de l'Italie? «Toutes les fois que j'ai pu honorer ma patrie même à mes risques et périls, écrivait-il, je l'ai fait du plus profond de mon cœur ; car c'est à elle que, dans la vie, l'homme a les plus grandes obligations ; c'est à elle qu'il doit son exis-
tence; c'est elle qui lui permet de jouir de tons les biens que lui accordent la nature et le sol. Plus cette patrie a obtenu de gloire en partage, plus la destinée de ses enfants est éclatante *. »
Bien que littéraire et un peu déclamatoire, cette profession de patriotisme est sincère de la part de Machiavel. Trop souvent, il est vrai, l'intérêt personnel obscurcit dans son âme les sentiments du patriote. Mais il n'est que juste de reconnaître que s'il commit la faute, qui entache sa mémoire, de se rallier ou même de s'offrir successivement à tous les partis, les empressements serviles de son égoïsme ne lui firent pourtant jamais perdre de vue le bien de son pays. Il ne se contenta point de remplir avec zèle les emplois ou missions que l'on consentit à lui confier. Constamment il se montra jaloux d'accroître les ressources de Florence, d'en défendre les intérêts, d'en développer la prospérité, d'en améliorer l'influence et la condition.
1. Machiavel, Œuvres coinpL^ t. II, p. 124, Dialogue dans lequel on examine si la langue dans laquelle ont écrit le Dantey Boccace et Pétrarque doit s'appeler Italienne, Toscane on Florentine.
C'est ainsi que le premier apparemment et avec une insistance qui Fhonore, il conseilla à ses concitoyens de substituer aux condottieri^ aux troupes mercenaires et auxiliaires une milice nationale *. Ce sont en effet, à son sens,
1. Toujours aux gages du plus offrant, prêts à défendre le lendemain celui que la veille ils combattaient, étrangers enfin à tout sentiment d'honneur, les condottieri « ne cherchaient que Tor, et trouvaient dans sa possession un ample dédommagement à leur lâcheté. Mais leur avidité satisfaite n'était même pas une sûre garantie de leur fidélité. Comme leurs soldats étaient la source de leur existence, ils combattaient sans vigueur, ménageant le sang pour conserver leurs richesses, et comme tous avaient le même intérêt, tous suivaient la même conduite. Ils se battaient de manière à s'épargner mutuellement, courageux seulement contre les habitants désarmés qu'ils venaient attaquer ou défendre. C'est ainsi que dans la bataille d'Anghiari, livrée par les Florentins aux troupes de Nicolas Piccinnino, on vit deux armées de plus de vingt mille hommes se battre toute une journée, et offrir pour résultat un homme d'armes mort, et encore ne fut-il pas tué d'un coup de lance ; son cheval fit une chute qui le renversa, et il périt foulé aux pieds par les combattants. » Périès, Ouvr. cit., p. 94.
Cf. Machiavel, Œuvres compl., 1. 1, p. 621, le Prince, ch. XII. « Les troupes qui servent à la défense d'un État sont ou nationales, ou étrangères, ou mixtes. Celles de la seconde classe, soit qu'elles servent en qualité d'auxiliaires ou comme mercenaires, sont inutiles et dangereuses, et le prince qui fera fond sur de tels soldats ne
deuxpropositionscertaines, l'une qu'un honnête homme ne peut embrasser comme profession le métier des armes ; l'autre, qu'une république ou des royaumeusagement constitués ne l'ont j amais permis à leurs concitoyens ou à leurs sujets *. Solder des gens d'armes est répréhensible, funeste, sujet aux plus grands abus et d^un trèsgrand danger, comme l'ont prouvé les exemples d'un Sforza, d'un Braccio^ Suivantlui par conséquent, les princes et les républiques modernes qui n'ont point d'armée nationale pour l'attaque ou pour la défense devraient rougir d'une telle
sera jamais en sûreté, parce qu'ils sont toujours désunis, ambitieux, sans discipline et peu fidèles, braves contre les amis, lâches en présence de l'ennemi, et n'ayant ni crainte de Dieu ni bonne foi envers les hommes. — Pour tout dire en un mot, ces sortes de troupes pillent l'état en temps de paix comme ferait l'ennemi en temps de guerre. Comment en serait-il autrement? Elles ne peuvent servir un État que pour l'intérêt d'une paie qui n'est jamais assez forte pour la leur faire acheter aux dépens de leur vie ; elles veulent bien servir en temps de paix ; mais sitôt que la guerre est déclarée, il est iml)ossible de les retenir sous leurs drapeaux. » Ibid., p. 641 , le Prince, ch. xxvi ; p. 525, Discours sur Tite-Live, Liv, II, ch, XX.