Ici., ibicl., p. o63, DiscourSy Lii\ III, ch. iXi
•200 CHAPITRE XVll
reurs qu'ils commettent par les yeux. On voit aifiément ce qu'un homme paraît être, mais non ce qu'il est réellement ; et ce petit nombre d'esprils pénétrants n'ose contredire la multitude, qui d'ailleurs a pour elle l'éclat et la force du gouvernement \
Ainsi un hypocrite raffiné et un hypocrite redoutable % voilà le prince idéal que Machiavel f a rêvé et dont il se complaît à retracer savamment la repoussante image. Or, on se le demande. Ce prince, moitié renard et moitié lion, lorsqu'il est un prince parfait, n'est-il pas plutôt un animal dangereux qu un grand homme, et, contempteur de la nature humaine, ne doit-il pas promptement devenir victime de son ignorance et de ses mépris ? EflFectivement, la nature humaine n'est point telle que se l'est représentée Machiavel, et ce n'est pas une moindre
1. Machiavel, Œuvres compL, t. I, p. 630, le P7*ince, ch. xxviii.
2. Id.^ ibid., p. 476, Discours, Liv, I, ch, xliv. « Il ne faut point manifester tout à coup son dessein, mais s'efforcer d'obtenir à tout prix ce que l'on désire. C'est ainsi qu'en demandant des armes à un homme, on ne doit pas lui dire : Je veux m'en servir pour te tuer ; mais .une fois qu'on les a en main, on ])cut satisfaire sans peine son désir. »
erreur de déclarer les hommes entièrement méchants que de les juger, comme, par exemple, devait plus tard se Timaginer Rousseau, entièrement bons * . La vérité est que l'homme offre un mélange, un composé de bien et de mal. Il incline au mal, ne fût-ce que parce qu'il est un être fini et chez qui la passion l'emporte fréquemment sur la raison. Mais parce qu'il est un être moral, l'homme est fait pour se soumettre à la loi du bien, et tout régime, politique ou autre, qui n'a point pour objet de l'inviter au bien ou de l'y conduire, doit être réputé détestable. Assurément, ainsi qu'on l'a tant de fois observé, la politique ne se confond ni avec la religion, ni même avec la morale. Les gouvernements, à parler exactement, n'ont pas immédiatement charge d'âmes, et les consciences ne sont point tenues à recevoir d'eux de direction. Représentations vivantes de la loi et représentations armées, leur rôle consiste expressément à veiller à des intérêts, qui constituent des droits, et en ce sens Machiavel a eu raison de répéter
1. « L'homme est né bon, dit Rousseau, et la société le pervertit. » C'est la thèse que l'auteur du Contrat social soutient dans tous ses ouvrages. Voyez sur Rousseau mes Portî^aits et ÉtiuleSyPans, 1863, iii-12, nouv. édit., p. 134. J.- J.Rousseau, les Chanriettes (1859),
ces paroles du grand Cosme : « que les princes ne peuvent pas gouverner leurs Etats le chapelet en mains ; che gli Stati non si tenevano con Pater nosiri *. » Néanmoins, à y penser mûrement, on se convainc qu'un gouvernement, sous peine de se réduire à n'être plus qu'une mécanique fragile, ou encore sous peine de se rendre comparable au bestiaire qui énerve, dompte, fascine ^, mais qui finit immanquablement par être dévoré ; on se convainc qu'un gouvernement ne peut se dégager de toute religion, non plus que s'affranchir des principes organiques de la morale. Car distraite de la religion, c'est-à-dire si elle ne se rattache à l'idée de Dieu, la morale soit publique, soit privée, reste flottante et impuissante, et, sans la morale, la liberté ne se comprend pas.
Nations et individus ne sont plus dès lors
1. Machiavel, Œuvres compL, t. I, p. 165. Histoire de Florence, Liv, VIL
2. Cf. Id., ibid., t. I, p. 634, le Prince, ch. xx. « S'il s'agissait de réunir un État nouveau à un État ancien ou iiéréditaire, le prince alors devrait désarmer ses nouveaux sujets, à l'exception toutefois de ceux qui se seraient déclarés pour lui avant la conquête. Encore lui convient-il de les amollir et de les énerver peu à peu, alin de concentrer dansTÉtat ancien toute la force militaire. »
traités que comme des choses. Savonarole, s^adressant aux Florentins, pouvait donc, et cette fois avec une parfaite justesse, s'écrier : « mon peuple, si Ton t'a dit que les Etats ne se gouvernent pas avec des Pater noster^ rappelle-toi que c'est là une maxime des tyrans, une maxime des ennemis de Dieu et du bien commun, une maxime pour opprimer et non pour délivrer. Tout au contraire, si tu veux un bon gouvernement, il faut de toute nécessité que tu le rapportes entièrement à Dieu ^ »
Ainsi, tandis que la politique, telle que l'a^ connue et enseignée Machiavel, politique locale, temporaire, toute empirique et d'expédients, n'est guère que l'art inférieur de réussir ou d'obtenir des avantages passagers, art incertain , fallacieux , délétère ; la politique vraiment humaine, et, dans la variété presque infinie de ses applications, la politique universelle de tous les siècles comme de tous les pays, n'est -elle pas, au contraire, l'art souverain de parvenir par la justice à la liberté? Aux théories préconçues, aux utopies décevantes, aux chimères, Machiavel, et c'est là son immortel
1. Cf. ViLLARi, Ouw. dt., t. I, p. 310. Sermon pour le IW dimanche de VAvojît, 12 décembre i404.
honneur, a eu le mérite singulier de préférer et d'opposer les substantielles leçons de l'expérience. Ce n'est point, pour employer le langage de Bossuet, ce n'est point « un de ces vains politiques, qui, sans connaissance du monde ou des afiFaires publiques, pensent pouvoir assujettir les trônes des rois qu'ils di^essent parmi leurs livres ou qu'ils dictent dans leurs écoles *. » Ce n'est pas davantage, comme Thomas Hobbes ^, un pubiciste dont les théories soient principalement inspirées par la peur, ni un spéculatif géomètre comme Spinoza, qui néanmoins se rapproche de lui en plus d'une maxime et ne cite le très-pénétrant Florentin , acutissimus Florentinus, que sur le ton d'une estime respectueuse ^ Au lieu de se figurer « des
1. Bossuet, (Euvres compl., Paris, 1845, 30 v. m-12, t. XIV, p. 311, Cinquième Avertissement sur les lettres de M. Jurieu. — Voyez mon essai sur la Politique de Bossuet, Paris, 1867, 1 v. in-12.
2. On sait que l'Anglais Thomas Hobbes composa ses écrits politiques sous l'impression de terreur que lui causèrent les agitations révolutionnaires de son pays et de son temps. Cf. Thomœ Hobbes Angli Malmesbwnensis philosophi Vita. Carolopoli, 1681, in-18.
3. Cf. Tractatus politicus, cap. v. De optimo imperii statu, — « Quibus autem mediis princeps, quisola dominandi libidine fertur, uti débet, ut imperium stabilire et
CONCLUSION 2im
républiques et d'autres gouvernements qui n'ont jamais existé *, » Machiavel expose les vérités telles qu'elles résultent de la nature même des choses ^ Parlant «d'après ce qui est, et non d'après ce que le vulgaire imagine. % » il tient compte soigneusement des traditions, des mœurs, des partis. A la critique stérile des opit nions il substitue la discussion féconde des inté^ rets. Il donne par conséquent à la politique l'observation pour flambeau, et quiconque se propose de prendre part au gouvernement d'un État aura d'abord à se pénétrer du sentiment de la réalité, qui, à un si haut point, anime le Secrétaire Florentin 3. Mais tout entier absorbé dans la considé-
conservare possit, acutissimus Machiavellm prolixe ostendit ; quem autem in finem, non satis constare videtur, » Cf. Id.j ihid.y cap. x. De Aristocratia. — Voyez mon livre intilulé: Spinoza et le Naturalisme contemporain, Paris, 1866, 1 V. in-12.
i. Machiavel, Œuwes compL^ t. I, p. 626, le Prince, ch. XV.