FIN
ET
Rapport présenté à VAcadémie des sciences morales et politiques ^ dans sa séance du 11 novembre 1876.
J'ai rhonneur d'offrir à l'Académie, au nom de l'auteur, deux publications en italien, intitulées, l'une : Sulla vita di Castruccio Castracaniy descritêa da Nicolà Machiavelli, Micerche, Venise, 1875; l'autre : Nicolà Machiavelli e gli Scritlori yrm, Venise, 1878, par M. Costantino TriantafiUis.
L'Académie m'excusera, si je me vois obligé de rappeler, à cette occasion, deux passages, du reste fort courts, des Mémoires sur Machiavel que î'ai eu l'honneur de lui communiquer, d'août 1872 à janvier 1873.
Dans un premier passage, après avoir cité, relativement au roman historique qu'il a plu à
Machiavel d'intituler Vie de Castruccio Castracani de Lucques, les opinions diverses de Vossius, de Paul Jove, de Leibniz, de Bayle et de l'abbé Sallier, qui a fait de cet ouvrage un examen particulier, « ce que Bayle, disais-je, ce que l'abbé Sallier lui-même n'a point noté et ce qui semble d'ailleurs avoir toujours passé inaperçu, quoique ce soit un fait d'une bizarrerie surprenante, c'est que Machiavel, à la fin de son écrit, met dans la bouche de Gastracani une foule de sentences, dont la plupart sont littéralement tirées des Vies^ doctrines et apophtegmes des philosophes célèbres, par Diogène de Laërce. »
Dans un second passage, j'écrivais : « Sans doute ce n'est que par légèreté ou par une exagération voisine du dénigrement que Paul Jove, dans son éloge de Machiavel, a prétendu que, chez le Secrétaire Florentin, la puissance de la nature avait suppléé au défaut d'instruction, et qu'ainsi on devait s'émerveiller que malgré son ignorance absolue, ou sa très faible connaissance des lettres latines, il fût parvenu à exceller dans l'art de la composition. Le langage de Tévêque de Nocéra ofïre même ici une contradiction étrange; car peu après il ajoute
avoir entendu dire à Machiavel lui-même, que c'était du professeur de littérature grecque et latine Marcello di Virgilio, dont il fut quelque temps dans les emplois publics le subordonné, qu'il tenait les fleurs de littérature grecque ou latine qu'il avait répandues dans ses ouvrages. Ce qui ne signifie raisonnablement autre chose sinon que Machiavel devait beaucoup aux leçons du traducteur élégant de Dioscoride. Aussi bien, alors même que Machiavel ne nous aurait pas fait confidence, et en termes d'une noblesse parfois touchante, de ses veilles littéraires, comment ne pas reconnaître à chaque pas, dans ses œuvres ou sérieuses ou frivoles, les traces manifestes de l'antiquité? Par exemple, n'est-ce pas le souffle de Plaute et de Térence, de Lucien et d'Apulée, qui anime tout son théâtre ou inspire ses poésies satiriques? N'est-ce point à Aristote, à Xénophon, à Polybe, à Tacite, qu'il a emprunté nombre de traits dont il a illustré et ses Discours sur la première décade de Tite- Live et son Traité du Prince? N'est-ce pas à Végèce qu'il doit le meilleur de ses Sept livres sur Fart de la guerre ? Ne le surprend-on pas enfin en fréquentation familière avec Homère et Platon, Piudare et Euripide ? »
Ce sont précisément ces mêmes observations que M. TriantafiUis a, je n'ai garde de dire, reproduites (il les doit certainement à ses propres lectures de Machiavel et à ses propres réflexions), mais qu'il a produites à son tour dans les deux présentes publications, en les appuyant, ce semble, de preuves aussi neuves qu'instructives. Ses recherches touchant les œuvres de Machiavel s'étendent, en outre, à d'autres détails qui offrent également un véritable intérêt.
Tel est, en particulier, l'interprétation qu'il donne du morceau intitulé : Vie de Castruccio Castracani.
Quel a été en effet, en rédigeant ces pages, le dessein de Machiavel ?
Les uns ont prétendu qu'il avait tout simplement ajouté foi, sans prendre aucun souci de la vérité historique, aux légendes qui avaient cours concernant le célèbre guerrier de Lucques. Les autres ont pensé qu'ayant entre les mains l'ouvrage de Plutarque, qui contient les apophtegmes des rois et des empereurs, l'idée lui était venue d'écrire la vie de Castruccio, à cette seule fin de mettre dans la bouche de son héros le plus grand nombre de ces dits mémo-
rables. D'autres, et parmi eux Leibniz, se sont persuadés que Machiavel avait voulu, à l'exemple de Xénophon dans la Cyropédie, proposer un idéal du priîice. .
M. Triantafillis ne s'arrête point, et on le comprend sans peine, à discuter les deux premiers sentiments qui, en effet, ne peuvent guère se soutenir. Suivant lui, bien que plus plausible, l'opinion de Leibniz ne saurait non plus être adoptée. Car quelle différence n'y a-t-il pas entre le prince parfait qu'imag-ine Xénophon et l'idéal du prince que Machiavel personnifie dans Castruccio?
Peut-être M. Triantafillis n'est-il pas aussi éloigné qu'il le croit, de s'entendre avec Leibniz. D'une part, effectivement, si Leibniz affirme que Machiavel, à l'exemple de Xénophon, a moins écrit une histoire qu'une sorte d'allégorie héroïque, il ne lui est jamais tombé dans l'esprit que l'idéal du prince fût pour le Secrétaire Florentin le même que pour le disciple de Socrate. D'un autre côté, que M. Triantafillis lise ou relise le texte de Leibniz et il se convaincra que l'illustre philosophe de Hanovre a pénétré ce qu'il estime avec raison lui-même être le fond de la pensée de Machiavel : « Hœc Ma-
chiavelhs j ohserwe Leibniz*, ut y Xenophontis imitatione, heroicam quafndam ideam potius quant veram historiam nobis daret : nec ipse dissimulât voluisse exemplo illustri excitare Italos ad antiquam virtutem^ excutiendumque externorum jugum; nam Castrucium futurum fuisse Italiœ liberatorem arbitratur, si vixisset, quanquam ea res parura verisimilis videatur temporum conditionem intuenti, »
Quoi qu'il en soit, M. TriantafiUis me paraît avoir rencontré juste, « rem acu tetigisse », lorsqu'après s'être demandé quel est le personnage historique, auquel Machiavel a emprunté les traits dont il a doté le personnage imaginaire de Castruccio, il répond que c'est Agathocle. Que l'on considère en effet le portrait que nous a légué d'Agathocle Diodore de Sicile aux 19® et 20* livres de sa Bibliothèque historique , et qu'on le compare avec celui que Machiavel a tracé de Castruccio. Il sera impossible de ne pas reconnaître que c'est à l'histoire que Machiavel a emprunté presque tous les traits du roman, où plus d'un passage d'ailleurs trahit son individualité puissante, ex ungue leo7iem. C'est ce
i . Cf. Dutens, Leibnitii Opéra omnia^ t. IV, p. 293. De actorum publicorum usu, etc. Disseriatio, I.
que montre M. TriantafiUîs avec la dernière évidence, par des rapprochements de textes aussi nombreux qu'irrécusables. Il aurait même pu remarquer qu'à lire l'éloge que fait Machiavel d'Agathocle, notamment au chapitre VIII du Prince *, on serait incliné à croire que c'est peut-être autant d'Agathocle que du duc de Valentinois, comme l'a écrit Montesquieu, qu'il conviendrait de dire que Machiavel « était plein de son idole. »
Machiavel n'a donc pas essayé de falsifier l'histoire, en rédigeant la Vie de Castruccio, et ceux-là ne l'ont point compris qui ne se sont pas aperçus que dans cet ouvrage comme dans beaucoup d'autres, la préoccupation qui domine, qui obsède Machiavel, c'est de rendre présente, vivante, sensible à l'Italie l'image d'un prince capable de la délivrer de ses discordes intestines et du joug étranger. « Conception généreuse, s'écrie M. TriantafiUis, et qui devait devenir une réalité quatre longs siècles après la mort du grand patriote ! Celui qui devait la réaliser n'était cependant ni un Agathocle ni un Castruccio, mais un géant ressus-