CHAPITRE IV
HAGMAm HOMME POLITIQUE.
La renaissance succomba dans le court espace de trente-six ans. En 1494 le sort <le la renaissance semblait assuré. Les révolutions avaient cessé, les problèmes de l'équilibre italien étaient résolus ; chaque seigneurie fonctionnait comme un état, Rome elle-même n'était plus qu'une seigneurie. Une ligue générale donnait une sorte de nationalité à l'Italie et cette nationalité se réalisait déjà dans les régions de la littérature et de l'art. Trente-six ans plus tard , en L'i30, la renaissance était morte, la restauration était complète. L'Italie avait reculé de huit siècles pour retomber sous l'ancien parti de Léon III et de Charlemagnc. En homme politique Machiavel vécut au milieu de la crise, pendant toute sa vie il s'agita pour défendre la renaissance qui éebouait. Dans sa correspondance il juge les événements au jour le jour, il révèle ses projets, ses plans; cette correspondance a été toujours admirée , toujours vénérée comme le chef-d'œuvre de la sagesse politique : ouvrons-la et cherchons-y Machiavel aux affaires en présence des grands événements qui vont s'accomplir dans son pays.
La première lettre politique de Machiavel porte la date de 1407. Quelle était la situation générale î Un premier orage avait éclaté : Louîs-lc-Morc , seigneur de Milan , avait appelé le roi de France, Charles VIII, à l;i conquête de Naples , dans le liut de se servir de l'armée française eontre les ennemis qui l'entouraient, La renaissance s'était fiée à ses propres forces ; les seigneurs n'avaient pas cru à la possibilité de la conquête; Louis-lc-Morc le premier n'avait appelé l'armée française que pour l'exploiter, sauf à la congédier le jour où il pourrait se suffire. De son coté Charles VIII s'était attendu à une guerre sanglante et il avait compté sur l'appui de Louis-lc- Morc. Toutes les prévisions furent déjouées. Charles VIII ne rencontra aucune résistance : il traversa la haute Italie un milieu tics ovations ; en Toscane son passage fait éclater deux révolutions : l'une à Pisc , l'autre à Florence. 11 entra à Kome la lance en arrêt, une insurrection le devançait a Naples où il était accueilli en libérateur. Tous les seigneurs se trouvèrent menacés par des. rebellions imminentes. Louis-lc- Morc , plus menacé que les autres , projeta sur le champ une ligue italienne, presque tous les seigneurs tournèrent contre la Franco, et Charles VIII se trouva soudainement expulsé par l'homme même, qui l'avait appelé. En 1497 l'Italie n'avait rien perdu, la France n'avait rien gagné. Cependant celte conquête accomplie sans coup férir, ces rebellions toujours imminentes avaient révélé le secret des seigneuries. Partout les guelfes s'étaient ranimés au passage de Charles VIII , partout le drapeau français les avait inopinément rappelés à l'alliance antique de
lu France. Les états d'Italie n'étaient donc pas des j états, la lutte des deux sectes du moyen-âge grondait j 1 au fond de ehaque seigneurie. La confédération ïta- j lienne se réduisait donc à un mot, et les seigneurs pouvaient la trahir et les populations pouvaient la dédaigner. Florence , Fcrrarc , le Mon fer rat, les angevins de Nuples , tous les guelfes italiens montraient lu voie tout ouverte pour une seconde invasion qu'ils imposaient au roi de France comme un devoir à accomplir. On le voit, la crise avait commence. Quelle fut la prévision de Machiavel ? Absolument nulle. Machiavel est à Florence dans une république guelfe créée par la descente de Charles VIII , il entend Savonarola, sa lettre de 1497 parle du prophète. L'inspiration du moine fascine Florence ; elle frappe de stupeur les hommes de Charles VIII , Philippe de Connues, Argenton, et en présence de cette inspiration si menaçante Machiavel éclate de riro , il la prend pour une imposture ecclésiastique qui masque -. une ambition personnelle. Savonarola prélude à Lu- ( iher , c'est pour réformer l'église qu'il invoque une seconde descente de Charles VIU , Machiavel luimême nous le montre dans sa lettre aux. prises avec Alexandre VI et il ne prévoit aucune révolution dans l'église. Savonarola est un guelfe qui pousse à l'insurrection les guelfes italiens , le parti combat déjà à Ccsénc, à Pistoïe, ailleurs. Le moine invoque uno seconde descente de Charles VIII pour punir les tyrans d'Italie , évidemment les gibelins. Machiavel no soupçonne pas l'existence d'un parti guelfe. Savonarola est le chef des républicains de Florence , il vcillo sur la république, il dénonce les citoyens suspects.
les misérables qui intriguent , les hommes corrompus qui regrettent tes Médicis : Machiavel admire l'habileté du moine qui cîte Moïse et la Bible pour se rendre maître de Florence. Réformateur , guelfe ou républicain ; le sentiment de Suvonarola échappe à Machiavel. Enfin cette lettre de 1497 , cette première page de Machiavel qui arrive à la postérité, est un rapport satirique adressé à îles ennemis de la république ; républicain peut-être du lendemain , certes employé de la République, Machiavel écrit aux amis des tyrans ; sa lettre, très instructive, en promet d'autres à la condition du secret ; je n'ose pas juger l'acte, je sens qu'on devait le dénoncer.
Eu 149!) cette descente française invoquée parSavonaroia semble désormais certaine : Louis XII se préparc a la conquête de Naples et de Milan ; évidemment tous les guelfes doivent le favoriser. Que dit Machiavel? 11 ne témoigne d'aucune appréhension '. Bientôt Louis XII passe les Alpes. Celte fois la France connaissait mieux l'Italie , elle n'agissait pas au hasard. Louis XII élait l'allié de Venise (qui devait partager avec lui le duché de Milan), de Florence , de Ferraro , de tous les guelfes de la Péninsule , enfin du souverain pontife Alexandre VI qui demandait la protection de la France pour que son fils César Iiorgia pût fonder un état en Italie. La marche de l'armée française fut sûre. A son arrivée , les guelfes lie Milan s'insurgèrent pour lui livrer le duché : l'armée française envahit Naples et là aussi le royaume tomba avant d'être frappe. Désormais la renaissance ila-
1 V. la [dira de HO".
licnnc était en déroute , les centres de Naples et de Milan lui manquaient; Venise et le pontife étaient avec la France , toute l'Italie aurait été à Louis XII si l'Espagne ne la lui avait disputée. Quelle fut la pensée de Machiavel en présence de ce désastre ? Pas un mot , pas une plainte, pas un signe de dépit 1 . — Bien plus, en 1502, Machiavel est à Rouen, il parle au premier ministre de Louis XII, le cardinal d'Amboise , et c'est pour l'engager à s'étendre en Italie. A-t-il au moins compris le conquérant? Nullement. H donne ses conseils à la conquête française : quels sont-ils? D'abord il veut que le roi de France aille séjourner en Lombardîe pour contenir les factions : la chose était impossible ; ensuite il conseille au roi de combattre le pontife ; conseil intempestif, car Alexandre VI pouvait invoquer le secours des Espagnols qui occupaient le royaume de Naples, et il était d'ailleurs impossible à lu France de déposséder un pontife. En troisième lieu Machiavel veut que Louis XII dépossède les Lombards de leurs terres , qu'il les chasse de leurs villes et qu'on donne leurs biens a des colons français. Ainsi, ajoute-t-il , les naturels appauvris ne pourraient plus s'insurger et les colons dispenseraient le roi de la nécessité d'entretenir une armée en Italie. Le dernier conseil emprunté à l'antiquité gréco-romaine était infâme et absurde à la fois. La domination française puisait toute sa force dans le système italien , dans celte inspiration de Savonarola qui ébranlait les seigneuries, dans le respect de la France pour les traditions guelfes
i V. lus leUrcsdc 150!,
qui naturalisaient la conquête. L'homme de Louis XII en Italie , le capitaine gênerai de l'armée française J.-J. Trivukio n'était que le chef des guelfes de Lombardie, sa conquête se réduisait au triomphe d'un parti. On l'acceptait, on la favorisait pour chasser quelque seigneur, pour expulser quelques tyrans. Si elle avait frappé le pape, dépossédé les Lombards, elle aurait été sur le champ anéantie .par la coalition de toutes les forces italiennes. Machiavel ne comprenait ni la crise guelfe ni la conquête française : il étonna par son inintelligence le premier ministre de Louis XII. t Les Italiens, pensa le cardinal d'Aniboise , n'cntcndciît rien aux affaires de la guerre « Depuis 1301 le mouvement guelfe et français aboutit rapidement à la restauration pontificale. Les feudalaires de l'église s'étaient transformés en seigneurs indépendants. Les Orsini , les Colonna , les Varrano, les Ordelalïi , les Malatesla, les Baglioni , les Appiani , les Bentivoglio , les Vitelli , tous rebelles ou ministres de la renaissance, étouffaient la papauté. Maître de l'Italie, Louis XII prescrit au pontife d'accabler les feudataires de l'église , et de réserver les terres conquises à César ltorgia. Personne ne pouvait plus secourir les feudataires sous peine de provoquer la colère de la France. Sûrs du succès , les Borgia se jettent sur les grandes familles des états romains , isolées , traliies , elles succombent toutes une à une : la corde , le poison , le poignard , emportent ces dynasties viagères de la renaissance ; la
i-ar elles lombcnl sur il.'s f.uis inst^iniur» j l."iH2 , ri ilrjà ;accom]ilis à IV- IHjqiw cjù Mjclikivi'l OiTivait (1S13).
papauté se reconstitue par l'assassinat. Machiavel était présent. Florence, qui redoutait l'élévation des Borgia et n'osait point secourir les feudataires, l'avait envoyé auprès de César Borgia pour observer les faits. 11 était ainsi devenu le spectateur officiel du premier épisode de la restauration pontificale. Il assista aux armements de César Borgia , il vit la déroute des feudataires, il vit les chefs de la révolte aux abois demander la paix ; la paix signée, il les vit marcher au temWe guet-an eu s de Sinigaglio où Borgia les attendait pour les égorger , tandis que d'autres succombaient ailleurs finjuiisonm^s. Le drame se développait avec lu rapidité de la tragédie antique : la solution se laissait deviner et malgré tout elle lui échappait entièrement. Elle devait toucher aux intérêts de Florence, à la destinée de l'Italie et à celle des pontifes. Machiavel a-t-il d'abord compris l'intérêt de Florence? Je le nie. Au moment oit la catastrophe approche , il sollicite la republique pour qu'elle le remplace incessamment. César Borgia s'élève , il moissonne ces grandes familles qui avaient été les alliées de Florence, sa puissance menace la république. Il peut l'envelopper par [la Romagnc , par Pise, par Sienne, il demande déjà ouvertement le titre de capitaine-général de la république : c'est Machiavel lui-même qui doit le lui refuser , et pourtant Machiavel propose à son gouvernement de favoriser une conquête déjà si dangereuse. Il va jusqu'à donner le conseil d'envoyer une ambassade formelle auprès de Borgia où elle serait , dit-il , plus nécessaire qu'à Rome auprès dupontife.il ncvoyait.il ne désirait que le succès du moment. Machiavel n'a
pas non plus compris le problème que l'élévation de César Borgia soulevait sur la destinée de l'Italie. II s'agissait ici de la papauté. César Borgia une fois rassuré dans les états-romains , le successeur d'Alexandre VI n'aurait été qu'un roi sans terre, le gouvernement de l'église aurait été réduit à la ville de Ilome. Machiavel devait donc se demander si la seigneurie des ltorgin pouvait durer , si le nouveau seigneur était assez fort pour contenir l'orli , Facnza , Urliin , Pcsaro , ïtimini , Camerino , toutes ces principautés si long-temps indépendantes , loutcs ces familles qui étaient si souvent ressuscitées avec les fureurs de la vengeance à travers d'autres massacres. L'histoire était là pour lui apprendre que toutes les soigne m-ies improvisées à coups de poignard sur la terre des pontifes s'évanouissaient en un jour. Bertrand du I'oïet, Balthazar Cossa, Braccio Mon loue, François Sforza, les hommes les plus vaillants, les plus rusés, condottieri ou fils de pontifes, avaient éclioué devant l'insurrection des villes et le droit des pontifes. La réapparition dos guelfes et des gibelins ne dcvaiuelle pas reproduire les révolutions et les contre-révolutions du XIV e et du XV° siècle ?Complètcmcnt aveuglé parle sucées do César Borgia , Machiavel ne doute pas un instant de la durée de la nouvelle seigneurie. Bientôt la seigneurie s'écroula dans l'intervalle d'un conclave. Jules II détrône, empri-
vengeanecs. Machiavel', spectateur de la nouvcllc catastrophe, l'explique par le hasard , par la fatalité des événements , par une maladie de César Borgia ; il ne voit pas que le seigneur de la renaissance est vaincu
par l'église. Il en résulte que la destinée des pontifes échappe à son tour à l'observation de Machiavel. Enrichi par les dépouilles des Borgia, le pontife se trouvait à l'abri des surprises de la renaissance, il gagnait tout-à-coup la stabilité des grandes, puissances, il pouvait traiter sur le pied de l'égalité avec l'Espagne, la France, 1* Allemagne. Dès-lors il n'avait qu'à se livrer à l'inspiration de la papauté pour tourner contre la renaissance le système tout entier de l'Europe. Jules il comprit la nouvelle mission des pontifes. La France occupait la Lombardie, l'Espagne occupait Xaplcs : à peine arrive, Jules II se trouve allie des deux conquêtes. Ainsi .rassuré , il légalise les méfaits des Ilorgia, il rappelle les privilèges , les traditions de l'église, il exhume les parchemins oubliés, il ressuscite le droit antique des pontifes. Ce droit plus avide que les Borgia réclamait d'autres états et Jules 11 ne manque pas de les réclamer. Que pense Machiavel ? La république l'envoie encore auprès de Jules II, précisément au moment où le pontife toujours guelfe et français continuait le travail des Borgia pour chasser les Baglioni de Parme au nom de l'église. Machiavel comprend-il que la papauté est restaurée , que désormais elle fonctionne toute seule comme si elle était en plein moyen-age ? Loin do là, Machiavel ne voit dans le pape qu'un homme, un seigneur outrecuidant, un prêtre armé ; il pense que tout seigneur pourra lui résister et triompher '. Comment? Suivant Machiavel , Baglioni n'a qu'à poignarder le pape à Pérouse, avec cet exploit il
> Disc, sur Tllo-Llio.l. ! , th. 27.
sera rassuré , dit-il , et il pourra se faire admirer en laissant une mémoire étemelle. Ainsi spectateur de l'expédition de Charles VIII, des conquêtes de LouisXII, de la tragédie des Ilorgia , de l'élévation de Jules II , Machiavel ne voit ni les guelfes qui se raniment , ni la renaissance qui se dissout , ni la papauté qui se relève. Ponsc-t-il à l'avenir ? Il ne sait pas le deviner, et dans le petit poeme des Décennales , il se borne à espérer, à craindre: il n'ose pas se prononcer.
Jusqu'en 1300, la guerre française avait dominé ; elle avait provoqué une crise guelfe et rélahli la papauté. La restauration se fixait par la triple alliance de Rome , de l'Espagne et de la France. Tout-à-coup on apprit que Jules II négociait avec l'empereur Maxim ilien I er . : la crise entrait dans une nouvelle phase ; l'idée impériale se présentait pour la première fois. Maximilien I". avait à peu près toutes les prétentions de Frédéric Barbcrousse : à ses yeux la Toscane , Venise, les guelfes, et même Louis XII étaient des rebelles. La démarche de Jules II donnait des inquiétudes : un commissaire de la république de Florence , Ridolfi, consultait Machiavel sur la portée de cette négociation du pape avec l'empereur. Évidemment si le pape attirait l'empereur dans la triple alliance de la France , de l'Espagne et de Rome , il l'appelait au partage d'un état italien ; il provoquait un nouveau désastre pour la renaissance. Si le pape invitait l'empereur à une descente contre la France , c'était là le premier pas vers une restauration impériale. Les deux malheurs devaient se réaliser l'un après l'autre. Quelle fut la prévision de Machiavel? D'après Machiavel , la fortune de Louis XII est usée , Jules II
l'a exploitée , et maintenant il veut tenter la fortune nouvelle de l'empereur. Jusqu'ici le secrétaire de Florence se borne à observer les faits, et il les observe mal. Louis XII devait remporter encore des victoires en Italie. Jules II devait l'exploiter de nouveau. 11 restait à dire comment le pape pouvait tenter la fortune nouvelle de l'empereur ? Voici la prévision de Macbiavel : L'empereur ambitionne le couronnement et quelques droits honorifiques ; s'il a une ambition territoriale , il doit attaquer Venise avec les secours de Jules II. Sera-t-il heureux? Les Vénitiens le laisseront s'enter au centre de l'Italie et ils imiteront Louis-le-Morc qui frappa Charles VIII par derrière '. Machiavel se confie dans les forces de Venise, dans l'impuissance de l'empereur, et je dirais presque dans l'habileté du chef de l'église. Pour deviner Jules II il fallait interroger le droit du pontife. Jules II voulait achever la restauration; Rimini ,
il convoitait cette terre de l'exarchat, le premier principe de la puissance pontificale. Venise l'occupait. Venise, avant la descente de Charles VIII, citait aussi forte que tous les états italiens réunis ensemble : Venise avait depuis exploité la crise italienne ; Venise avait grandi par la ruine de Naplcs , de Louis-le-More , des Itorgia; Venise représentait la renaissance, elle pouvait toujours la sauver et Jules H , en chef de l'église, projetait la perte de Venise. En I5ÛG il fait un appel à l'empereur, et en 1508 il unit l'empereur, Louis Xll et Ferdinand-le-Catholique dans la ligue