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de Cambrai jioui' le partage des possessions vénitiennes. Dans ce partage la pensée pontificale dépassait lu ruine même <le Venise pour fortifier la restauration. Si la France demandait quelques villes , si l'Espagne obtenait quelques ports , le pape et l'empereur réclamaient plus que des terres. Le premier voulait son exarchat, pour exercer la suprématie pontificale; Maximilien I" demandait Padoue , Viccncc , Tréviso et Vérone, c'est-à-dire l'ancien duché du Frioul , la vieille marche d'Othon 1 , la clef de toutes les descentes impériales pendant le moyen-âge. Dans l'action la ligue de Cambrai fut aussi meurtrière que la pensée qui l'avait fixée. La guerre donna une conséquence matérielle qui frappa de stupeur tous les hommes de la renaissance ; Venise perdit en un jour a la bataille de Vaîla toit les ses possessions de terre fcime, elle prévint les réhellions en déliant spontanément les peuples du serment de fidélité; d'un seul coup la seigneurie livra tout ce que pouvait désirer l'ambition de ses ennemis. Le prestige de Venise fut détruit. La conséquence morale fut encore plus profonde. Dans son désespoir Venise doit chercher à tout prix un allié et elle se trouve réduite à opter entre la papauté et l'empire. Ilepoussée par l'empereur clic se nie! à la disposition du pontife. Ici Jules II , maître de l'exarchat , conçoit une nouvelle action. Avec les Français en Italie la restauration pontificale restait incomplète , elle ne pouvait absorber ni Ferrare, ni Parme , ni Plaisance; Louis XII était toujours le premier maître de la Péninsule. Or, Jules II, seul avec les Vénitiens , déclara la guerre à la France. Les troupes vénéto-ponl.ifieaîes élaient beau-
coup trop insuffisantes ; muis la papauté était restaurée et elle donnait au pontife l'audace d'un pouvoir européen. Jules 11 détacha l'empereur de la France , îl entraîna successivement l'Espagne, il forma ainsi la sainte ligue do Rome , de l'empereur, de l'Espaguo et de Venise. Les cantons suisses, appelés par Jules Il , secondèrent le mouvement ; les Anglais , engagés à leur tour, promirent une attaque contre la France. Tandis que l'Europe obéissait à l'impulsion pontificale , le pontife , devenu gibelin , suscitait une insurrection gibeline en Italie ; il disposait des ressources des Sforza contre les guelfes de Milan , des Médicis contre les guelfes de Florence. La guerre était sanctifiée par les foudres de l'église ; elle était en même temps catholique, allemande , suisse , espagnole , anglaise; et pour que rien ne manquât, Jules II trompait la renaissance en lui disant qu'on ebassait les barbares. Louis XII fut vaincu , l'armée française dut évacuer l'Italie , pourchassée par les insurrections ; la France se vit attaquée à Dijon par les Suisses, à Térouanne par les Anglais. Mais Jules II ne se contentait pas de sa victoire italienne et européenne ; il voulut compléter la restauration pontificale par la restauration impériale. De là une nouvelle action : en 1312 il s'écarte de la ligue sainte et il s'allie avec l'empereur. Par le traité de Rome , il lui promet la vieille marche du Frioul; il s'engage aie secourir dans celte conquête, et il lui sacrifie une seconde fois les Vénitiens. Toute l'influence pontificale fut mise sans réserve au service de l'empire : Jules II ne se lassa pas de proclamer l'ancienne loi impériale , d'en déterrer les documents , de la rappeler à l'Italie. Les
Médieis ne rentrèrent a Florence qu'en gibelins, les Sforza ne se rétablirent à Milan qu'en vrais feudataires du saint-empire. Jules II lutta contre l'Espagne elle-même pour réserver à Maxim ili en le protectorat impérial de la Toscane. Bref, avec la défaite de la France , la papauté reconstitua l'empire en Italie. Depuis , la ligue du pape, de l'empereur et de l'Espagne fut fixée, Léon X l'accepta, aucun hasard ne put la vaincre, l'épée même de la France s'y brisa. Certes, en 1500, Machiavel était loin de s'attendre à la ligue de Cambrai , à la déroute de Venise , à la ligue sainte , au traité de Rome et a l'influence européenne du seigneur de Rome.
Les événements, au lieu de rectifier Machiavel , le troublaient et le fortifiaient dans les idées de sa jeunesse. De 1500 à ses confidences nous manquent, cependant en 1513 nous le retrouvons à Florence sous les Médieis en pleine restauration. Que fait-il au milieu de ce nouveau monde? Hélas! il conspire comme Brutus pour tuer les Médieis : le rôle qu'il joua dans la conspiration , ses plans , tout est ignoré ; on sait seulement qu'il fut destitué , emprisonné , torturé. Il supplia Léon X, en vers et en prose , et c'est à peine si le malheureux put échapper à la mort pour être relégué à la campagne. Ne pouvant pas tuer le tyran , Machiavel veut le servir. 11 se jette a la suite des Médieis. Refusé, il ne se décourage pas , il insiste ; l'un de ses amis , Vcttori est ambassadeur à Romo et par sa correspondance avec Vettori , il cherche à faire pénétrer ses conseils jusqu'à Léon X. Quel est le premier avis qu'il donne ? On ne le devinerait jamais. Il pense que Léon X doit
appeler Louis XII à la conquête de Milan , qu'il doit faire agréer cette conquête à l'Espagne , que l'Espagne doit la faire agréer à l'Angleterre ; il croit en un mot que le pontife doit anéantir toute l'action de Jules II , abdiquer les triomphes de la ligue de Cambrai, de la ligue sainte et du traité de Rome, pour se placer de nom-eau entre les deux conquêtes espagnole de Naples et française de Milan. La France , dit Machiavel , triomphera malgré le pape , malgré l'Espagne, l'Angleterre et toutes les puissances; donc le pape qui ne peut lui résister doit se mettre à la tête du mouvement français, et en devenir le chef (farstne capo). Il sera secondé par les autres puissances; inférieures a la lutte elles comprendront toutes qu'il faut éviter la colère et provoquer la reconnaissance de la France. Dans quel but fausser ainsi lâchement toute la politique pontificale? Pour combattre, dit Machiavel, les deux ennemis qui menacent l'Italie, les Suisses et Maximilien I '. Vettori démolit en quelques mots le projet de son ami , Machiavel s'obstine sur la nécessité d'une conquête française en Lombardie pour résister à la Suisse et à l'empire. L'ambassadeur conçoit à peine que l'on puisse redouter l'empereur ; « mais à quoi hou , dit-il , s'imposer une conquête tout exprès pour guerroyer contre les Suisses qui sont les alliés les plus dociles du saint-siégc? » Pressé par la polémique, Machiavel livre enfin son secret. Suivant lui le vrai , le seul, le terrible danger de l'Italie c'est la Suisse ; ses cantons rappellent les Lucumons, jadis maîtres de l'Italie. Grossiers et
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armés , les Suisses sont dans la période ascendante de leur fortune ; ils ont débuté par se défendre contre les ducs d'Autriche ; ils ont acquis du renom en combattant Cliarlcs-lc-Témérairc ; aujourd'hui , poursuit le secrétaire de Florence, ils conquèreut de l'honneur et de la force à la solde de toutes les puissances. En Italie ils régnent déjà à Milan , sous l'autorité nominale des Sforza; ils disent que les victoires de la France sont leurs propres victoires, et ils parlent de remplacer la domination des Romains en Italie. Comment pourrions-nous résister ? Par l'union ? t Vous me laites rire , il n'y a pas et il n'y aura jamais aucune union dans un but utile parmi nous ; tous les princes s'uniraient , que l'union ne passerait pas dans les peuples , et d'ailleurs toutes les armées italiennes ne valent pas un denier. > On ne peut donc résister qu'avec la France ; que l'on sacrifie donc ce Sforza , duc postiche de Milan , qu'on fixe Louis XII eu Lombardie, une politique prévoyante doit tourner toutes les forces de l'Italie et de la France contre l'ïnvasiou des Suisses ; si cette invasion commence , l'Italie est perdue 1 . — Vetlori se récrie et Machiavel de s'engager de plus en plus dans sa cliimère. = Nous sommes pauvres, ani[)ilicu\ et lâches, poursuit-il, les Suisses sont très redoutables. Le pape et Milan sont déjà tributaires des Suisses ( c'csl-ii-dirc qu'ils soudoyaient les Suisses); si un jour on cessait de payer le tribut ( il appelle tribut lu solde ), on nous traitera de rebelles cl on nous domptera; car nous n'avons pas de chefs. Parmi nous les principautés
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ne peuvent devenir héréditaires, on étouffe facilement les seigneurs sans succession. Je crois donc que .les Suisses peuvent devenir les maîtres de l'Italie à cause du voisinage et à cause des désordres de l'Italie. Cette conquête est imminente, elle m'épouvante, je voudrais résister; si la France ne suffît pas, je no vois pas d'autre remède *. • Mêmes idées en I£>14, nouvel étalage de l'invasion suisse sine spe redemptioms, et toujours la nécessité de la conquête française en Lombard ic '. On le voit, l'homme de la renaissance sentait le danger , et faute de principes il ne le voyait pas ; au lieu de tourner les yeux vers la papauté , vers l'empire, vers la constitution générale de la grande république européenne, il fixait son attention sur le bras <jut combattait. 11 no craignait pas ses vrais ennemis, il redoutait les mercenaires qu'ils soudoyaient, et il invoquait les Français parce que les Gaulois avaient brisé les anciens Lucumons de l'Italie.
Depuis 1314 nous restons onze ans sans connaître le journal politique de Machiavel. Dans cet intervalle la crise touchait A son dernier terme. Charles-Quint avait été élu empereur. La faiblesse de l'empereur , celte dernière ressource de la renaissanee, avait cessé; l'Espagne et l'Allemagne élaient réunies , la toute puissance humaine et la toute puissance juridique de l'empire se trouvaient dans une même personne. Les seigneurs étaient au désespoir, et l'église, dans la jubilation , livrait l'Italie à l'empereur. Ainsi Léon X continuait Jules II , Clément VII à son tour continuait
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Léon X. Seulement un jour il craignit de dépasser le but. Charles-Quint trop puissant pour ménager lu papauté , finissait par l'entraver , il l'exploitait sans la favoriser. Pour le contenir , Clément VII s'alliait secrètement avec François I er ; il l'encourageait à la guerre , et en le voyant s'emparer de Milan il s'emjii't'.^suil de (IT'iiifis^ucr son alliance. C'était trop tôt, au bout de quelques jours Clément VII apprenait la déroute des Français sous Pavîe, il avait trompé Charles-Quint en pure perte. C'est ici que Machiavel se représente pour le défendre et il esl en correspondance avec Guicciardini le lieutenant de l'église. Le pape doit tenir tête à la colère de l'empereur, et toutes les ressources lui manquent : le roi de France est captif; faute d'alliés , Clément VII en est réduit à tendre la main aux seigneurs qui veulent s'insurger contre la restauration. Guicciardini se trouble. « J'ai perdu la boussole, dit-il, il faut combattre; on ne dira pas au moins, en cas de malheur, que la seigneurie soit tombée honteusement de nos mains. « Le problème était de savoir si Clément VII et les seigneurs , c'est-à-dire les Sforza , les Médicis et Venise pouvaient compter sur l'appui de la France. Machiavel s'aperçoit enlin que l'ennemi de la renaissance est l'empereur ; les faits accomplis ne lui permettent plus d'en douter. Peut-on compter sur la France , sur cette intervention française que Machiavel , en 4515, croyait inévitables '! Suivant lui Charles-Quint ne relâchera pas François I" , s'il le relâche , le roi de France tiendra sa parole , il renoncera au duché. Voila, déjà deux erreurs : Charles-Quint délivra le roi , et le roi ne tint pas sa promesse. Par une troisième erreur
ta conséquence des précédentes , Machiavel déclare qu'il ne faut point compter sur la France et que l'Italie doit s'aider elle-même et prendre une décision kardit, txlraordinaire , êtrangt ; car le danger est imminent.Voici la décision de Machiavel : « Que le condottiere Jean des Médicis recrute une compagnie de mercenaires a Florcnce.cn apparence pour son compte; qu'on l'aide secrètement ; Charles-Quint sera intimidé; on l'attaquera, la guerre deviendra violente et la France sera entraînée de vive force au comhat '. lin condottiere contre le maître de l'Espagne , de l'empire, des Flandres , de Milan , de Naplcs , du Nouveau-Monde , tel fut le dernier expédient suggéré par le secrétaire de Florence. Philippe Strozzi rejeta le plan sur le champ; votre condottiere, répondit-il , pourrait être acheté par Cliaries-Quint et tourné contre nous-mêmes. La ligue italienne , plus hardie, conspira avec un général de l'empereur , elle mit en campagne une armée , elle entraîna la France ; malheureusement la conspiration fut trahie , l'armée se couvrit de honte , on marcha d'échec en échec. L'année 1526 était pour Machiavel l'année des fous , le ûl des événements lui échappait , il en vint à conseiller au pape «lu se détacher (h; la France, de Venise, delà ligue italienne qui échouait sur tous les points. 11 ne comprenait pas , il blâmait vivement celte admirable indécision de GlémenlVlI qui trompait tous les partis en conspirant avec les seigneurs , qu'il dénonçait secrètement à l'empereur. Enfin l'année suivante, la dernière de sa vie, Machiavel déclara une dernière fois que
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la pape devait céder en signant une paix armée avec l'empereur. * J'aime François Guicciardini, écrit-il , j'aime ma patrie et je vous dis par cette expérience que m'ont donnée soixante ans , que jamais eas plus difficile ne s'est présenté \ > Hélas! le cas difficile n'était pas à Home que Machiavel défend en aidede-camp d'un lieutenant de l'église; il n'était pas dans ces armées espagnoles, suisses , françaises, allemandes qui parcouraient l'Italie ; il était dans la restauration de la papauté et de l'empire , favorisée par la double insurrection guelfe cl jribclinc. Le pape n'avait rien à craindre , les alarmes de Machiavel sur le sort de Clément VII étaient fausses, j'ose dire folles. A travers des échecs encore plus déplornhles, Clément VH arrachait à l'empereur ce traité de Barcelone , cette restauration qui lui assurait à jamais les conquêtes des Borgia, de Jules H, de Léon X, tout ce qu'il pouvait ohtenir par la ruine des Benlïvoglio, des Maufrodi , des Ordelalli, des Pollenta, desliaglioni, etc., surtout de Venise. Ce qui était perdu à jamais c'était la renaissance avec ses libertés et ses seigneurs.
Ainsi la catastrophe italienne s'explique par deux guerres: dans la première, la France releva les guelfes et restaura la papauté ; dans la seconde guerre , la papauté restaurée releva li's gibelins et njeiiustitiia l'empire. Louis XII décida du premier mouvement , Jules II du second, Charles-Quint fixa le résultat. Machiavel s'est trompé sur tout. Pendant la guerre française, il n'a pas vu les guelfes , il n'a pas pressenti les
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pontifes: il voulait favoriser la conquête française , 'A voulait agrandir les conquêtes des lîorgia. Pendant la guerre pontificale, il n'a pas vu les gibelins, il n'a pas pressenti les empereurs : en présence de Jules II il rêvait les coups d'état des seigneurs ; en présence de la ligue de Cambrai , il croyait aux forces de Venise ; en présence de la restauration florentine, il voulait tuer le tyran. Lorsque MaximMien 1" exerçait ses droits, en 1513, Machiavel ne redoutait que les Suisses ; quand Charles-Quint triomphait , il voulait défendre la renaissance par un pape ; quand la renaissance était aux abois, il conseillait au pape de la trahir. On me demandera si la correspondance et les écrits du jour laissé par Machiavel n'offrent aucun intérêt, et si ses jugements sur l'Italie contemporaine n'ont rien à nous apprendre. Machiavel se rachète toujours, nous l'avons dit ; en manquant le hut qu'il propose , il atteint toujours un hut plus élevé. En recommandant l'imposture religieuse , il proclame la vérité ; en donnant l'art de réussir, il trace les lois des révolutions ; en écrivant l'histoire, il devient utopiste.
Machiavel est le plus grand historien de son temps, personne ne le surpasse dans l'analyse des faits accom-, plis. Une fois l'événement réalisé , il en sonde toute la profondeur matérielle ; il dessine la situation de Florence, de tous le sétats italiens avec une admirable lucidité ; personne ne peut plus rien ajouter à un tableau trace par Machiavel. Guicciardini n'est qu'un de ses disciples; son histoire de la décadence, si merveilleusement saisie dans les phénomènes de l'égoisnie, n'est qu'une explication terne et diffuse, si
ic politique,
on la compare à la pensée lucide et condensée du secrétaire de Florence. Le génie de Machiavel , toujours captive par ua intérêt reste toujours attaché au fait accompli. VeuUil agir? la lumière du fait accompli disparait; il ne lui reste plus qu'à imaginer un fait dans l'avenir; il ne lui reste plus que l'hypothèse, et son hypothèse , p:trfuileim.>ii! s;iisie ihms toutes ses conditions extérieures , se trouve séparée de toutes les divinations du sentiment, et partant du cours même de la vie. 11 en résulte que Machiavel s'égare dans un labyrinthe d'hypothèses ; il se trompe à force de finesse , il se laisse mémo fourvoyer par ces évolutions circulaires où il s'attend à voir reparaître l'aiiNijuiti'. l'nr It-s'cmli: du moyi'ii-àgc nous dit les damnés de l'enfer connaissent le passé et l'avenir, le présent seul leur échappe. Ils n'ont pas de foi et Us ne peuvent rien faire ; de même Machiavel , homme sans foi, ne peut mettre la main à aucune œuvre , il ne connaît pas le résultat de ses propres actions.