CHAPITRE XL
reDce que le seigneur Jean de Médicis' élevait un drapeau d^aventuriers, pour faire la guerre là où il le jugerait plus convenable : ce bruit me fit penser qu en cela le peuple disait précisément ce que Ton devrait faire. Je crois que chacun pense que , parmi les Italiens , il n'y a pas de chef que les soldats suivent plus volontiers, que les Espagnols redoutent et estiment davantage. Chacun tient le seigneur Jean pour un homme audacieux, impétueux, aux nobles ]paLTo\es j preneur de grands partis: on pourrait lui flaire élever ce drapeau , grossir sa troupe secrètement , et la fournir le plus possible de cavalerie et d'infanterie. Les Espagnols croiraient que c'est une ruse; ils Tattribueraient au pape ou au roi, Jean étant soldat du roi. Si l'on faisait cela, vous verriez bientôt que cet incident tournerait la cervelle des Espagnols et qu'ils varieraient leurs desseins; ils ont pensé peut-être à ruiner la Toscane et l'Église sans obstacle. Cela pourrait faire changer d'opinion au roi , et le déterminer à abandonner l'accord et à choisir la guerre; car il verrait qu'il a affaire à des hommes vivants, et que les convictions sont soutenues par les faits. Si ce remède n'existe pas, ayant à faire la guerre , je ne sais où il y en a un autre. Pour moi, je n'en sais pas davantage , et souvenez-vous bien que si le roi de France n'est pas animé par des forces, par upe autorité, ou par des choses vivantes, il observera l'accord, et vous laissera sous la meule ; il est venu en Italie plusieurs fois : alors vous vous êtes armés contre lui , ou vous l'avez regardé faire; il ne voudra pas que la même chose lui arrive une autre fois. >
• La Barbera se trouve chez vous ; si vous pouvez l'obliger, je vous la recommande, car elle me donne plus à penser que l'empereur. »
I Le même qni avait été Uessé avant la bataille de Pavie et qui depuis s*était rétabli de ses blessures. Machiavel ne Ini donne pas ici, et j*en suis étonné , le snrnom de Gnxnd'DiaèUf sons lequel ce Médicis étdit aussi désigné. Le peuple ne parlait de lui qu*avec enthousiasme, et cette réputation du père fut singulièrement utile & son fils Cosme qui devint duc de Florenoe en 1 537.
Nous ne relèverons pas ce dernier trait de gaité mis là exprès pour finir agréablement une lettre bien sévère. Nous nous arrêterons à l'énergie , à la vigueur du conseil que le politique florentin donne à Tltalie. Par cet homme d'autorité et de talent à envoyer auprès du roi, Machiavel entend peut-être parler de lui-même. Ces mouvements d'orgueil sont permis aux nobles génies. Entendait-il obtenir quelque nonciature laïque du pape ? Machiavel nonce du pape ! Ensuite perce quelque peu de cette ancienne passion pour Laurent de Médicis à qui est dédié le livre des Principautés. C'est encore un Médicis qui peut sauver la péninsule, cette fois de concert avec le roi de France que l'autre fois il fallait chasser comme un des barbares qui l'avaient assaillie. En passant, n'oublions pas que dans ce peu de lignes Machiavel a deviné les destinées de sa patrie, au moins en ce qui concerne l'élévation des Médicis à l'un des premiers rangs en Italie. Que la présence successive à notre cour de deux princesses de ce nom, ait cimenté pour long-temps l'alliance de la France et de Florence; que des résultats de cette union la France ait eu plus à se plaindre que la Toscane , je n'examinerai pas ici cette partie de la question dans laquelle j'aurais à déplorer beaucoup d'affreux désastres de la France : je me borne à remarquer, pour rester dans mon sujet, tout ce qu'il y a de prévision dans ce conseil de Machiavel. Honorons aussi la haute opinion qu'il a de François V^ : il penche à croire qu'il gardera sa parole. 11 est vrai qu'il attribue d'abord cette vertu à la crainte de perdre l'Italie et son royaume, mais il fait entrer aussi pour beaucoup dans ses répugnances la honte de laisser ses fils en prison , et le besoin si impérieux pour un père tendre de ne pas se montrer un Brutus à fauxy de risanguinare^