CHAPITRE XL
et de reprendre honorablement un gage si précieux. Quelles qu'aient été les préventions de Machiavel contre les Français, il ne se montre pas ici , comme cela lui est arrivé quelquefois , l'esclave obstiné de préjugés absurdes , de ces manies d'outrager les nations par métier, par sottise, par nationalité ou par habitude. Se chargeant de faire raisonner François I*'', il le fait raisonner conformément aux règles de la morale et de la vraie politique. S'il parle des cervelles françaises y c'est l'expression de Guicciardini qu'il lui renvoie ; il semble lui dire : Taccorde cela, comme vous dites; et puis un étranger qui ne connaissait pas le roi, qui ne lui devait rien , qui n'était pas élevé dans un pays accoutumé aux exigences de l'honneur militaire, appelle peut-être manque de cervelle cette obstination à se laisser prendre, que d'autres aussi pouvaient reprocher au roi abandonné par une partie de son armée, et à qui la prudence faisait une loi indispensable de se retirer après la mort de l'amiral Bonnivet. Enfin , pour en revenir à Machiavel seul, discutant une affaire de cette importance, un grave moraliste français n'aurait pas donné à son roi un conseil plus honnête, et pourtant Machiavel s'est trompé.
«Le roi, dit M. Lacretelle, ne céda pas cette fois-ci à sa loyauté ; la manière dont il s'écria « Je suis encore roi » , lorsqu il mit le pied sur le territoire de France , annonce qu'il se croyait dégagé d'un serment imposé par le cruel abus de la victoire. Si ce (ut un parjure, tous les Français furent ses complices. »
Arrêtons-nous un moment pour donner des éloges à cette noble nation florentine qui alors comptait deux si illustres citoyens, capables d'entretiens d'un intérêt aussi élevé. Aussi ces deux hommes étaient-ils
aao MACHIAVEL.
d'éloquents et de savants historiens, consommés dans la connaissance des affaires les plus délicates. Certes, il n'y avait pas alors de Conseil dans aucune des monarchies d'Europe où l'on eût pu mieux discuter cette question , la considérer aussi habilement sous tous ses rapports les plus déliés , balancer sans passion et plus sagement les raisons contraires ou favorables qui pouvaient décider une grande et solennelle détermination.
1526. Philippe Strozzi, comme nous l'a dit Machiavel, avait reçu de lui, à Rome, cette lettre où il avait examiné, sans prendre une décision, les trois circonstances qui devaient se présenter après l'accord signé entre François I*' et Charles-Quint.
Strozzi avait lu cette lettre au pape Qément Vil, qui avec raison s'était émerveillé qu'un homme n'ayant alors à sa disposition ni des correspondances étrangères, ni des avis particuliers, pût raisonner si juste dans toute cette discussion : et, en effet, il arrive* bien souvent que les personnes qui ont été employées dans les négociations, et qui ont cessé de l'être, devinent les choses à un seul mot échappé à ceux qui , dans ce moment-là , traitent les affaires. A ce sujet, le pape prend la peine d'examiner les arguments de Machiavel , et Strozzi transmet fidèlement les observations de S. S.
Le pape ne pense pas que Charles refuse au Roi sa liberté, et il assure qu'il sera relâché. S'il est libre (ici Strozzi ne calomnie pas sans doute Qément VII), si le roi est libre, pense S. S. (et après avoir fait si bon marché de la France eUe-même, je me garderai bien d'oublier le sentiment particulier et secret du pape); si le roi est libre, il vérifiera, parce qu'il n'a pas la réputation (Têtre prudent ^ la seconde partie de