CHAPITRE XLI. a
Les Florentins et les troupes du pape avaient fui , par l'effet d'une terreur panique , sans s'apercevoir qu'ils n'étaient pas poursuivis. Ils croyaient que les Siennois, qui tenaient pour l'empereur, avaient fait une sortie, et les Siennois n'avaient pas quitté leurs retranchements.
Vettori appuie avec une sorte d'affectation sur la situation des choses.
« Le pape a fait cette entreprise avec raison, et s*il se perd, personne ne pourra dire qu'il a agi avec passion. Je ne veux pas juger ce qui doit arriver, parce que je suis trop défiant. Je ne veux pas toutefois cacher mon erreur : c*est que j'estimerais une bonne nouvelle que le Turc eût pris la Hongrie , et qu'il eût marché sur Vienne , que les Luthériens eussent des avantages en Allemagne , que les Maures que César veut chasser d'Arragon et de Valence lui résistassent, et qu'ils fussent non-seulement en état de se défendre , mais à même d'attaquer. »
Voilà des vœux qui ont un caractère profondément passionné , surtout dans un chrétien ; mais il ne considérait que l'ambition de Charles-Quint, et la crainte de voir la patrie opprimée, de voir maltraiter parle pouvoir impérial cette belle, cette magnifique ville de Florence qu'il aimait avec tant d'enthousiasme '.
R Ici il est venu des voyageurs de Milan et de Crémone , qui ont fait une telle relation des Impériaux, soit Allemands, soit Espagnols, qu'il n'y a personne qui n'aimât mieux voir le diable que ces gens-là. »
« Mon compère, je n'aime pas cette manière de marcher avec l'armée vers la France, parce que la ligue, qui a fait une si grande entreprise pour secourir le château ( où étaient renfermés des Français), n'a pu y parvenir, et qu'elle a laissé prendre le château sous ses yeux. »
' Voyez Tom. I, chap. XIX, pag. a48.
a44 MACHIAVEL.
Vettori savait qu'il parlait à l'auteur, au conseiller de presque toutes les mesures qui avaient établi la ligue. En effet, que l'on compare, sinon les opérations, du moins les intentions de la ligue avec les précédentes lettres de Machiavel , on verra que Clément VII, après avoir combattu ses conseils , les avait presque tous suivis, et que les affaires générales de lltalie étaient secrètement dirigées, moins quelques opérations militaires, par Guicciardini et Machiavel qui avaient eu seulement à se défier de la lenteur des Vénitiens , et du peu de courage des troupes du pape et des Florentins eux-mêmes. Le secours des talents de Jean de Médicis vint à manquer aussi. Jean mourut cette même année , et la perte du dernier bon général italien laissa toute la péninsule à la discrétion de l'empereur'. François I*'' devenu libre balançait à déclarer qu'il ne voulait pas rendre la Bourgogne, et en attendant il offrait une rançon pour ses fils, il acceptait la main de la sœur de l'empereur, et il laissait l'Italie et ses hommes d'état se consumer en vains efforts pour forcer l'empereur à rentrer dans le royaume de Naples d'un côté, et de l'autre, dans les provinces allemandes.
Vettori inquiétait encore Machiavel par ces paroles de doute et de désespoir.
« Ces Français peinent à envoyer leur secours. Ici on commence fort à douter de la bonne volonté du roi, et quoique
I Martin do BclUy parle aiosi de Jean de Médicis : « An passage d'one petite rivière , le seigneur Jean de Médicis fat frappé d'un coup d'arquebouze par la jambe, dont il fat contrainct de se faire porter à Mantoae , auquel lieu, quelques jours après, il mourut dudit coup : qui Ait une grande perte pour la ligue, car il estoit tenu un des plus hommes de guerre d*Italie. 3*^ /iV. des 2femoirei de messire Martin du Bellay, tom, XV III de la collection complète des mémoires relatifs à r histoire de. France, Paris, x8fti , pag, a3 e/a4.