CHAPITRE XLV
ploie extraordinairement pour la maladie, mais des fossoyeurs ordinaires qui se plaignent du grand nombre de morts, comme ils se plaignaient auparavant du petit nom* bre, parce qu*il leur paraît que tant d abondance va amener la disette. Qui aurait cru jamais qu'il serait venu un temps où ces hommes désireraient la convalescence des malades ? Comme ils jurent véritablement qu'ils la désirent, je le crois facilement, parce que les habitants mourant dans un autre temps, d'un autre mal, ces misérables pourraient gagner leur salaire ordinaire. »
En passant à Saint-Miniato, où Ton entendait auparavant le bruit de la baguette des artisans de la laine, il ne trouve qu'un long et affreux silence. Il suit son voyage. Il rencontre la peste elle-même à cheual : c'étaient les infirmiers montés sur des chevaux blancs, et qui escortaient des morts. Il entre dans l'église de Santa-Reparata (aujourd'hui le dôme de Florence), il n'y avait que trois prêtres; l'un chantait la messe, l'autre la servait, le troisième s'était placé sur luie chaise presque entourée de murailles et de retranchements, pour confesser ceux qui se présentaient. Trois femmes vieilles entendaient la messe; trois pauvres, marchant sur des béquilles autour du chœur , regardaient de temps en temps les trois vieilles. Ce jour-là , les Signori devaient prendre possession de leur charge (c'était le i®' de mai), et il croit que, le nombre des vivants ne suffisant pas , en appelant les citoyens comme à l'ordinaire, on nomma des morts.
Il s'achemine vers la place Sainte-Croix; là il voit des porte-morts qui dansaient en rond, chantant: (c Bien venue soit la peste, bien venue soit la peste! » Il s'enfuit dans l'église , et il y fait ses dévotions accoutumées ; puis, quoiqu'il n'y vît personne, il entendit une voix lamentable, et au milieu des sépultures, il
aperçut étendue à terre une jeune femme, en habits noirs, couvrant ses belles joues de pleurs amers, déchirant les tresses de ses cheveux , se battant tantôt la poitrine, tantôt le visage. Il s'approche d'elle prudemment , et lui demande pourquoi elle pleurait ainsi. Alors cette femme, pour n'être pas reconnue, recouvrit sa figure d'un pan de sa robe. Il lui dit alors de n'avoir pas peur, il ajouta qu'il venait plutôt pour lui donner aide et conseil. A ces mots, la jeune femme raconte qu'elle a perdu son ami, et elle fait la peinture la plus voluptueuse des plaisirs de l'amour qu'elle a éprouvé.
Ensuite elle tombe évanouie : malgré le danger, il court à elle, la délace, lui donne les secours qui peuvent la ramener à la vie. Elle recouvre ses sens; il lui demande pourquoi elle reste dans ce séjour funèbre : il lui adresse des consolations, et des leçons douces et morales.
Il était midi. Le voyageur attristé retourne à sa maison. Il prend sa réfection ordinaire , se repose quelque temps, sort, et porte ses pas vers l'église de Santo- Spirito. On n'y avait fait encore, bien que l'heure en 1527. fiit venue, aucun préparatif pour le service divin.
Les religieux marchaient la tête haute, dans l'église, quoiqu'il n'en fût resté qu'un petit nombre. Ils affirmaient que beaucoup d'autres étaient morts, et qu'il en mourrait bien davantage, parce. qu'ils ne pouvaient sortir du temple, et qu'ils manquaient de vivres.
Il s'en retourna par via Maggio ". Au milieu du pont^, il trouva un mort dont personne n'osait appro-
' Nom d'oiM me encore trèt-fréquentëe aiijoard*haî.
> Probablement le pont de Santtssima'Trinità , le plus beau pont de i^orence , qai d*aprèi le chemin qa*a pris le voyagenr, conduit de la rive gauche de r Amo à la rire droite.