‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 147 sur 274 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Avant de rapporter plusieurs circonstances qui suivirent la mort de Machiavel , et qui se rattachent à ce grand homme, j'essaierai de rendre compte d'une partie des jugements divers qu'une foule de philosophes , d'hommes de lettres , et d'écrivains plus ou moins passionnés, ont portés sur ses ouvrages, et je manifesterai en même temps, de mes opinions particulières, ce que j'ai pu tenir en réserve, quoique j'aie abondamment fait connaître le fond de mes sentiments sur le secrétaire Florentin.

Nous ne pouvons pas suivre ici le précepte de Montaigne, qui dit qu'on doit apprécier un auteur d'après la science dont l'étude a pu dominer en lui.

« Et à ce propos à la lecture des historiens , qui est le subjet de toutes gens, j'ay accoutumé de considérer qui en sont les escrivains : si ce sont personnes qui ne facent autre profession que de lettres , j'en apprens principalement le sdle et le langage ; si ce sont médecins , je les croy plus volontiers en ce quils nous disent de la température de lair, de la santé et complexion des princes , des blessures et maladies; si jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droits , les loix , Testablissement des polices et choses pareilles ; si théologiens , les affaires de TÉglise , censures ecclésiastiques, dispences et mariages; si courtisans, les mœurs et les cérémonies; si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement la déduction des employsoù

ils se sont trouvés en personne ; si ambassadeurs , les menées 9 intelligences et pratiques, et manière de les conduire '•

Mais ici 9 en contemplant la masse des écrits de Machiavel, oserons-nous décider, après avoir toutefois avoué qu'il n'était ni médecin , ni théologien , ni courtisan , oserons-nous avancer qu'il y avait en lui une prédomination d'études et de talent d'après laquelle on peut examiner ses compositions? J'ai assez dit combien d'hommes distincts se trouvaient rassemblés dans ce seul homme. Il faudra donc une circonspection réfléchie pour entreprendre ime tache aussi laborieuse que celle que je m'impose , et je ne saurais trop, pour ne pas me fourvoyer, ne jamais perdre de vue ces réflexions si sages que je lis encore dans Montaigne :

« Les discours de Machiavel, pour exemple, estoient assez solides pour le subject : si y a il est grand' aysance à les combattre : et ceux qui Font faict , n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs : il s'y trouveroit toujours à un tel argument, de quoy y fournir responces, dupliques, répliques, tripliques, quadrupliques , et cette infinie contexture de débats que notre chicane a alongée , tant qu'elle a peu , en faveur des procez :

« Cœdimur , et totidem plagis consumimus hostem *. »

C'est donc ce spectacle de coups portés, de coups rendus, de rangs mal pris et mal gardés; c'est cette arène où tour à tour la fureur, le dénigrement, l'injustice, et il faut le dire, l'amour austère de la vertu, ont rencontré le calme, l'enthousiasme, la vérité, l'indulgence; c'est cette longue bataille d'écrits qui a déjà duré plus de trois siècles , et dans laquelle l'accusé a

X Etuis de Monuigne, 1771 , în-iS , tom. I, pag. 114. * « Noos sommes frappés , et nons déiniisons Pennemi par aatant de blessures. • Horat,, Ub, Il y epist 2, vers 97.

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