CHAPITRE XLVni
suivant l'usage du temps, qui du reste s'est renouvelé aussi de nos jours , il crut pouvoir, indépendamment de la dédicace allemande , faire encore une dédicace française. Dans cette dernière , il se met plus à son aise, et je la citerai comme un des meilleurs morceaux de ses écrits. U adresse cette dédicace nouvelle à Hugues de Lionne, seigneur de Fresnes, ministre d'état du roi. Ce diplomate si renommé, successeur de Mazarin dans la place de ministre des affaires étrangères, avait été désigné au roi par le cardinal lui-même comme étant en état de remplir dignement ce poste si éminent. Nous lui devons trois services importants : Il obtint de la cour de Madrid qu'elle désavouât la conduite de son ambassadeur dans sa querelle de préséance à Londres avec le comte d'Estrades, ambassadeur de France : de Lionne lui écrivit à cette époque des lettres admirables de raisonnement, d'énergie, et de ce vrai patriotisme français qui, habilement ménagé, rend quelquefois notre nation si grande et si puissante. Il obtint la réparation due au duc de Créqui, ambassadeur à Rome, qui avait été insulté par la garde corse ; enfin , il négocia l'acquisition de la ville de Dunkerque, cette sorte de Gibraltar de troisième ordre que la nature avait donnée à la France, et qu'une politique craintive avait cédée à un voisin ambitieux. C'est à ce ministre que Conring adresse un des premiers exemplaires de son ouvrage avec une lettre où on lit ces passages :
« J'ai attaqué une entreprise qui n est pas moins grande que difficile. J ai osé combattre contre le Prince de Machiavel, non dans le camp de la philosophie morale , ou dans le camp sacre des théologiens, comme d autres ont fait, mais dans larène politique elle-même , ce que personne ne s*est efforcé de faire jusqu'ici. Machiavel a agi de manière , et il a agi mal //. iZ
en cela, qu'il a fallu porter la dispute au-delà des limites du Principaty et traiter les autres points qui embrassent tous les genres de choses publiques, et enfin, comme le demandait la dignité de l'argument, ne rien oublier des secrets du Principat qui ne sont pas en petit nombre. Pour remplir toute cette tâche , nous avons dû répandre notre esprit sur toutes les choses antiques et modernes, appeler en témoignage et produire tout royaume célèbre, ou toute noble république qui a pu exister par toute la terre. Machiavel avait eu en partage un jugement sur les affaires civiles^ acre , subtil, aigu, et nullement plébéien et frivole, et il s'est empressé de rassembler dans son livre tout ce que pendant beaucoup d'années ' il a pu obtenir de son travail , de ses lectures et d'une longue expérience. Il en résulte sans doute que j'ai dû combattre non contre une recrue, mais contre un vétéran, bien plus contre un maître d'escrime très-exercé, et un précepteur rusé des gladiateurs politiques. Les questions elles-mêmes qui sont controversées, annoncent bien la difficulté du combat. Ce ne sont pas des pensées légères , ou des imaginations rétrécies, des voies battues et communes; ce sont des méditations auxquelles est suspendu le salut des rois et des peuples. Si tu te trompes*, les souveraineté elles-mêmes souffrent, si tu vois juste, eWesJlorissent. Ce sont là enfin les arcanes de l'art de commander qui sont si peu oonnus du peuple. »
« Quoique j'engage un si grand combat en présence de Funivers , et non pas entre les murailles d'une seule maison , ou dans l'enceinte d'une seule ville , je ne doute pas cependant que je ne sois exposé à divers jugements , à ceux qui seront justes, et à ceux qui seront injustes, à ceux des hommes qui sont habiles , et à ceux des hommes qui compren-
' Voilà encore la même opinion de ceux qni croient qne lef Principautés •ont le dernier ouvrage de Machiavel. Il n'en a eu que plus de mérite, de «OBpoaer, à peine en deux ans, un ouvrage qu'on loue ici avec une telle pompe.
* Remarquez oetre tournure de phraie propre k Machiavel. Voyes ton. I» chap. XXII, pag. 186, note.