CHAPITRE XLVIII
nent peu. Du reste, accoutumé à mépriser de tons côtés les faibles voix {yoculas) des ignorants, j estime à leur prix les sentiments des autres, quels qulls puissent être. S'il m*est permis d ailleurs de choisir une personne dont lopinion m*absolYe ou me condamne, je ne puis désirer un meilleur juge que vous , très-illustre seigneur, non que je redoute ou que je méprise les autres , mais parce que je tous crois le plus propre à traiter de ce qui concerne toute république, ei de ce qui tend à instituer ou à conserver le Principat. »
Ici Ck)nring donne des éloges à la conduite politique de Hugues de Lionne en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne; il lui demande pardon s'il enlève le temps consacré au service du roi trèsK^hrétien, et s'il veut qu'on le destine à l'examen d'un livre; enfin il met son ouvrage sous la protection du ministre du roi.
Voilà parler en homme qpi fait bonne guerre, voilà du goût , de l'élégance , et des formes polies. La réponse de M. de Lionne est empressée , spirituelle , modeste, et telle qu'on devait l'attendre d'un politique pratique à qui la multiplicité des affaires ne permet pas de se livrer souvent à ces méditations un peu mé« taphysiques que Machiavel lui-même n'aurait pas rédigées eu corps de traités, s'il avait continué d'être tout simplement le secrétaire de la république, et si, obligé d'écrire des dépêches, il n'avait pas eu le temps de composer des livres.
« J ai reçu , très-illustre Gonringius , le présent de votre livre: je me réjouis de voir que vous avez conservé quelque souvenir de moi; celui que j'ai conservé de vous n est pas moins vif. J*ai lu et relu avidement votre ouvrage ; ne croyez pas que je comprendrai tout , et encore moins que je pourrai tout juger : nous autres qui sommes atterrés par le courant ordinaire des affaires, nous devenons épais. Cette poli-
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tique à vous , plane dans les airs ; elle voit j elle distingue ce qu'il y a de plus subtil. Que de faits nouveaux, que de faits antiques vous puisez dans des sources profondes! A ce que je remarque, vous reunissez deux immenses secours, une grande habileté à fouiller Tantiquitë , et un jugement à toute épreuve. Que dirai-je de plus ? j'envie le bonheur de ceux à qui il est permis de vivre auprès de vous Quant à Machiavel que vous avez choisi pour le combattre, vous tirerez un honneur de la grandeur de l'adversaire. Votre can« deur ne lui enlève rien , et vous vous montrez en cela bien différent de ceux qui toutes les fois qu'ils veulent représenter un homme abominable , ont coutume d'offrir Le Prince de Machiavel , qu'ils vous donnent pour uniquement nourri d'un mépris obstiné de la probité et de toutes les lois , d'une connaissance de toutes les ruses perfides , et d'une perfidie acquise par une longue habitude , ce qui certainement ne fut pas sa pensée. Il vous convient d'étendre ces explications, et il me reste à moi à vous rendre gràciî de ce que vous avez orné de mon nom la préface de votre livre. Quant à l'appui que vous me demandez contre la calomnie et l'envie, ainsi que ceux qui suspendent à la porte de leurs maisons des insignes pour se prémunir contre la violence et rinsulte , nous avons pour nous protéger tant de dogmes et de préceptes politiques qui honorent votre livre, où brillent avec tant d'éclat votre génie et l'art d'un style si noble et si exquis ! Les bonnes choses valent par elles-mêmes. Vous vivez dans les cœurs des hommes ; votre renommée et vos ouvrages vivront dans l'éternité des temps.
« Donné à Fontainebleau la veille des calendes de jm'llet, le 3o juin, an 1661.»
Le ministre de Louis XIV est ici dans les doctrines de Tauteur anonyme de l'Apologie de Machiavel.
L'année suivante (1662), Henri Meibom, né à Lubeck en i638, écrit de Florence à Conring que son ouvrage sur Machiavel n'est pas encore parvenu en Toscane, et que plusieurs Florentins sont mécontents