‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 189 sur 274 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Nous avons demandé mille fois à Machiavel , et moimême le premier 9 pourquoi , dans renonciation de ses principes, il ne les faisait pas précéder de quelques phrases restrictives propres à en adoucir la saveur amère. Voici Gomberville qui était fort jeune, quand il parlait ainsi , et qui ne balance pas à préférer l'action du renard à celle du conquérant y et \ artifice du prince qui se défait de ceux qui Vont enfermé dans des bornes étroites , qui s^en défait sans y avoir presque rien contribué que son Conseil, Ce mot de Conseil a ici une grande portée. Louis XI disait qu'il portait son Conseil dans sa tête. Quand Gomberville écrivait, dans leXVn* siècle , était-on si éloigné du règne de Louis XI? Celui-ci a-t-il été étranger à la mort d'Agnès Sorel ? Les précautions que prit Charles VII, pour n'être pas empoisonné, n'ont -elles pas hâté sa mort? Le Daim, de barbier, ne devint-il pas ambassadeur et comte? Le duc de Guyenne , frère du roi , ne mourut-il pas du poison dont on avait saupoudré une pêche qu'il partagea avec la dame de Montauban ?

Retournons à Machiavel.

Il va obtenir un honneur qui a quelque chose de funeste. Spinosa qui a répandu des doctrines si pernicieuses; Spinosa qui a exagéré les exagérations de Hobbes; Spinosa qui, mécontent de sa religion, a cherché à détruire celle des autres , et n'y a que trop bien réussi dans beaucoup de pays ; Spinosa qui a donné aussi son nom à une secte fatale, le chef des spinosistes enfin, comme on a dit, avait lu Machiavel, et heureusement distingué ce qui était sain et ingénieux : il paraphrase dans son Traité politique les idées du secrétaire sur les gouvernements h vertus imaginoires.

« Les politiques (dit Spinosa qui répète presque les mêmes

expressions de Bacon) ont Thabitude de considérer les hommes , non pas tels qu ils sont , mais tels qu*ils doivent être. Aussi leurs conseils sont-ils une utopie sans application. Leurs préceptes sont des rêveries praticables du temps de l*àge d or des poètes, lorsqu'on n'avait aucun besoin d'institutions politiques. Ce défaut a fait prévaloir Tidée que , de toutes les sciences , la politique théorique est la plus en contradiction avec la politique pratique y et que personne n est moins en état de gouverner qu*un philosophe '. »

Que l'on reprenne les opinions du secrétaire *, et Ton relira presque ses paroles , dans les observations de Spinosa : si celui-ci n'avait émis que de semblables leçons, il n'inspirerait pas cet effroi qui doit accompagner les pas de tous ceux qui ne voient de ligne raisonnable à suivre que dans la force et dans F utilité. Mais après avoir découvert , ainsi que je l'ai déjà dit de M. de Lionne, qu'on entretient les rois et les peuples de songes et de contes fantastiques, il faut prendre garde de les entraîner dans des violences; il faut craindre de les livrer à leur égoïsme , à leurs passions , à leur avidité, et de dénaturer, mal à propos, un certain instinct du bon , une sorte de penchant à ce qui est fier ou sage, et s'il le faut, le recours à ce regard de Dieu y qui nous assiste toujours plus ou moins dans les dangers de la vie civile.

En serions-nous déjà à considérer Machiavel comme pouvant, comme devant refuser des alliances, lui qui jusqu'ici a été plus impétueusement attaqué que rigoureusement et directement défendu ?

Abraham Wicquefort, dans son premier ouvrage important sur la politique , évite encore de parler du livre del Principe^ mais il loue Machiavel historien.

» Traité poUtique^ chip. I*'.

> Toin. I , chap. XXH, piig. 3a4 f dernier alinéa.

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