CHAPITRE XLIX
L'ouvrage de Badicati, dans lequel je puise ces informations, est très-rare'. 3'ai remarqué vers la fin une singulière satire qu'il intitule : Récit fidèle et comique de la religion des Cannibales à Borne ^ par Nicolas Machiai^el , imprimeur^ etc. Dans un avis adressé par cet imprimeur d'une nouvelle espèce au lecteur judicieux^ Fauteur fait parler Machiavel , et lui laisse développer d'une manière assez mordante quelques-uns de ses principes ; il suppose que le Florentin revenu sur la terre parle ainsi :
« Les princes les phis indignés contre moi, tinrent un grand conseil , et nommèrent des commissaires pour examiner mes maximes et pour me condamner selon Tënormité de mon crime. Me trouvant devant mes juges , je leur dis , pour me disculper de tout ce dont on me chargeait , que je ne prétendais pas défendre mes écrits ; qu'au contraire je les condamnais et détestais comme impies, contenant des dogmes cruels et abominables pour gouverner les peuples, de sorte que si Ton me pouvait prouver que la doctrine que j'avais publiée était de mon invention , je me soumettrais avec plaisir à la sentence que Ton voudrait prononcer contre moi : mais si mes écrits ne contenaient que ces préceptes politiques et ces raisons d'état que j'ai moi-même apprises en examinant de près la conduite et les actions de quelques grands princes dont il ne faut pas dire du mal sous peine de la vie, et que j'eusse nommés si mes juges me l'avaient voulu permettre, pour quelle raison,
X J*en dois la connaÎMance 4 M. le marqnis de Fortîa , qui possède one îmmeose bibliothèque, que son obligeance tient à la disposition de se^ amis, n y a peo de personnes riches qui fissent un aassi digne nsage de leur fortune que M. de Fortia. l\ s'est distingué par des traits de délicatesse que sa modestie ne me permettrait pas de citer. Je dirai cependant , parce qae c*est la voix pnbliqne qui me Ta appris , qu'il y a une foule d*artlstes qull a aidés dernièrement avec un constant désintéressement. Quelques-uns des malheurs qu*a pu éprouver Tart si honorable de la typographie , ont aussi été libéralement réparés par ses bienfaits.
dis- je y est-ce que ces princes , inventeurs de cette enragée et détestable politique dont j ai fait mention dans mon traité, sont regardés comme des personnes sacrées, et moi conmie un scélérat, comme un athée, seulement pour lavoir mise au jour? N'est-il pas injuste de vénérer comme saint Toriginal d'une chose, et d'en brûler la copie comme exécrable ? Et pourquoi doit-on tant me blâmer et persécuter pour avoir fait un recueil de ces maximes répandues dans les histoires tant anciennes que modernes , lorsqu'elles peuvent convertir en autant de Machiat^els tous ceux qui les liront atfec des lunettes de ministre d^étatP Enfin , je conclus , disant : Que les hommes ne sont pas si idiots qu'on pense , et que puisqu'il s'en est trotivé d'assez sensés pour pénétrer dans les plus profonds secrets de la nature, il s'en trouvera aussi qui auront assez de génie pour découvrir le véritable but des actions des princes, quoiqu'ils emploient toutes les
ruses possibles pour le cacher aux peuples » \
« Mes juges furent terriblement touchés de mes paroles, et ils paraissaient déjà disposés à me déclarer innocent, quand l'avocat-général leur fit entendre que je méritais d'être sévèrement puni pour avoir rempli mes écrits de trèspernicieuses maximes, avec lesquelles je faisais mon possible pour ajuster dans la bouche des brebis des dents postiches de loup, ce qui en aurait éloigné et efirayé les bergers, personnes si nécessaires dans ce monde! puisque je les avais mis dans la dure nécessité de s'armer d'une cuirasse et de gantelets, voulant traire et tondre les brebis : que la laine, le lait et le fromage seraient montés à un prix exorbitant, si les bergers eussent eu à l'avenir plus à craindre les brebis que les mâtins , et si , au heu du sifQet 6t de la verge qu'ils emploient pour en être obéis , ils eussent été obligés de se servir d'une troupe de gros dogues , et si , pour les garder durant la nuit, il n'eût plus suffi de les enfermer dans une enceinte de corde , mais de murailles , de remparts , de fos* ses avec les contrescarpes à la moderne '. »
I RadicaU , pag. 334 et raiv.