CHAPITRE XLIX. SqS
Si ce n'est pas Téloge imprudent de Machiavel par Radicati , si ce n'est pas la singularité de Timprécation lancée contre le secrétaire par le savant prince Maurocordato , venant tout-à-coup faire entendre une voix nouvelle dans une contrée où Ton s'était peu occupé jusqu'alors de semblables débats , si ce n'est pas le zèle inopportun du comte piémontais , et surtout la critique officielle du prince grec qui ont excité la verve de Frédéric avide de combats littéraires, les seuls combats qui lui fussent encore permis , constatons bien néanmoins l'époque où un léger éloge, à peine tracé dans un écrit de Voltaire, devait enflammer cette altesse royale d'une indignation qui eut des suites si passionnées et si bizarres.
Le 3i mars 1738, le prince écrit à Voltaire :
« Votre histoire du siècle de Louis XI y m'enchante : je voudrais seulement que vous n'eussiez pas rangé Machiavel, qui était un malhonnête homme ^ au rang des autres grands hommes de son temps. Quiconque enseigne à manquer de parole , a opprimer ^ a commettre des injustices , futil d ailleurs Tbomme le plus distingué par ses talents, ne doit jamais occuper une place due uniquement aux vertus et aux talents louables ; Cartouche ' ne mérite pas de tenir un rang parmi les Boileau , les Colbert et les Luxembourg. Je suis sûr que vous êtes de mon sentiment : vous êtes trop honnête homme pour vouloir mettre en honneur la réputation flétrie d'un coquin méprisable ; aussi je suis sûr que vous n'avez envisagé Machiavel que du côté du génie *. Pardonnez-moi ma sincérité; je ne la prodiguerais pas si je ne vous en croyais très-digne*. »
> Célèbre yolear, qai commit beaoconp de brigandages en Normandie. Il fut arrêté en octobre 1 71 x ^ jugé , condamné , et exécnté le a 8 novembre de la même année. Grandval a pnblié nn poème intitulé: Cartouche ^ ou U vice puni. L*autenr avait parodié sur ce sujet les plus beaux vers de la Henriade de Voltaire.
* L*aig]e avait reconnu Taigle à sa vue perçante.
^ Voltaire, édit. de M. Bencbot, tom. LUI, pag. 99.
En réponse aux reproches du prince. Voltaire s^exprîme ainsi dans une lettre datée de Cirey, le ao mars 1738 :
« La première chose dont je me sens forcé de parler, est la manière dont tous pensez sur MachiayeL (Comment ne seriez-vous point ému de cette colère vertueuse où vous êtes presque contre moi , de ce que j'ai loué le style d*un méchant homme? C'était aux Borgia père et fils, et à tous ces petits princes qui avaient besoin de crimes pour s'élever, à étudier cette politique infernale. 0 est d'un prince tel que vous de la détester. Cet art, qu'on doit mettre à côté de celui des Locuste et des Brinvilliers, a pu donner à qudques tyrans une puissance passagère, comme le poison peut procurer un héritage, mais il n'a jamais fait ni de grands honmies, ni des hommes heureux: cela est bien certain. A quoi peut-on donc parvenir par cette politique affreuse? au malheur des autres et au sien même. Voilà les vérités qui sont le catéchisme de votre belle âme . »
« Je suis si pénétré de ces sentiments , qui sont vos idées innées y et dont le bonheur des hommes doit être le fruit, que j'oubliais presque de rendre grâces à votre altesse royale de la bonté qu'elle a de s'intéresser à mes maux particuliers '. »
Le prince royal prend au sérieux l'amende honorable que fait Voltaire , et il répond :
« C'est la marque d'un génie bien supérieur que de recevoir, comme vous faites, les doutes que je vous propose sur vos ouvrages. Voilà donc Machiavel rayé de la Uste des grands hommes, et votre plume regrette de s'être souillée de son nom. L'abbé Dubos, dans son parallèle de la poésie et de la peinture, cite cet Italien politique au nombre des grands hommes que l'Italie a produits ; il s'est trompé assurément, et je voudrais que dans tous les Uvres on pût rajrer
* Œuvres de Fokaire, édlt. de M. Benchot, tom. LIU, pig. laa.