CHAPITRE XLIX
K Votre altesse royale me dit qu*il lui a fallu lire bien des livres pour son anti»Mactdavel ; tant mieux , car elle ne lit qu avec fruit. Ce sont des métaux qui deviendront or dans votre creuset. Il y a des discours politiques de Gordon, à la tête de sa traduction de Tacite , qui sont bien dignes d'être lus par un lecteur tel que mon prince : mais d'ailleurs quel besoin Hercule a-t-il de secours pour étouffer Antée ou pour écraser Gacus " ? »
Je poursuis. La tâche du prince est achevée. Voltaire a reçu la réfutation de Machiavel. Il vient de la relire. C'est un ouvrage nécessaire au genre humain : le grand écrivain ne cache pas toutefois qu'il y a des répétitions, que si c'est le plus bel arbre du monde, il n'en faut pas moins élaguer. Il mettra les points et virgules sur X Anti^MachiaveL II apprend qu'il y a des ouvrages précédents contre le Florentin, et intitulés, l'un , Anti^ Machiavel (c'est probablement celui de Gentillet), etc., etc. U sera bien aise de les voir, pour en parler dans sa préface, mais « ces ouvrages sont a probablement mauvais , puisqu'ils sont difficiles à a trouver. » Frédéric emploie alors , pour capter sans retour la bienveillance de celui qui doit corriger son Traité , il emploie la caresse la plus enivrante, celle à laquelle ne pouvait résister la susceptibilité de Voltaire.
Ce que le prince a médité contre le machiavélisme est proprement une suite de la Henriade. C'est sur les , grands sentiments de Henri IV que son altesse royale forge la foudre qui écrasera César Borgia.
I Édit. de M. Beachot, tom. LUI, pag. 649. J*avaîs commencé cet examen sar une édition de Voltaire trèa-incorrecte; je D*ai pn Tachever que sar rédi« tion de M. Benchot. n a fort raisonnablement porté à 1739 la lettre dont je Tiens de donner nn extrait, et qne d'antres éditions portent à 1738, d*on il résulte qne Voltaire répondait à des lettres qn*il n'avait pas encore reçues. M. Benchot, dans sa critique jndidense , a rétabli les vraies dates. Ce n'est pas un des moindres mérites de sa précieuse édition.
Voltaire sachant d'aUleurs que le prince a fait venir d'Angleterre des caractères d*argent pour imprimer la Henriade, n*y peut plus tenir. Il va rendre public le catéchisme de la vertu ^ et cette leçon des princes dans laquelle la fausse politique et la logique des scélérats sont confondues avec autant de force que d'esprit. Il a acheté un Machiavel complet pour suivre de point en point la réfutation chapitre par chapitre. Il a pris les libertés qu'on lui a données, il a tâché d'égaler à peu près la longueur des chapitres de la réfutation à ceux de Machiavel. Il a jeté quelques poignées de mortier dans un ou deux endroits d'un édifice de marbre. A présent je crains que Voltaire ne soit tombé dans une grave méprise. Dans la lettre que j'examine y il blâme sévèrement Machiavel d'avoir dit, « il faut être un perfide , perche gli uomini sono tristi. » Si Voltaire a trouvé cet endroit ridicule, parce qu'il a cru que tristi voulait dire tristes , il est dans l'erreur. En bon italien , tristi veut dire méchants et bien positivement méchants. Du reste , dans la réfutation définitive, c'est-à-dire dans l'ouvrage lui-même. Voltaire, averti depuis, a bien traduit tristi.
Enfin, le a8 décembre 1739, le livre est sur le point de paraître. Voltaire loue avec une singulière distraction cet ouvrage qui est le sien plus que celui du prince. Cette lettre est écrite dans un désordre de verve tout-à-fait piquant.
Après avoir dit que Yjénti-Machiaifel doit être le catéchisme des rois et de leurs ministres, Voltaire garde peut-être, on pourrait le croire, quelque rancune au prince de ce qu'il est venu le troubler dans ses idées primitives sur le secrétaire Florentin , et il fait entendre, avec toute la malice si gracieuse qu'on lui connaît, que le zèle contre le précepteur des usur-