CHAPITRE XLIX
pateurs et des tjnrans a dévoré Fâme généreuse de Frédéric, et Fa emporté quelquefois. On dit que Dieu y in-finiment bon , hait infiniment le vice : cependant quand on a dit à Machiavel honnêtement d'injures ^ on pourrait après cela s'en tenir aux raisons. Après ce trait si délicieux de fine moquerie, il saute à une autre plaisanterie , il raccommode un peu le Machiavel de VAsie ', il rabote Mahomet.
La correspondance est toujours très-vive, très-animée sur ce point, et Voltaire ne cache plus sa franchise sous des malices; car voici une leçon un peu dure : Machiavel se retranche dans un terrain , et son altesse royale le combat dans un autre.
Mais tandis que ces deux esprits si distingués avaient la faiblesse d'échanger tant d'adulations et tant de compliments, mêlés, du côté de Voltaire surtout, de vérités quelques assez nettes; tandis qu'ils composaient à eux deux un mauvais ouvrage , l'altesse royale devint roi, et commença à se repentir de se trouver en même temps im auteur satirique, et d'avoir risqué d'entamer avec tous les littérateurs de l'Europe une polémique dans laquelle il lui pourrait arriver quelquefois d'être battu. Il voudrait presque retirer \ Anti-Machiavel: non, dit le malicieux Voltaire, a si « vous saviez combien votre ouvrage (c'est-à-dire l'ou- « vrage de Voltaire) est au-dessus de celui de Machia- « vel, même pour le style, vous n'auriez pas la cruauté a de le supprimer. »
Enfin ce livre, fait dans l'origine par le prince royal, si ce n'est sur les critiques de M aurocordato , proba-
■ La plaisanterie tombe à faaz. Voltaire oublie <{iie Mabomet recommandait trèt-expresaànent à ses disciples l'observation des traita et de la foi donn^. Simon Ockley, Histoire des Samzins, Cambridge , i657, '<»». I**.
4oo MACHIAVEL.
blement sur les déclamations de Gentillet, sur les réfutations de Conring^ mises à part des louanges dont il les avait accompagnées, et sur les critiques plus ou moins amères d'autres écrivains ; ce livre , tout-à-fait dénaturé , et replâtré à neuf par Voltaire , puis converti par le même en une seconde édition encore différente de la première, se trouva n'être plus qu'une dissertation répondant très -peu au Traité qui y était attaqué. Le livre, habillé des livrées de Voltaire, rédigé dans des vues ' portant tous les caractères de son style, ne laissait pas seulement reconnaître quelques poignées de mortier dans un ou deux endroits dun édifice de marbre; le livre était une longue et amère satire de la politique du temps. Néanmoins l'ouvrage est présenté au cardinal de Fleury que Frédéric appelle Machiai^el en barrette , mais il est remis sous le nom de Voltaire. Le prince, dégagé de ses embarras de littérature et de philosophie, se livre glorieusement à ses travaux militaires. Le nom du secrétaire Florentin disparait peu à peu de la correspondance. Voltaire , de son côté , revient à son esprit de liberté , d'observation , de hardiesse. Il juge plus complaisamment Machiavel , auteur de pièces de théâtre et historien. Ainsi se termina cette longue comédie , d'une part , d'opinions concédées un peu légèrement., de vanité
1 Des louanges pour I« maison de Lorraine, déjà des flatteries pour la Russie, des coquetteries pour les princes de Saxe, de Téloge et du blâme pour TAngleterre, des tendresses anticipées pour les Suisses, des traits hardis et téméraires contre le gouvernement du roi de France , des commencements de déchaînement contre la religion, de chaudes protestations d*aroour de la justice, des compliments, çà et là pour %tB amis , une plantation dressai des jalons de ses doctrines, des approvisionnements de paradoxes , le désir de faire nn grand bruit par Tappareil toujours imposant d*une grande vertu, et tout cela enveloppé d'un style bref, pressant, ironique, éloquent , semé de recherches enrienses, zx tont pétri des grâces de la diction la plus élégante.