CHAPITRE XLIX
intérêt, abandonne-t-il la voie véritable, souvent le bon sens et le soin de sa réputation ?
II ne s'agit plus des goûts, des talents, des devoirs de son roi, et il va retomber dans les écarts de sa dialectique.
« Je finirai ce chapitre après avoir relevé une phrase de Machiavel qui m'a paru très-singulière. « Les Vénitiens, ditil, se défiant du duc de Carmagnole^ qui commandait leurs troupes, furent obligés de le faire sortir de ce monde. »
Puisque l'on prétend citer les propres paroles de Machiavel, il nous convient d'abord de les rétablir. Il traite la question des mercenaires, et il faut répéter tout ce qu'il a dit.
« Si Ion considère les progrès des Vénitiens, on verra que leurs opérations furent glorieuses avant qu ils fissent des entreprises sur la terre ferme. En ordonnant de combattre et à leurs nobles et à leur peuple armé, ils agirent courageusement; mais quand ils conmiencèrent des guerres sur la terre ferme , ils abandonnèrent ce courage , et suivirent les coutumes dltalie. Dans le principe de leurs succès sur terre , ayant peu de provinces, et se trouvant en grande réputation , ils n'avaient rien à craindre de leurs capitaines ( empruntés); mais quand ils s agrandirent davantage, ce qui arriva sous Carmagnola , ils eurent une preuve de leur erreur. Alors le voyant très - courageux, après que , sous sa direction , ils eurent vaincu le duc de Milan , et reconnaissant d'un autre côté qu'il s'était refroidi pour eux dans cette guerre, ils jugèrent qu'ils n'avaient plus à vaincre avec lui, et comme ils ne voulaient ni ne pouvaient le licencier, afin de ne pas perdre ce qu*ils avaient gagné, ils se virent dans la nécessité, pour s'en assurer, de le tuer (di ammazzarlo). »
Cette expression de le /aire sortir de ce monde , qui fait tant d'effet dans la citation, dans une citation qu'on donne pour textuelle , n'est pas dans l'ori-
4o8 MACHIAVEL.
ginal. C'est un commentaire en style ironique et non pas une traduction. C'est une plaisanterie sans doute du prince royal, conservée par le metteur en œuvre. Du reste, Machiavel raconte, et ne vient ni approuver ni improuver la conduite des Vénitiens. U parle de la nécessité qui domina dans le Conseil. Voltaire ajoute :
«Je n entends pas, je Tayoue, ce que c'est que Ae faire sortir quelqu*un de ce mondes à moins que ce ne soit le trahir, Temprisonner, lassassiner. C*est ainsi que le docteur du crime croit rendre innocentes les actions les plus noires et les plus coupables en adoucissant les termes. »
Ici Voltaire fait lui-même l'innocent, et l'homme d'un esprit mal éveillé. On ne sait pourquoi , car ce rôle lui va bien mal. II avait très-bien compris ce qu'il disait ne pas entendre. Comment! Machiavel a dit brusquement, durement, « se virent dans la nécessité^ pour s* en assurer, de le tuer^ » et voilà des termes adoucis! Quel biais a pris le Florentin ! C'est le mot de la chose , le mot cynique, brutal du crime politique des Vénitiens, le tuer! n'en faites pas un dameret : il n'a riea adouci. Je ne juge pas ici Machiavel racontant de sangfroid de pareils faits. Je ne dis pas s'ils ont sauvé Venise de la tyrannie d'un général heureux. J'arrête un moment l'attention sur Voltaire citant, et citant faux, ou peut-être n'ayant pas pris la peine de consulter le Machiavel tout entier qu'il avait acheté pour mieux composer sa révision. C'est à peu près ainsi qu'il a lu tout le livre qu'il a réfuté. Il prête au sauvage Toscan le bel esprit du XVIir siècle. Il n'y a pas jusqu'au duc de Carmagnole qui ne soit ici une dénomination tout-à-fait inconnue dans l'histoire '.
< François Busone^ appelé Carmagnota, dn nom de celte ville où U éuil