CHAPITRE XLIX. 4ii
porte pas moins à la rigueur, et il convient qu'il est permis au pilote de couper les màt9 et les cordages de son vaisseau , quand il y est forcé par le dangw imminent où l'exposent l'orage et la tempête*
Que dirait Voltaire, si on lui racontait qu'un giier* rier chargé d'aller trouver un ennemi courageux et de le détruire , qu'un guerrier muni à cet effet de toutes les armes, de toutes les munitions, de toutes les pro* visions nécessaires, averti que cet ennemi n'a que plusieurs faibles avant -postes qu'il sera aisé de ren* verser, mais qu'à une certaine distance, il s'est re* tranché dans une position comme inexpugnable, où il a rassemblé ses forces; que ce guerrier, dès le moment où il se met en marche , quoique encore dans un pays ami,- commence à faire feu de toutes parts sur le moindre oiseau qui se présente, qu'il ren-* verse les cabanes ouvertes au premier venant, qu'il s'élance avec des cris furieux sur des plaines où ne parait aucun être vivant , qu'il court au pas de charge sur des fantômes qui n'existent que dans son imagination, qu'il tire aux nuages y et qu'après tant d'attaques stériles , tant de coups, d'épée dans l'air, il est enfin arrivé devant l'ennemi véritable, qu'il faut débusquer? Voltaire demanderait comment cet extravagant, ce don Quichotte va commencer ses opérations ; lui qui n'a plus de munitions, qui n'a plus ses armes en état , comment il va pouvoir accomplir sa mission. On pourrait dire à Voltaire que ce guerrier imprudent, c'est lui , c'est lui-même. Il a dépensé toute son énergie , toute sa nomenclature d'offenses , sur des êtres innocents , inoffensifs , et même dignes d'intérêt ; il est en présence du chapitre XVIII, et il n'a rien préparé pour combattre. Sa troupe est accablée, haletante de fatigue et de fausse gloire. Il reste à Voltaire
4 la MACHIAVEL.
la pauvre ressource de dire que Machiavel , qui s'est si formidablement retranché dans un site heureusement choisi j et qui n'est dominé par aucune montagne perfide , est tout embrouillé. Voilà-t-il pas une belle attaque que cet argument , et ce trait amorti avant d'être lancé! Voltaire est forcé de reprendre, dans la poussière de son arsenal usé, le docteur du crime pour le jeter à la tête de l'assiégé , mais c'est là une flèche dégarnie du fer qui donne la mort. Le croira-t-on ? il nomme dans sa fureur, Cartouche!! Il crie au Florentin, mais de bien loin : « Tes écoliers ont été pendus et roués en Grève. >» Après ces bravades, ne pouvant forcer celui qui résiste si vigoureusement , il lève le siège, et pour adieu il lui fait savoir, cet assiégeant qui capitule quoique maître de la campagne, il lui auoue qu'il y a des « nécessités fâcheuses où un prince « ne saurait s'empêcher de rompre ses traités et ses al- « liances, mais qu'il doit se séparer en honnête homme a de ses alliés, en les avertissant à temps ^ et surtout cr n'en venir jamais à ces extrémités, que le salut des « peuples et une grande nécessité ne l'y obligent. »
C'était bien la peine d'entreprendre une semblable croisade , pour la terminer ainsi. Arrivé à ce chapitre XVIII, un homme prudent qui aurait ménagé ses forces, un orateur, un historien, un argumenta teur comme Voltaire devait remporter une éclatante victoire. Il pouvait, en raisonnant d'un ton calme, persuadé, prendre en main la défense de la morale, circonvenir son adversaire, lui demander pourquoi sans opportunité il proclamait des doctrines malhonnêtes, lui accorder quelques faits, rabattre les autres, lui abandonner les habitudes de son temps, l'éclairer sur les nécessités, les habitudes de nos époques actuelles, et enfin si bien partager ses concessions et ses coups ,