‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 215 sur 274 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

quHl adresse d'abord quelques observations dans son Esprit des lois. Il blâme avec raison, comme non admissible y le désir que celui-ci donne aux hommes de se subjuguer les uns par les autres , parce que l'idée de l'empire et de la domination est si composée j et dépend de tant d'autres idées , que ce n'est pas celle qu'ils auraient d'abord '. Plus loin, il cite directement Machiavel en ces propres termes :

« Machiavel attribue la part de la liberté de Florence à ce que le peuple ne jugeait pas en corps, comme à Rome, des crimes de lèse-majesté commis contre lui. Il y avait pour cela huit juges établis; mais, dit Machiavel, peu sont cor-rompus par peu. J adopterais bien la maxime de ce grand homme; mais comme, dans ce cas, l'intérêt politique force ^ pour ainsi dire , Tintérét civil ( car c'est toujours un inconvénient que le peuple juge lui-même ses offenses), il faut, pour 7 remédier, que les lois pourvoient autant qu'il est en elles à la sûreté des citoyens *. »

Nous trouvons, liv. VIII, chap. XIII, toute la doctrine de Machiavel sur les sentiments de religion et la foi du serment chez les anciens , résumée en une seule phrase, sublime de concision et d'élégance:

« Rome était un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête , la religion et les mœurs. »

On a tant répété, de Machiavel, que plus qu'un autre il fait penser, que ce jugement n'avait pu échapper à Montesquieu; aussi dit-il, chap. XX de son livre XI* :

« Il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet, qu'on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s'agit pas de faire lire, mais de faire penser. »

' Esprit des Lois, \\y, l, chap. H.

» Esprit des Lois, liv. VI, chap. V.

4i8 MACHIAVEL.

Montesquieu y qui avait lu sans doute les principaux ouvrages de Machiavel sur l'art du gouvernement , n'a pas pu lire les correspondances du secrétaire j et surtout celles des légations , qui n'ont été découvertes que successivement et à de grands intervalles : alors Montesquieu est , comme on était de son temps j dans l'idée que Machiavel faisait un grand cas de César Borgia. Il est vrai qu'il l'a cité pour mod^e d'un prince qui veut garder un état nouveau , mais il s'en £aut qu'il en ait fait une idole , ainsi que dit Montesquieu dans le chap. XIX du liv. XXX intitulé : Des Législateurs.

« Aristote voulait satisfaire tantôt sa jalousie contre Platon , tantôt sa passion pour Alexandre. Platon était indigné contre la tyrannie du peuple d'Athènes. Machiaifel était plein de son idole, le duc de Valentinois. Thomas Morus ^ qui parlait plutôt de ce qu*il avait lu que de ce qu*il avait pensé, voulait gouverner tous les états avec la simplicité d'une ville grecque. Harrington ne voyait que la république d'Angleterre, pendant qu'une foule d'écrivains trouvaient le désordre partout où ils ne voyaient pas de couronne. Les lois rencontrent toujours les passions et les préjugés des lé* gislateurs : quelquefois elles passent au travers, et s*y teignent; quelquefois elles y restent et s'y incorporent. •

Je crois encore une fois que Montesquieu s'est trompé, en supposant cette idolâtrie pour César Borgia. Il faut se rappeler ce que Machiavel dit du parti à prendre avec celui-ci, quand il va traverser la Toscane; il conseiUe de lui àonnev la pinta ' : on ne traite pas ainsi son idole. Néanmoins Montesquieu ne doit pas être critiqué d'avoir mis ici Machiavel en si honorable compagnie, avec Aristote, Platon, Thomas

• V . Tom. I, ebap. VIÎ, pag. laa.

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