‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 222 sur 274 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Voici cette lettre dans laquelle on a tâché d'imiter le style du grand publiciste :

Nicolas Machiaifel à Bernard son Jlls.

« Lisez, mon fils, en ce peu de feuilles, plusieurs volumes de mes méditations de tant d années, et d'immenses volumes des méditations des autres pendant tant de siècles, et recueillez , encore jeune , les pensées d*une tête blanchie. Je sais que tel a vomi son venin sur mes écrits , parce qu'il a donné son jugement sur tous à la fois, et parce qu*il s*est plus attaché aux mots qu'à l'esprit , comme si on pouvait juger sai* nemetit d'un ouvrage d'art ou de science par une seule par*tie, et non par le tout, et juger par les teintes et non par le dessin. Ces sentences, si vous êtes aimé du del plus que je ne l'ai été, vous serviront d'enseignement pour traiter sûrement les af&ires et les conduire à une fin heureuse. Je vous salue. » Appartenant a François Pierre del Nero^ an iSaa.

Cette lettre sera pour nous au moins un témoignage du jurisconsulte de Pontremoli ou celui de M. Bian^ coni en faveur de Machiavel. Le secrétaire n'ayant que rarement tiré ses images de l'art du dessin , j'aurais voulu que l'imitateur, quel qu'il soit, se Eût attaché à employer exclusivement les tours de phrase et le genre d'images qu'affectionnait le Florentin : à cela près , la lettre est très-habilement composée; et après la mystification qui avait eu pour but d'imprimer Machiavel à Rome sans que son nom accompagnât l'ouvrage , il était piquant d'imaginer de plus , que cet extrait lui devait être attribué, et qu'il l'avait composé pour in^ struire son fils. Tous les hommes d'esprit de Rome, et il y en a beaucoup dans cette ville, se prêtèrent à la plaisanterie, et l'autorité qui, dans ce pays, n'est jamais moi^ spirituelle que ceux qu'dle est appdée à gouverner, l'autorité qui ne voyait dans ces deux éditions qu'un hommage constant rendu à la religion, à

la vertu, à rhonneur, à la science si difficile du gouvernement, laissa vendre ce livre qui fait aujourd'hui une partie nécessaire et indispensable de toutes les éditions de Machiavel.

Un si bel exemple de bon goût, de tolérance, était donné en Italie au moment où écrivait Tiraboschi. Dans le peu de détails qu'il publie sur le secrétaire, il réfute les accusations d'impiété lancées par Paul- Jove; mais il répète les reproches injustes qu'on a faits à Machiavel d'être un historien inexact ; il parle mal de ses poésies et de ses comédies, dont il excepte la Mandragora ou ISicia, et la Clizia. Après quelques louanges assez froides , quand il s'agit d'un tel homme , Tiraboschi s'appuie sur l'ouvrage de X Jnti^Max^hiavel de Voltaire , qu'il attribue à un souverain qui , dans l'art de la politique et dans l'art de la guerre, peut aller de pair avec les plus grands hommes de l'antiquité. Tiraboschi cite l'avant-propos de cette réfutation, qui est évidemment de Voltaire, et où l'on prétend que «le Prince de Machiavel est, en fait de morale, « ce qu'est l'ouvrage de Spinosa en matière de foi; « que Machiavel corrompit la politique, et entreprit « de détruire les préceptes de la saine morale ; que les « erreurs de l'un n'étaient que des erreurs de spécu- « lation , et celles de l'autre regardaient la pratique. »

L'auteur de X Histoire de la littérature italienne ne pouvait pas cependant manquer à la dignité de sa noble tache. U rappelle les diverses opinions répandues sur le Florentin. Selon les uns, il n'a pas pensé à donner, dans ce livre, des conseib à un prince, il a voulu peindre un tyran; selon d'autres, il a employé les plus noires couleurs pour rendre odieux le tyran. Tiraboschi pense qu'il n'a pas su découvrir si Machiavel co/iseille , ou dissuade. Tiraboschi conclut ainsi : qu'on en-

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