CHAPITRE XLIX
duit par Rousseau de Genève , et, tel est l'ascendant de la célébrité et la puissance du talent, qu'il a entraîné une foule d'esprits en faveur de MachiaveL Diffamé jusqu'alors, on le vit à cette époque prôné, célébré, quoique tout aussi peu lu par cette classe d'individus d'autant plus nombreuse , que son rôle est plus facile, et qu'il ne consiste qu'à redire sans examen ce qui fut pensé par un autre ; vrais télégraphes de l'opinion , qui la répètent sans la comprendre , et qui transmettent la décision ou la nouvelle du génie sans en avoir connu le sens ou pénétré le secret. »
« Mais ce jugement, auquel il faut attribuer la révolution opérée en France sur le compte de Machiavel, avait été porté par un écrivain qui emploie souvent les prestiges de l'éloquence et la magie du style à embellir, à produire des paradoxes. Un changement aussi prompt dut inspirer quelques méfiances à ce petit nombre d'hommes sages, dont les décisions finissent par faire loi , parce qu'elles ne s'établissent qu'après un long examen, et ne régnent, comme le calme , que sur les fluctuations apaisées du doute. »
n C'est alors surtout que s'est fait sentir le besoin de connaître à fond tous les ouvrages de notre auteur, de les méditer, de les comparer ensemble, de les rapprocher des temps et des lieux où ib ont été publiés, afin de pouvoir apprécier autrement que sur parole, tout à-la-fois, et des écrits et un écrivain si diversement célébrés '. »
M. Guiraudet continue d'expliquer, avec toute l'habileté d'un talent très-distingué , que jamais curiosité ne fut mieux placée, et ne dut être plus générale.
« En effet, Machiavel est de tous les auteurs, j'ose le dire, celui dont on parle le plus et qu'on connaît le moins en France, quoiqu'il ait écrit en italien, c'est-à-dire dans la langue la plus facile de toutes pour nous. Il faut l'attribuer d'abord à l'espèce d'horreur que son nom devait inspirer,
> OEaTres de Machiavel par Toassaint Gairaadet, Paris, an VU (1798), pag. I du Discours sur Machiavct.
à la nature des sujets qu*il traite, qui autrefois nous étant aussi indifférents qu^nutiles, devaient attirer peu de leo teurs, à son style même qui, moins pur et moins correct que les bons auteurs qui Font suivi, ne pouvait être présenté pour modèle, enlin, à notre manière d'étudier les langues étrangères, ou, pour mieux dire, à Tépoque de
notre vie à laquelle nous nous y appliquons »
« Quels qu'en soient les motifs, on ne craint pas d'être démenti, en avançant que c'est l'auteur étranger peut-être qui a été le moins étudié en France par ceux qui pouvaient le lire dans l'original. On pourrait encore accuser de cette négligence quelques-uns des hommes les plus éclairés de la nation, et entre autres Montesquieu qui, nous sommes forcés de le dire , ayant traité, dans son livre sur les Causes dç la grandeur et de la décadence des Romains , le même sujet que Machiavel dans ses réflexions sur Tite-Live , ne le cite pas une seule fois dans cet écrit (cela est bien vrai ), tandis que la manière dont il en parle ailleurs , et comme en passant, prouve qu'il l'avait connu et apprécié, puisqu'il le qualifie de grand homme '.
M. Guiraudet se livre à un examen approfondi de beaucoup d'autres circonstances importantes. 11 parcourt à grands pas la carrière qu'il s'est ouverte. Il juge les écrits de Machiavel ; il réfute et ceux qui ont dit que Machiavel instruisait les tyrans , et ceux qui veulent qu'il ait désiré exposer les tyrans, et même les Médicis , au poignard des amis de la liberté ; il attribue toutes les pensées de Machiavel à sa passion pour sa paitrie , et au souhait ardent qu'il formait de la voir comme reine de l'Italie. Une telle idée si vaste, une supposition si éclatante, quoique facile à prouver en quelque sorte par le XXVI* chapitre des Principautés ^ ne semble pas cependant avoir été absolument celle
* Guii-audet, loc, cit. ipag. 5 et sniv. .