CHAPITRE XLIX
pas quand il dit que « les Français voleraient jusqu'à « Tair que vous respirez. » Machiavel a dit, « le Fran- « çais vole avec le souffle. » A part cette injure gratuite qui s'adresse à tout ce qui dérobe, dans tous les pays, et pas plus à la France qu'à un autre, l'expression de Machiavel est piquante, et M. Mazères ne l'a pas entendue. Comme cela prouve qu'il faut bien comprendre un écrivain avant de le réfuter !
J'estime, en général, l'ouvrage de M. Mazères,' qui ^ renferme des vues saines, religieuses et profondément morales; aussi je m'élèverai en même temps contre des suppositions présentées ingénieusement, mais qui , en vérité, ne sont pas admissibles. Il prétend que la doctrine de Machiavel a descendu jusque dans le peuple, en Italie.
« Quiconque a vu Tltalie en observateur , doit avoir re* trouvé , jusque dans les hommes du peuple , les procédés c)e cette politique , modifiée seulement par des formes plus triviales. Par une habitude devenue chez eux une espèce d'instinct, ib se garantissent presque tous, comme d'un véritable danger, des mouvements de la franchise. Les ruses, les détours, les voies obliques, ce cortège de dissimulation en* fin , dont se servent les diplomates chargés des grands intérêts de rétat, à la différence près d un peu de morgue ou de dignité, fournit aux dernières classes du peuple, comme aux grands eux-mêmes, des armes à double tranchant, telles qu'en aiguise Machiavel pour gouverner ou pour usurper des états. »
« C'est à Naples , c'est à Venise surtout que ce genre de subtilité s'exerce avec un art assez savant pour déceler , dans sa prostitution même, une plus haute origine. En le voyant en action sous une foule de combinaisons ingénieuses , souvent très-fortement conçues , il ne faut qu'en étudier un instant les moyens, pour se convaincre que la ruse, restée là sur son théâtre de prédilection , y a reçu des théories de Machiavel et de Frà-Paolo Sarpi , comme des exemples de
tant de papes indignes de leur saint ministère^ la perfection raffinée dont elle est susceptible. Remontez jusqu'à sa source, tout vous prouvera que , descendue des conclaves où elle règne depuis si long-temps j elle est arrivée pas à pas aux comptoirs, à la bourse, aux cafés de la place Saint-Marc, et jusque dans les tabagies des gondoliers et des Esclavons^ n ayant perdu dans le trajet quun masque de dignité qui serait là très - déplacé. Je le répète donc avec assurance, comme témoin de sa marche dans ces basses régions , la po» litique de Machiai^el^ devenue tout^à-f ait populaire , trompe encoreaujourdliui , sur le sol où la propagèrent ses leçons et ses disciples, l'étranger peu fait à ses obliquités. Tous ces diplomates en veste, en sarrau^ et en plein vent , unis une fois contre son inexpérience , Tenlacent de mille embûches dont l'homme né en-deçà des Alpes ne peut se faire une idée, lorsqu'il n'en a pas été dupe. Le plus mince objet, le fret d'un simple bateau , le prix d'une place dans une misérable voiture, s'y traitent par des intermédiaires invisibles : ceux qui se montrent à ses regards ont l'air d'être conduits uniquement par le zèle le plus désintéressé. Ils le flattent, le caressent, le séduisent; tout en eux conspire à le tromper ^ jusqu'à la grâce d'un dialecte dont les accents doux et mignards couvrent d'un certain charme le patelinage de cette politique subalterne. »
« La corruption , née là du machiavélisme y gagna lentement dans les basses classes, où elle pénétra plus encore par le poison des exemples que par celui des doctrines ^ »
A la préoccupation qui domine dans quelques-unes de ces dernières phrases , il faut croire que M. Mazères a été trompé par des escrocs, particulièrement à Venise, car Naples et les conclaves ne sont accusés qu'incidemment. Mais un homme d'esprit, un homme qui parait de bonne compagnie , un homme qui a de la grâce et de la finesse dans le langage, peut-il porter
I Dt Mochiapel, pag. 112.