CHAPITRE XLIX. 5oi
ce qu'il y a de sale et d^immonde* Il en résulte qu'ils en sont plus impartiaux, parce que n'ayant d'impétuosité ni pour la yertu , ni pour le vice, ni pour le bon , ni pour le mauvab , ni pour ce qui est patrie , ni pour ce qui n'est pas patrie , ik ne se laissent détourner par aucune passion bonne ou mauvaise, et qu ainsi ib suivent imperturbablement leur inéifita^ ble chemin »
« La douloureuse et laide doctrine d'Helvétius trouve ses bases dans Guicciardini , et si celui-ci a rabon, qu*aYons-nous de plus à fiiire qu'à nous cacher la figure et à nous livrera un sentiment de honte, si la honte peut être connue des méchants... ? Ce que je dis de Guicciardini, je Taffirme de Machiavel, et généralement de tous les historiens florentins, en en exceptant seulement le bon Yarchi , que les temps n'avaient pas corrompu , et dont les autres disaient qu'il s était laissé corrompre par Tite-Live et Tacite. Le bon Varchi allait voyant des £antômes de vertu et de liberté parmi des hommes corrompus. »
« Il y a du reste une grande différence entre les deux princes de Técole florentine : Guicciardini était ennemi du g-ouvemement populaire, et Machiavel aimait ce gouvernement. L'un et lautre étaient de grands professeurs dans Tart sinon de bien faire , au moins de bien juger. S'ils les avaient crus , quand il en était temps , les Florentins n'auraient pas pleuré sitôt la perte de leur liberté, parce que Tun y aurait établi un pouvoir populaire sans licence et sans populace, et l'autre un pouvoir de magnats avec une liberté restreinte. Bref, Machiavel et Guicciardini (voici enfin la préséance rétablie) sont des fanaux au milieu de la mer tempétueuse des passions humaines , deux fanaux sur lesquels celui qui gouverne, et celui qui simplement vit dans ce monde de folies et de douleurs, doivent toujours avoir l'œil fixé, non pas pour les prendre comme guides , mais pour ne pas tomber sur les écueils. Tous deux sont plus utiles qu'aucun autre historien, parce qu'ils enseignent très-bien, et comment on perd les principats^ et comment on perd la liberté. »
Ce jugement de M. Botta , jugement que je ne con-
5oa MACHIAVEL.
nais que depuis quelques instants , confirme plusieurs des idées que j'ai manifestées dans cet ouvrage : on tremble en l'entendant comme demander le silence, parce que les terribles narrateurs vont parler. Il définit bien ces fanaux qui avertissent des écueils, et qui ne doivent pas enseigner la route. On remarquera aussi que 9 dans ce prononcé solennel, pas une injure ne souille ces paroles si aisément justicières.
Il n'y aura qu'un point sur lequel je ne serai pas d'accord avec M. Botta. Il me paraît avoir bien deviné la prédilection de Guicciardini pour un gouvernement de magnats; le lieutenant du Saint-Siège avait été formé de bonne heure à cette école aristocratique : mais je ne pense pas qu'il soit bien certain que Machiavel aurait préféré absolument un gouvernement populaire sans populace. Ce précepteur désintéressé du pouvoir, ce calculateur exact, ce mathématicien scrupuleux , voulait le maintien du pouvoir : il eût au besoin appelé les magnats à le maintenir, sans toutefois écarter le peuple. Si les magnats avaient abusé de leur force, il eut appelé un ordre inférieur, sans les trop abaisser , pour les avoir encore plus tard sous la main; mécontent de cet ordre inférieur ^ il serait revenu à ce qu'il appelait un prince^ c'est-à-dire au premier dans la chose publique , pour reprendre le peuple en cas de quelque méfait du prince j mais sans trop humilier \e prince. Tous ces genres de ménagements me paraissent indiqués dans plusieurs passages des écrits de Machiavel. Il me semble donc que le fond de sa doctrine était que le pouvoir, successivement remis SLU peuple j aux magnats et dM prince ^ n^abusdt psis, et, s'il était possible, ne pérît jamais. Après avoir bien observé toutes ces mutations , et cette nécessité de balancier y dont un dialecticien aussi déUé que Machiavel