‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 262 sur 274 · CHAPITRE L. 5ii · texte numérisé non relu

CHAPITRE L. 5ii

siens s'amenderont s'ils yoyent qu*il vse de libéralité enuers ceulx qui feront quelque beau faict : les peu vaillans n'en feront pas moins , ce qui ne lui aduiendroit pas j s'il estoit auaricieulx et chiche. Ains seroit dangereux qu'il ne se laissast surmonter à lauarice , et par ainsy qu'il ne deuinst corrompu et desloyal à son roy. De bon aage^ c'est-à-dire ne ieune ne viel, pour ce que l'vn ne veult croire que soy-même, et si est aussi trop audacieulx , et que l'autre est imbécille au faict des armes et trop craintif. Affable^ d'autant qu'il n'y a rien de plus mal séant à vn tel chef, ne qui le iace tant hayr de chacun , comme il est fascheux et difficile à aborder; au contraire , n'y a rien qui face plus à louer en luy que s*il est gracieulx et béning à tous. l'entends que cette bénignité soit modérée, et qu'il la mesure selon la valeur des gens ; car il fault montrer plus de priuaulté aux tus que non pas aux autres toutes fois , que tous s'en contentent s'il est possible. Bien parlant y à celle fin qu'il sçache persuader à ses souldardz , par son beau parler , qu'ils doibuent despriser tous périlz pour entendre aux hauts faicts, et pour disposer à sa volonté de tous ceulx qui l'escouteront. Homme de réputation et bien renommé^ à cause de ce que s'il n'estoit tel , les souldardz le suiuroient à regret , comme ainsi soit que chacun trouueroit bien dur d*obéyr à celui qu'il estimeroit pire de soy, ou valoir aussi peu qu'il vault. »

Voilà le beau portrait que du Bellay nous a laissé d'Anne de Montmorency, filleul de la reine Anne de Bretagne, qui lui donna son nom; ami, dès son jeime âge, du comte d'Angoulême, depuis François F'"; suivant déjà V étendard général à Ra venue en i5ia ; lieutenant de loo hommes d'armes à la bataille de Mariguan en i5i5; défenseur, avec Bayard, de la ville de Mézières en iSai; maréchal de France en iSaa; sauveur, en 1 5a3, de Marseille, que Charles de Bourbon allait assiéger; prisonnier avec son roi en iS^S; une seconde fois sauveur de la Provence en 1 536 , et honoré

5ia MACHIAVEL,

du nom de Fabius français ; connétable en i538; sage politique; aimé du grand Solyman, qui entretenait avec lui une correspondance, et lui envoyait souvent des présents; disgracié en i54i ; en i56îi vainqueur à Dreux de l'armée du prince de Condé ; enfin tué , en 1567, dans les plaines de Saint-Denis, à la bataille de ce nom, où il commandait Farmée du roi.

La tâche que Machiavel n'avait pas entreprise, la tâche de réunir en un seul point toutes ses doctrines sur les qualités du général, on voit que du BeUay Ta exécutée avec succès. Mais il s'arrête là, et i^prend ensuite, presque mot pour mot, les recherches, les citations, les prodiges d'érudition du Florentin, pour les entremêler dans ses chapitres.

Le code militaire de du Bellay est beaucoup plus terrible que celui de Machiavel. Dans le chapitre IV du Tiers Hure y il établit qu'il est nécessaire qu'iui lieutenant -général soit un peu cruel s'il veut Jojr de ses souldardz; plus loin, il conseille de décimer les légions mutinées. De temps en temps Végèce est cité; mais on remarque que Machiavel, qui a composé presque tout le livre , moins le portrait du connétable , où l'on reconnaît une couleur française nécessaire au sujet, on remarque avec peine que Machiavel n'est jamais nommé. Ce sont là de ces injustices, de ces délits on pourrait dire, qui gâtent les plus beaux et les plus nobles ouvrages. Du BeUay avait ses talents , sa gloire, ses écrits historiques; il n'avait pas besoin de piller en cachette le Florentin, et l'on a été bien long-temps à s'apercevoir de ce plagiat, qui n'est pas encore connu aujourd'hui dans tous ses détails. Les Français ont composé d'autres livres de tactique et de stratégie, d'après du Bellay, et, pour la plupart, ik n'ont pas nommé davantage Machiavel.

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