CHAPITRE XXX
quiconque raconte en termes romanesques la vie d'un personnage qu'il affectionne, sans s'astreindre à suivre les faits reconnus par l'histoire, prédilections dont les écarts ne doivent pas être pris à la lettre ; c'est aussi ime de ces comparaisons ( on dirait homériques) qui souvent ne sont placées à la fin d'un ouvrage d'imagination, que pour le terminer d'une manière plus frappante, et dans un style plus pompeux.
Il est d'ailleurs constant que les histoires grecque et romaine nous ont rapporté, sur Philippe et sur Scipion, plus de traits véritables de grandeur non contestés, que n'en offrent, sur Castruccio, les Annales de Mathieu Villani, où Machiavel a puisé le fond de sa fable. Du reste , on ne peut pas composer un morceau, en général, plus achevé. C'est un ensemble de concision, de force, de netteté; c'est une •masse de récits éblouissants. Le style a acquis une plus singulière élégance, et l'on voit que Fauteur préludait, par cet essai, à ses admirables histoires florentines. I^es jeunes gens qui veulent étudier la langue italienne, s'instruiraient beaucoup à traduire cette vie de Castruccio , où la manière de Machiavel se développe encore plus brillante, sous le rapport de la diction, que dans tous les ouvrages qui ont été examinés par nous jusqu'ici.
Cependant, gardons-nous de croire que nous soyons arrivés à connaître encore ce haut point de gloire Uttéraire qu'a pu atteindre Machiavel.
Il est naturel de penser qu'à la suite des informa- 1519. tions qu'il a recueillies sur Lucques ancienne, il a pu chercher à en réunir aussi sur Lucques moderne, et que dans le même moment il a rassemblé les notes qui sont intitulées : Sommario délie cose délia città di Lucca, 11 explique le mécanisme du gouvernement
de cette république , et il blâme plusieurs de ses institutions. Le ton des doctrines est celui que nous avons vu dans les ouvrages précédents, mais bien plus adouci.
1520. U paraît que, vers cette époque, Machiavel se livrait à-la-fois à son inspiration comme auteur comique, et à ses recherches comme écrivain militaire; il y a eu certes peu d'auteurs qui aient varié leurs occupations plus que Nicolas. Nous ne voyons pas d'autre date k laquelle nous puissions rapporter la composition de la comédie de la Clizia^ qui est imitée de la Casina de Haute, dans ses données les plus spirituelles.
L'espèce d'Hélène que dans Plante et dans Machiavel se disputent un vieillard, son fils et deux vils esclaves, s'appelle Câlina dans Plante, et Clizia dans Machiavel.
Pour la fameuse scène du déguisement, Machiavel substitue à sa Clizia un esclave de la maison. Piaute substitue à sa Casina un des esclaves rivaux , ce qui a plus de force comique. Dans l'une et l'autre pièce, la situation n'en est pas plus décente. On sait jusqu'à quel point le stj'le de Piaute est quelquefois entaché de cynisme. Chez Machiavel , on trouve des plaisanteries en proverbes florentins : quelques-unes sont très-hasardées, d'autres vraiment gaies, et de saine comédie. La pièce de Piaute, empruntée, comme il le dit luimême, de Diphile, poète grec, qui a appelé sa comédie oi )cXYipou(jLevoi, tandis que les Latins l'appellent 5ortientesy est, à ces différences près, et à quelques autres moins importantes , suivie pour guide par Machiavel. Il l'a, en même temps, singulièrement embellie; mais, il faut le dire, il l'a aussi empreinte tout entière de ces libertés de style et de situation qui étaient dans les mœurs du temps, et qui nous laissent toujours difficilement concevoir comment une jeune