‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 47 sur 274 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

de toute allusion méchante, nous avons vu qu'il a manqué à plus d'un devoir. Sous un de ces rapports , il n'en eût été que plus cruel de répandre encore le ridicule sur une femme qu'il aurait trompée. Je ne pense donc pas qu'on doive admettre que Machiavel, en écrivant son Belphégor^ ait eu l'intention de faire connaître le caractère de Mariette.

Nous allons d'ailleurs arriver à une époque de sa vie où il donna des preuves non équivoques de son amour et de son respect pour son épouse.

Personne n'ignore que La Fontaine a trouvé dans Belphégor, un de ses contes les plus piquants. Il a plus réussi dans cette imitation que dans celle de la Mandragore j qui est faible et traînante, et dont je n'ai pas parlé par cette raison.

Chaque auteur a construit sa fable avec les habitudes, les usages, les informations de son pays. Machiavel parle du Levant et du Ponent^ il nomme les lieux qu'on reconnaît encore. On suit Rodéric , de son palais et Ognissanti^ Florence, jusqu'à laporteà Prato: on le voit abandonner son cheval pour se diriger à travers champ sur Peretola. La Fontaine est à Paris : il plaisante sur nos notaires , sur la nécessité où nous nous trouvons de soutenir des procès.

« Les si^ les car^ les contrats sont la porte Par où la noise entre dans TunÎTers. »

Il laisse tomber de sa plume, sans s'en apercevoir, des vers délicieux comme ceux-ci :

< Chez les amis, tout s'excuse, tout passe; Chez les amants, tout plaît, tout est parfait; Chez les époux, tout ennuie et tout lasse; Le devoir nuit : chacun est ainsi fait. »

La Fontaine n'évite pas la faute que Machiavel a

commise, et il ôte à l'événement de la fin quelque chose de l'imprévu qui est indispensable pour rendre le trait plus saillant, quand il dit,

« Le pauvre diable eut lieu de regretter De Tautre enfer la demeure profonde. »

Mais Vautre enfer est une création de notre fabuliste , et qui rachète la petite faute.

Machiavel raconte le dénouement d'une manière plus ferme , plus nourrie : les pavillons d'or, les barons du roi de France, son clergé, et dans les coins de la place Notre-Dame, les trompettes, les cors de chasse, les tambours , les cornemuses , les musettes , valent bien mieux que ce petit vers sec de La Fontaine :

« Il dit tout bas qu*on battît du tambour. »

Machiavel termine de cette manière :

« Et ainsi Belphégor retournant en enfer raconta les maux qu'une femme fait en un ménage , et Jean Mathieu qui en sut plus que le diable , retourna gai à la maison. »

La Fontaine , après avoir fait décamper le démon , ajoute vingt-neuf vers dont plusieurs allongent bien inutilement le récit.

Le fond de ce conte appartient aux Orientaux. M. Gauthier, dans sa traduction de l'histoire des Qua-rante Fézjrrs, nous a donné celle qui a des similitudes avec le conte de Machiavel.

Ahmed, pauvre bûcheron de Bagdad, avait une femme acariâtre, avare et querelleuse, qui ne lui laissait pas un instant de repos , et qui lui rendait encore plus pesant le joug de sa misère. A tous ces défauts la femme finit par joindre celui de la jalousie. Il avait amassé quelques pièces de monnaie pour acheter une corde. La méchante compagne du bûcheron s'en étant

Page 1