‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 48 sur 274 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

aperçue lui dit qu'avec cet argent il voulait appa* remment gagner l'amitié de quelque maîtresse , et elle lui signifia qu'elle le suivrait partout où il porterait ses pas. Un jour qu'il allait à la foret, elle monta sur un âne, suivit son mari, et lui dit qu'elle voulait savoir ce qu'il faisait hors de la maison.

Ahmed désirait s'en débarrasser, et comme dans les environs il y avait un puits très-profond, il dit à sa femme qu'il la priait de le descendre dans ce puits, à l'aide de la corde qu'il avait apportée, parce que dans ce puits il trouverait un trésor. La femme avare voulut y descendre elle-même. Quand elle y fut arrivée, son mari l'y laissa, en lui disant de rester là jusqu'à ce qu'il vînt l'en tirer.

« Quelque temps après , pensant que cette leçon aurait corrigé sa fenune, il jeta de nouveau sa corde : Allons, lui dit-il, attachez-vous que je vous retire! puis il hissa un poids fort lourd. Mais quel fut son étonnement de trouver au bout de sa corde un génie! — Que j ai de remerciements à vous faire! lui dit celui-ci. Je suis du nombre des génies qui ne peuvent s'élever dans l'air: j'avais fait de ce puits mon habitation, lorsqu'un génie, mon ennemi probablement, y a fait descendre la plus méchante des femmes , qui n'a cessé de me faire enrager depuis que je l'ai eue pour compagne. »

Alors le génie propose au bûcheron de le récompenser. Il ira prendre possession de la fille du roi des Indes, et la rendra folle; et le bùchero^ avec quelques feuilles qu'il trempera dans l'eau, guérira la princesse : en effet il la guérit et l'épouse. On apprend bientôt que la fille de l'empereur de la Chiné est aussi possédée. Ahmed est îippelé; il trouve le même génie qu'il avait fait sortir du corps de la princesse des Indes, mais cette fois il ne veut pas sortir, et menace d'aller tuer cette princesse. Ahmed répond

qu'il n'est pas venu pour déranger le génie , et il lui raconte qu'avant de se marier aux Indes , il avait une femme , la même avec laquelle le génie a passé de mauvais moments dans le puits, qu'elle a été tirée de sa prison, qu'elle arrive, et qu'il demande l'assistance de son ami contre les poursuites de cette femme.

« Mon assistance? poursuit le génie; Dieu me garde de me retrouver jamais avec une pareille femme! Ahmed, je n y saurais que faire , et je me sauve à Tinstant. A ces mots le génie s*en alla. La princesse revint à la santé, et Ahmed re* tourna dans les états du roi sqn beau -père. »

On voit la différence des deux contes. Dans l'un il y a un génie , dans l'autre un démon , qui fuient du corps d'une possédée. Dans le conte du génie, celui-ci fuit tout naturellement pour ne pas se retrouver avec une femme acariâtre qu'il a simplement rencontrée dans un puits. L'invention de Machiavel, qui du reste peut avoir entendu raconter l'histoire du génie, est mille fois plus plaisante, et mieux raisonnée. Elle a su dignement inspirer La Fontaine son imitateur, qui, d'ailleurs, ne cache pas sa reconnaissance pour les grands écrivains italiens. Il dit très-formellement :

« Je chéris TArioste, et j*estime le Tasse,* Plein de Machiavel^ entêté de Boccace, J'en parle si souvent, qu'on en est étourdi '. »

■ Épitre à M. Hoet , 5 février 1687. Je ne me rappeUif pas bien si La Fontaine avait cité Machiavel, alors je me sois remis k lire tout le fabuliste. J*ai été doublement récompensé de cette lectare : d*abordyy ai ^m un plaUir extrême, et puis j'ai tronvé à la date qne je viens d*indiqaer ce témoignage de reconnaissance si vrai, si touchant et si aimable.

Page 1