‹ Machiavel, son génie et ses erreursChapitre 50 sur 274 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

conclues et terminées; les choses que Ton conseille de faire, en conjecturant bien la fin que ces choses doivent avoir. De ces trois choses, deux sont difficiles, et une très-facile. On sait le plus souvent, avec facilité , les choses, après qu*elles sont faites , à moins qu'il n'arrive de faire une ligue entre deux ou plusieurs princes, au préjudice d un tiers, et qu'il n'y ait nécessité de la tenir secrète, jusqu'à son exécution , comme pour la ligue que la France, le Pape, l'Empereur etJ'Espagne signèrent à Cambrai ' contre les Vénitiens, ligue qui amena leur destruction. Il n'est pas aisé de pénétrer de semblables conclusions, et il est nécessaire de s'aider du jugement et de la conjecture : mais savoir bien ce qui se pratique autour de vous , et en conjecturer l'issue est très-difficile , parce qu'on ne peut s'appuyer que sur le jugement et la conjecture. Dans chaque cour, il y a des faiseurs d'affaires de diverses sortes, toujours éveillés pour savoir ce qui se passe autour d*eux.* Il est à propos de devenir leur ami, pour pouvoir entendre de chacun des nouvelles. L'affection de tels hommes s'acquiert , si on les invite à des banquets et à des divertissements. J'ai vu des personnages trèsgraves admettre le jeu dans leur maison, pour donner occasion à de pareils hommes de venir les voir, et pour pouvoir ainsi parler avec eux. Ce que ne sait pas l'un, l'autre le sait , et le plus souvent , tous savent quelque chose. »

« Quiconque veut qu'un autre lui dise ce qu'il sait, doit nécessairement dire à cet autre ce qu'il sait lui-même. La meilleure manière d'avoir des informations, c'est d'en donner. De même un pays qui veut que son ambassadeur soit honoré , ne peut rien faire de mieux , que de le fournir abondamment d'îfvis. Alors, les honunes qui savent en pouvoir tirer de lui , s'empressent de lui rapporter ce qu'ils entendent : aussi je vous rappelle qu'il faut que vous rappe- //>js aux huit, à l'archevêque, et aux chanceliers, qu'ils vous tiennent au courant des circonstances de l'Italie, même des plus minimes : s'il arrive quelque événement à Bologne, à

* Cette ligne fut signée le lo octobre i5o8.

loo MACHIAVEL.

Sienne, à Pérugia, ils doivent vous en instruire; à plus forte raison doivent-ils vous écrire ce qui arrive chez le Pape, à Rome, en Lombardie et dairs le Royaume '. »

« Par la raison que je vous ai dite ci-dessus , il est nécessaire que vous sachiez ces choses, bien quelles soient étrangères a vos affaires. Néanmoins il vous faut par ce moyen savoir ce qui se fait autour de vous. Lorsque dans tout ce que vous aurez recueilli, il y aura des choses vraies, des choses fausses, mais vraisemblables, il convient, avec votre jugement, de les bien peser, de faire votre profit de celles qui ont de la conformité avec le vrai, et de laisser aller les autres. »

« Ces circonstances bien entendues et encore mieux examinées feront que vous pourrez étudier et considérer le but dun faiit et le juger, en le rapportant. »

« Gomme il serait odieux de mettre votre propre jugement dans votre propre bouche, on se sert dans ses lettres du moyen suivant : d abord on raconte les pratiques qui sont autour de soi ,• quels sont les hommes qui les manègent^ les inclinations qui les animent, et ensuite on dit ces paroles : < Toutes les choses écrites ci-dessus étant bien considérées , « les hommes prudents * qui se trouvent ici jugent qu'il doit « en résulter tel ou tel effet. » De mon temps , cette manière d'agir bien maniée a fait un grand honneur à beaucoup d ambassadeurs, et mal faite, en a déshonoré plusieurs. J en ai vu aussi quelques-uns qui pour faire leurs lettres plus abondantes en informations, notaient tous les jours ce qu'ils recueillaient, et au bout de huit ou dix jours composaient

> En Italie , U Royaume veut tODJoors dire le royaume de Naples.

a Voyez toin. I, chap. XI, pag. i5i. Machiavel dit dans sa dépêche du 14 septembre t5o6 : « Je pense ne pas errer, en tous envoyant sor ce qoi se M passe , les opinions des hommes de cette cour, et de qnelqnes personnes • sages et expérimentées. >• Par les raisonnements des hommes prudents dont parle ici le politique, il entend les propres conjectnres qu^un ambassadeur fait Ini-m^e, et qne pour éviter Tétemel moi, le moi de si mauvais goût, il attribue à des personnes supposées sages et habiles. C*est ainsi qne Machiavel en agissait dans les comptes qu*il rendait de sts négociations.

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