CHAPITRE XXXVI. i
Le quatrième livre commence ainsi :
A Les villes , et particulièrement celles qui ne sont pas bien ordonnées , et qui s*administrent sous le nom de république, changent souvent leur situation , non pas en passant de la liberté à la servitude , mais en passant de la servitude à la licence. Comme les partisans de la licence , qui sont les popolaniy et ceux de la servitude, qui sont les nobles, vantent le nom de liberté y otï voit que chacun d eux en général ne veut être soumis ni aux lois ni aux hommes. Il est vrai que quand il arrive (ce qui est rare) que, pour le bonheur de la ville, il s élève un citoyen vertueux, sage et puissant, qui ordonne des lois propres à apaiser ce tumulte des nobles et des popolaniy ou qui au moins restreint ce tumulte de manière quils ne puissent opérer aucun mal, alors cette ville peut être appelée libre, et son état peut être jugé ferme et stable , fondé sur des dispositions heureuses et des lois raisonnables Beaucoup de républiques antiques, dotées
de ces bonnes lois, ont obtenu une longue vie. Ils nont pas ces lois et ces dispositions, les états qui font passer souvent leur gouvernement du tyrannique au licencieux, et qui ont varié et varient du licencieux au tyrannique. Dans ces états , à cause des nombreux et puissants ennemis qui se déclarent contre ces modes de gouvernement, il n'y a aucune stabilité. L*un ne plaît pas aux bons, l'autre déplaît aux sages; Tun peut faire du mal facilement, l'autre ne peut faire du bien qu'avec difficulté; dans l'un, les hommes insolents ont trop d'autorité, dans l'autre les sots; l'un et l'autre enfin ne peuvent être maintenus que par le courage et le bonheur d'un homme, et cet homme peut manquer par la mort , ou , par ses embarras , devenif inutile. >»
Cependant les Florentins, obligés de soutenir une guerre contre Philippe Visconti, duc de Milan, durent penser aux affaires du dehors, surtout en i424> ^t ils éprouvèrent une défaite en combattant contre les troupes de ce duc.
i34 MACHIAVEL.
C'est ici que se trouve ce célèbre passage où Machiavel prétend que, dans cette grande déroute, il ne mourut que Louis degli Albizzi, et deux autres de ses gens qui, étant tombés de cheval, se noyèrent dans la boue.
On a voulu à ce sujet inculper la véracité de Machiavel , mais son récit est cependant très-clair :
« Les troupes du camp des Florentins qui étaient à Forli, furent vaincues en allant au-devant de Tennemi , non pas tant par le courage des adversaires que par la malignité de la saison* Les nôtres, ayant marché plusieurs heures dans une boue très-épaisse , et étant baignés par la pluie, trou* vèrent des ennemis qui n'étaient pas fatigués , et qui purent les vaincre facilement. »
L'auteur rappelle les efforts que messer Rinaldo degli Albizzi, fils aîné de messer Maso, fit auprès du peuple et de Jean de Médicis, pour relever le courage de la ville, et il se complaît ensuite à rapporter ce beau trait de Biaise de Melano, qui tenait pour Florence la citadelle de Monte-Petroso. Les enûemis étant parvenus à y mettre le feu. Biaise ne voyant pas le moyen de se sauver, fit remplir de paille et d'étoffes un endroit que le feu n'avait pas tout-à-fait gagné; ensuite il y fit jeter ses jeunes enfants, disant aux ennemis : a Prenez pour vous ces biens qtie m'a donnés la for- « tune , et que vous pouvez m'enlever ; quant à ceux ce que j'ai dans mon cœur, et qui font ma gloire et mon « honneur, je ne vous les donnerai pas , et. vous ne « pourrez me les ôter. »
Les ennemis coururent sauver les enfants, et lui présentèrent des cordes et des échelles pour qu'il pût se sauver lui-même; mais il aima mieux périr dans les flammes que de devoir la vie aux ennemis de la patrie : exemple digne de cette antiquité si vantée, et d'autant plus admirable qu'aujourd'hui il est plus rare!