CHAPITRE XXXVI. f
« En 14569 les hommes avaient posé les armes; il parut que Dieu voulait les prendre à son tour, tant fut grande une tempête de vents qui, en Toscane, causa des désastres inouïs pour le passé, désastres qui pour lavenir demeureront mémorables et prodigieux. Un tourbillon , composé de nuages épais et immenses, s*éleva le 24 août, une heure avant le jour, des parties de la mer voisines d*Ancône, et il entra dans l'autre mer , sous Pise. Il occupait à peu près de toutes parts deux milles d'espace. Cette trombe , mue par des forces supérieures naturelles ou surnaturelles , se brisa , se combattit en soi-même. Les nuages rompus remontaient tantôt vers le ciel , ou redescendaient vers la terre, ou se mouvaient en rond avec une excessive vélocité. Ils excitaient devant eux un vent impétueux accompagné de feux et d'éclairs brillants. De ces nuages rompus et brisés, de ces vents furieux, de ces feux, naissait un fracas plus épouvantable que celui d'un tremblement de terre ou des éclats de tonnerre , répandant tant d'effroi, que quiconque l'entendait, jugeait que la fin du monde était venue , que la terre ^ l'eau, le reste du ciel et de l'univers, allaient retourner dans l'antique chaos.»
Il continue de décrire les effets de cet ouragan : des maisons furent rasées au niveau du sol, les toits des églises furent rejetés à plus d'un mille de distance, une voiture et ses mulets emportés loin de la route, les plus énormes chênes, les arbres les plus vigoureux qui ne voulaient pas céder à tant de fureur, dépouillés de leurs branches et précipités loin du lieu où ils avaient eu leurs racines. La tempête finie, les habitants restèrent long -temps dans un état de stupeur.
« Dieu voulut cependant plutôt menacer que châtier la Toscane; car si cette grande tempête eût passé sur la ville, entre les nombreuses maisons et tant d'habitants, comme elle était entrée à travers les arbres et les maisons semées çà et là, elle aurait causé le dég&t que l'esprit peut concevoir: mais alors Dieu voulut seulement, par ce peu d'exemples, //. 10
i46 MACHIAVEL.
rafraîchir, parmi les hommes, sa mémoire et celle de sa puissance. »
Au commencement du livre Vil, il s'excuse d'avoir rapporté peut-être trop longuement les guerres de la Lombardie et du royaume de Naples. Il a dû agir ainsi pour que l'histoire de Florence fût plus claire et mieux comprise. 11 reprend son récit. Après des troubles nouveaux, le peuple condamne à l'exil Jérôme Machiavelli.
« Ce Machiavelli, dit Thistorien, n*ayant pas gardé son ban , fut déclaré rebelle ; puis il alla en Italie cherchant à soulever les princes contre sa patrie. La mauvaise foi d*un seigneur de la Lunigiane layant trahi, il fut pris , conduit à Florence, et tué en prison. «
L'auteur s'arrête ici, et ne dit pas si ce Machiavelli était son parent. Il l'était en effet. Suivant les autres historiens, c'était un homme méchant; mais ce qui est dit ici paraît suffisant à un tel auteur qui n'écrit jamais de paroles inutiles.
Cependant Cosme devenait vieux. Luca Pitti essaie d'élever une autorité rivale. Il fait construire le palais qui porte encore son nom, et il cherche à anéantir le crédit de Cosme. En i464y Cosme mourut de maladie : il fut, sans contredit, le citoyen le plus renommé qu'ait eu Florence ou toute autre ville dont on a mémoire. Sa magnificence apparut encore au grand jour après sa mort: quand Pierre, son fils, voulut inventorier ses biens, il ne se trouvait pas un citoyen de qualité à qui il n'eût prêté une grosse somme d'argent. Plusieurs fois , sans en être prié, quand il apprenait le malheur d'un homme noble, il le secourait. Elle apparaît encore plus , cette magnificence surhumaine, quand on compte les édifices qu'il avait