CHAPITRE XXXVI
qu*il a faits injustement et sans cause ^ et avec une grande ingratitude qui desséche la source d'une pitié in&nie '. »
On reconnaît, dans l'aeeusation des Florentins, tous les complices des Pazzi : le jeune cardinal Raphaël, qui vint àFéglise, comme pour encourager les conjurés par sa présence; Ferdinand d'Arragon, roi de Naples, qui bien véritablement alors avait aussi contracté une sorte d'alliance avec Mahomet II,' empereur des Turcs; le comte Jérôme Riario, seigneur de Forli^, et Frédéric de la Rovère, duc d'Urbin, neveu du pape. On ne peut pas dire qu'il y ait exagération dans la peinture du caractère de ces quatre personnages, de ces quatre provocateurs à la guerre civile, que la ville de Florence devait si justement exécrer.
Nous remarquerons aussi la confiance des Florentins dans la bienveillance du roi Louis XI. En effet, dans toute cette affaire, les ambassadeurs du roi près le Saint-Siège ne cessèrent de protéger les justes réclamations de la république.
En rapportant cette dépêche si importante , M. Egerton accuse en quelque sorte monsignor Fabroni d'en avoir eu connaissance, et de n'avoir pas osé la publier. Il l'en blâme d'autant plus que ce prélat, dans sa Vie de Laurent le Magnifique, déclare que le devoir d'un historien est de tout rapporter^.
M. Egerton fait à ce sujet, dans son style un peu étranger, les réflexions suivantes, que je rapporte ici parce qu'elles expliquent en même temps une partie des injustices qu'a éprouvées Machiavel qui a tant à
I Celte deruière lettre est rapportée par monsignor Ange Fabronî, VU de Laurent-le-Magnifique , Pî»e, 1784, in-4'* , loin. II, pag. i3o. ^ Voyez toni. I, chap. II, pag. 33.
' liistorici mtinus est rtjerre omnia. Toni. II, pag. 8.
i68 MACHIAVEL.
se plaindre de tant de jugements portés sur son caractère et sur ses écrits.
Écoutons M. Egerton :
« L'histoire s'écrit quelquefois d'une manière artificieuse : Tesprit de parti, les préjugés, Tintérét, les opinions sur ce qu'on appelle prudence, et quantité d'autres motifs font altérer, mutiler ou supprimer des documents authentiques, des autorités certaines, et des faits évidents : tantôt la paresse l'emporte, tantôt la négligence. Un historien en copie un autre et ne se donne pas la peine ou ne soucie guères de recourir aux pièces originales. »
« Le public est ainsi abusé par le pervertissement des caractères , des incidents , et des faits. L'erreur se pare , à la dérobée, des vêlements purs de la vérité, affecte une importance fictive, et remplie de fausses prétentions, s'arroge les apparences imposantes du vrai : l'usurpatrice couvre d'un voile le front noble et sévère de la vérité. L'histoire, dénuée de la véracité historique devient : a taie to be iold^ un commérage ' .' elle est forcée de se dégrader , de dévier de son grand et propre objet , et de dégénérer en quelque chose, en je ne sais quoi, h P'^v àx^wv^ tdciK, xa\ [i.u06Â$eç, xa\ (jl^ àxepnéarepov '. »
Ces réflexions de M. Egerton sont fort sages.
Continuons d'entendre à présent celui qui n'eut jamais besoin d'être raj)pelé à de semblables préceptes.
Machiavel , historien , n'a pas trahi la vérité : dans toutes ces circonstances , si délicates en même temps,
I Un conte arrangé : nn conte ponr être dit.
s Lettre inédite, etc., page 17. Cette citation grecque est prise dans Thucydide : M. Egerton a accqmmodé cette pensée an sens de la sienbe. H eut pn le faire avec nn peu plus de correction. Yoici le texte original :
Kal iç (Atv obcpoaaiv tatùç rh p.T) (auOô^iç aùrâv , àTtpir^ortpov ^vûrai *
Fentm mea scripta, qnia nullse in istis exsUnt fabnlx, lectoribus £ortuse minns jucnnda videbuntur, Thncyd., lib. I, cap. XXII.
M. Egerton veut dire & son tour que rhisloire infidèle dégénère en quelque chose de fabuleux , qui n'est pas si agréable que la vérité.