CHAPITRE XXXVIIL
A la même année iSaS, appartiennent les sept livres de FArt de la Guerre. Ils sont dédiés à Laurent Strozzi, gentilhomme florentin, grand oncle deStrozzi, colonel-général de Tinfanterie française ^
Le Proemium présente les passages suivants :
« Laurent , beaucoup de personnes ont cru , et elles ont encore pour opinion , qu*aucune chose n a moins de rapports avec une autre, et n*est autant dissemblable, que la vie civile et la vie militaire. Il en arrive souvent que , si quelqu'un [se dévoue au métier des armes, sur-le-champ il change, non-seulement d'habits, mais encore de mœurs, dTiabitudes , de voix même , et que dans sa tenue il s éloigne de tout usage civil. Il ne croit pas non plus devoir revêtir un habit civil , celui qui veut être alerte et prompt à toute violence. Il ne peut avoir les coutumes et les usages civils, celui qui regarde ces coutumes comme efféminées, et ces usages comme peu favorables à ses opérations. Celui qui, 1525. avec les moustaches et les jurements, veut faire peur aux autres , croit ne pas devoir conserver dans sa tenue les manières d'agir et de s exprimer ordinaires; ce qui fait que, dans ce temps-ci, rien n est plus vrai que cette opinion sur la dissemblance qui vient d'être signalée. »
« Mais si Ton considère les institutions anciennes, on ne trouve pas de choses plus unies, plus conformes, et dont
> Brantôme nous a laisfé des détails sar la TÎe de M. de Stroszi , tom. X , pag. «76.
i8o MACHIAVEL.
Tune, par nécessité, aime Tautre davantage, que la vie militaire et la vie civile. Dans toutes les situations que la civilisation fait naître pour le bien commun des hommes, tous les règlements inventés afin qu*on puisse vivre dans la crainte des lois et de Dieu, seraient vains, si Ton n*avait pas préparé des protections pour ces règlements, et les protections bien réglées maintiennent encore la sûreté des hommes, quand elle est mal établie. Les bons règlements, sans l'appui de la science militaire, se désorganisent, comme les habitations d*un palais magnifique et royal , bien qu ornées d*or et de pierreries, n'ont rien qui les défende de la pluie, si elles ne sont pas couvertes. »
« Autrefois, si dans quelque ordre que ce fAt des villes et des royaumes, on s'occupait avec diligence à n^ain tenir les hommes fidèles, pacifiques et pleins de la crainte de Dieu, ce soin était redoublé pour ce qui concernait la milice; car dans quel homme la patrie doit-elle demander plus de foi que dans celui qui a promis de mourir pour elle ? Dans quel homme doit-il y avoir plus damour de la paix que dans celui qui ne peut être offensé que par la guerre? Dans quel homme y aura-t-il plus de crainte de Dieu que dans celui qui tous les jours, se soumettant à des périls infinis, a le plus besoin de ses secours ? »
« Cette nécessité, bien considérée, et par ceux qui donnaient les lois aux empires et par ceux qui étaient préposés aux exercices militaires, faisait que. la vie des soldats était louée parles autres hommes, et suivie et imitée avec beaucoup de zèle; mais aujourd'hui que les règlements militaires sont tout-à-fait corrompus, et s'éloignent à une grande distance des modes anciens, il en est résulté une foule d'opinions sinistres, qui font haïr la milice et fuir la conversation de ceux qui en pratiquent les devoirs. Quant à moi, jugeant par ce que j'ai vu et par ce que j'ai lu , qu*il n'est pas impossible de ramener la milice aux modes anciens, et de lui rendre quelque chose de sa vertu passée , je me suis décidé, pour ne point passer ces moments d'oisiveté sans fieiire quelque chose, à écrire, en faveur de ceux qui aiment les an-