CHAPITRE XXXVIII. i
tée aussi bien qu'elle pouvait Tétre à sa naissance. C'est avec regret que je ne me suis pas arrêté sur le passage où Fabrice parle du parti que doit prendre un général pour une attaque, et examine s'il doit aller à la charge, en ordonnant à sa troupe des cris de fureur, ou, en lui prescrivant d'avance, le plus grand silence, pour qu'on entende bien les commandements. Dans ce dernier cas , tout le secret des manœuvres révélé à l'ennemi lui-même par la voix des officiers, a quelque chose de noble, d'imposant et de terrible.
A Cosme succède Zanobi qui à son tour interroge Fabrice : cette succession de questionneurs amène des interrogations imprévues, et forme des transitions singulièrement ingénieuses.
Tout ce que l'antiquité nous a transmis en ruses et en feintes, est développé dans cette longue peinture des vicissitudes de la guerre. Il décrit la ruse de Cornélius Scipion qui plaça ses légions, pleines d^excellents hommes de guerre, sur les ailes, et ses mauvaises troupes au centre, et par ce moyen vainquit Asdrubal qui croyait les légions au centre. Scipion avait fait marcher les ailes avec célérité , et le centre, lentement. Les ailes seules avaient combattu vaillamment un ennemi qui les méprisait; le centre éloigné des coups de l'ennemi n'avait pas eu de raisons de fuir. Il conseille une action semblable à celle du grand Condé, qui jeta son bâton de commandement dans les retranchements sous les murs de Fribourg. Il donne aussi l'admirable et audacieux conseil d'attaquer après une défaite. .
Si on est attaqué par une armée formée en coin, il recommande de disposer la sienne en ciseaux, et de chercher à les fermer : pour y parvenir, on combat les flancs les moins engagés du coin.
i86 MACHIAVEL.
Le passage où il parle de l'éloquence militaire a quelque chose de majestueux.
«Lisez la vie d'Alexandre; voyez combien de fois il fut nécessaire qu'il haranguât larmëe et qu'il lui parlât publiquement : autrement il ne l'aurait jamais conduite, riche qu'elle était , et pleine de butin , à travers les déserts de l'Arabie et dans l'Inde, où elle éprouva tant de désastres. Souvent il naît des circonstances qui détruisent une armée, quand le capitaine ne sait pas lui parler ou n'a pas l'habitude de la haranguer. La harangue enlève la crainte, enflamme les esprits, accroît l'obstination, découvre les tromperies, promet la récompense, montre le danger et le moyen de le fuir ; elle reprend, supplie, menace, ramène l'espérance, loue et rend grâces , produit enfin tous ces résultats qui affaiblissent ou enflamment les passions humaines. »
Fabrice vante le succès que les anciens durent à des moyens de religion. Il cite, après plusieurs exemples antiques, celui de Charles VII,
« Qui disait recevoir des conseils d'une jeune fille envoyée de Dieu , que l'on appela partout Puizella di Francia, et qui fut cause de la victoire. »
« Quelques-uns , au contraire, forcent leurs soldats à combattre par nécessité, en leur enlevant toute espérance de se sauver, excepté par la victoire. Cette prévision est la meilleure et la plus efficace qu'on puisse employer pour rendre le soldat obstiné. L'obstination, à son tour, est accrue par la confiance dans le capitaine, par l'amour qu'on ressent pour lui ou pour la patrie. Cette confiance naît des armes, de l'ordre, des victoires récentes , de la bonne opinion qu'inspire le chef. L'amour de la patrie, c'est la nature qui le donne; celui qu'on a pour le capitaine, provient de son courage plus que d'aucun bienfait. Les nécessités peuvent être en grand nombre; la plus forte est celle qui te contraint à vaincre ou à mourir. »
1525. Comme on aurait tort de croire cet ouvrage sec, et