CHAPITRE XXXVIII. igî
Enfin Fabrice s'écrie tout-à-coup : 1 525-
« Avecles soldats d aujourd'hui, pourrai-je laisser au milieu du camp un arbre rempli de fruits, auquel personne n'osera toucher, comme il est arrivé dans les armées des anciens? Par quel dieu, par quels saints, les ferai-je jurer?
Est-ce par celui qu'ils adorent ou par ceux qu'ils blasphèment? Qu'ils adorent un dieu, je n'en sais rien; je sais bien qu'ib blasphèment tous les saints.... Conunent ceux qui méprisent Dieu peuvent-ib respecter les hommes? Si vous
m alléguez qu'aujourd'hui les Suisses et les Espagnols sont bons, j'avouerai que depuis long-temps ils sont meilleurs que les Italiens; mais si vous faites attention à mon raisonnement , vous verrez qu'à ces deux peuples encore il manque beaucoup de qualités pour qu'ils atteignent la perfection des anciens. »
Fabrice continue d'invectiver assez durement contre les Italiens de son temps.
« La bonté des Suisses et des Espagnols est toute défectueuse et n'a rien de remarquable , sinon qu'ils sont accoutumés à attendre l'ennemi jusqu'à la pointe de leur pique et de leur épée. Personne ne serait apte à leur montrer ce qui leur manque, et encore moins celui qui ne parle pas leur langue. Mais retournons aux Italiens. Ceux-ci , parce qu'ils n'ont pas eu des princes sages, n'ont su adopter aucune bonne institution; et pour n'avoir pas été jetés dans la nécessité qui a forcé les Espagnols (étrangers dans ce pays), ils n'en ont pas adopté d'eux-mêmes : aussi ils demeurent la honte du monde. La faute n'est pas aux peuples, mais à leurs princes, qui d'ailleurs en ont été châtiés. Ils ont porté la juste peine de leur ignorance , en perdant ignominieusement leurs états, sans aucun exemple de courage. Voulezvous savoir si ce que je vous dis est vrai ? considérez combien de guerres il y a eu en lulie depuis le passage du roi
Charles (VIII) jusqu'à ce moment Ne croyez pas qu'on
rende la réputation aux armes italiennes , sinon par la voie //. i3
que j*ai montrée , et qu'on y arrive par ceux qui tiennent des états considérables en Italie , parce que cette forme peut s'imprimer dans des hommes simples , peu cultivés et nationaux, mais non chez des hommes malins, diffamés et étrangers. On ne trouvera jamais un bon sculpteur qui croie faire une bonne statue d*un morceau de marbre mal ébauché, mais bien dun morceau de marbre entier. Nos souverains italiens, avant quils connussent les blessures des guerres ultramontaines, ont cru qu*il suffisait pour un prince de savoir, à son bureau, concevoir une réponse fine, rédiger une lettre éloquente, montrer, dans les écrits et dans les paroles , de largutie et de la promptitude , tisser une fraude^ se parer d or et de brillants , dormir et manger avec plus d'éclat que les autres^ s entourer de lasciveté , se montrer avec %t,^ sujets avare et superbe , pourrir dans Toisiveté , donner des grades dans la milice par faveur, mépriser quiconque leur montrait le chemin honorable , de vouloir que leurs paroles fussent des réponses dorades, et ils ne s apercevaient pas, les misérables, qu'ils se préparaient à devenir la proie de quiconque allait les attaquer. De là naquirent, en 1494 ) '^s grandes épouvantes, les fuites subites , les défaites prodigieuses , et ainsi trois états très-puissants qui étaient en Italie, ont été plusieurs fois le théâtre de saccages et de dévastations. Ce qui est plus déplorable, c'est que ceux qui nous restent, vivent encore dans la même erreur, dans le même désordre , et ne considèrent pas que ceux qui voulaient anciennement gouverner Tétat, faisaient et faisaient faire toutes les choses que nous avons recommandées , et que leur étude était de préparer les corps à la fatigue, et les esprits à l'intrépidité. César, Alexandre, et tous ces hommes et ces princes excellents, étaient les premiers parmi les guerriers. Ils allaient à pied, armés, et s'ils perdaient l'état, ils voulaient perdre la vie. Ils vivaient et mouraient courageusement. Si en eux ou dans quelques-uns d'entre eux on a pu condamner trop d'ambition de régner, on ne trouvera jamais à condamner en eux trop de mollesse , et rien qui rende les hommes délicats et faibles. Si les princes d'aujour-