CHAPITRE XXXVIII. igS
dliui lisaient ces réflexions , il serait impossible qu'ils ne changeassent pas de manière de vivre, et que la fortune de leurs provinces ne vint pas aussi à changer. »
Fabrice rappelle ici les graves études, sur Tart de la guerre, de Philippe, roi de Macédoine, instruit à cet art par Épaminondas le Thébain : et Philippe atteignit cet ordre et cette habileté, pendant que la Grèce vivait dans l'oisiveté, et récitait des comédies.
« Quiconque dédaigne ces pensées, s*il est prince, dédaigne son propre princtpat; s'il est citoyen, il dédaigne sa ville. Je me plains de la nature : elle ne devait pas nie donner la faculté de les connaître. Je ne pense plus, actuellement que je suis vieux , en avoir désormais aucune occasion. J'ai été avec vous libéral de ces conseils , parce qu étant jeunes et de qualité, vous pourrez, si ce que je vous ai dit vous a plu , le faire valoir et le conseiller à nos princes dans un temps plus Ëivorable. Je ne veux pas que vous conceviez de la défiance et du découragement , parce que cette province (la Toscane) paraît née pour ressusciter les choses éteintes, ainsi qu'on a vu pour la poésie , la peinture et la sculpture. Quant à ce qui me concerne , comme je m'en vais avec les années, je n'y compte plus. Vraiment , si la fortune m'avait concédé, dans le temps passé, autant d'états quil en faut pour une semblable entreprise, je croirais qu'en peu de moments j'aurais démontré au monde combien les ordres anciens ont de valeur, et sans doute j'aurais accru mes états avec gloire , ou je les aurais perdus sans honte. »
Fabrice se tait. Aucun des interrogateurs ne pense plus à répliquer. J'ai dû passer sous silence une foule de sentences, d'apophthegmes, de préceptes militaires accumulés en abondance , et qui ne laissent pas respirer le lecteur.
Telle est cette composition si étonnante sous la plume d'un écrivain civil , cet ouvrage qu'on redoute
sur le titre, et que Ton craint de trouver ennuyeux^ comme Ammirato Ta dit d'une autre composition de Machiavel, cet ouvrage que l'on suppose rempli de termes techniques, et qu'ensuite, ou citoyen, ou littérateur, ou archéologue, ou homme du monde, ou militaire surtout, on ne peut plus quitter quand on a commencé à le lire.
1525. Je ferai remarquer qu'à la fin de cette sorte d'imprécation de Fabrice, il est question de l'art de la peinture. C'est la première fois que Machiavel parle de cet art dans ses compositions. Je les ai bien lues, bien relues, il n'est question, comme je l'ai déjà dit, ni de Michel-Ange, son contemporain, ni de Raphaël, ni d'aucun autre peintre. 11 a plusieurs fois parlé de quelques sculpteurs , et pris ses comparaisons dans la sculpture, ainsi qu'il vient de le faire dans ce même ouvrage, mais il n'avait jamais si directement désigné la peinture.
Cet oubli de la part d'un poète a quelque chose de singulier.
Quand j'examinerai les imitateurs de Machiavel, je dirai combien de préceptes les écrivains stratégiques ont empruntés à notre Florentin.
Nouspensonsqu'ilestprobableque/'y^rf^e/e//a^werra fut terminé dans le printemps de 162 5, peu de temps après que les Histoires Florentines eurent été envoyées à Clément VII. Nous allons à présent voir Machiavel converser de nouveau avec ses amis , et recevoir de sa patrie de nouvelles commissions qu'il remplira avec autant de zèle qu'il en a mis à servir la république en France, à Rome et en Allemagne.