‹ Madagascar au début du xxe siècleChapitre 18 sur 67 · REPTILES · texte numérisé non relu

REPTILES

Les Reptiles sont nombreux à Madagascar; les quatre ordres qu'ils comprennent y ont des représentants.

Il existe deux espèces différentes de Crocodiles ; l'un à museau effilé et pointu qui est commun dans toute l'île, le Crocodiliis madagascariensis (fig. 108), et l'autre à museau large et obtus, le Crocodilus robustus^ qui habite surtout le plateau central et en particulier les lacs Alaotra et Itasy (fig. 109).

Ce sont les seuls animaux dangereux de la faune malgache; il n'est pas de semaine où ilsnesoientlacause de quelque malheur, soit qu'ils saississent par la jambe un homme passant un gué, soit qu'ils happent par le bras une femme pendant qu'elle puise de l'eau dans une rivière. La taille de ces Crocodiles (et non pas Caïmans, comme on le dit souvent à tort) atteint quelquefois six et sept mètres de long; ce sont alors de très redoutables animaux.

Fig. 108. — Crocodilus madagcucariensis.

Fig. 109. — Crocodilus robusltuf.

capables d'entraîner et de noyer un Bœuf, comme je Tai vu de mes yeux sur le bord du lac Itasy, dans Tlmerina.

On trouve des Grenouilles et des Rainettes en assez grand nombre dans tous les endroits humides et en particulier dans la grande forêt de l'Est; quelques-unes sont d'un beau blanc d'ivoire et d'autres d'un beau rouge. Il n'y a pas de Salamandres.

D'innombrables Lézards (tig. 1 1 0), Caméléons et Geckos sont répandus dans toute l'île ; on en trouve aussi bien dans les maisons, mangeant les Mouches et les Moustiques, que dans la forêt ou dans les plaines les

Fig. 110. — Hoplurus torquatus,

plus arides faisant la chasse aux Insectes de toutes sortes. Les Caméléons méritent une mention particulière, car plus de la moitié des espèces connues dans tout l'Ancien Monde appartient à Madagascar. La taille de ces animaux, qui sont si bizarres de formes et d'allures, y est très variable ; il y en a (jui atteignent près d'un mètre de longueur et d'autres, au contraire, ont à peine quelques centimètres ; la tète des uns est surmontée d'un casque imposant, quelquefois crénelé ; le nez des autres se termine en pointe allongée ou est bifide (fig. IH).

Les Serpents malgaches sont tout à fait inoffensifs; malgré la mauvaise réputation que cherchent à leur faire certains colons, il n'en n'est pas un seul qui soit venimeux. Quelques espèces, comme le Do ou Pelophilm, atteignent une assez grande taille, 2 à 3 mètres de long; leur nourriture consiste en Poulets ou en petits Mammifères comme les Tenrecs. Malgré l'innocuité de leur morsure, les Malgaches ont une frayeur irraisonnée de tous les Serpents.

Les Tortues sont assez abondantes dans certaines régions, en parti-

calier dans l'Ouest, où Ton trouve, entre autres, une grande Tortue de rivière, la Dumerilia qui appartient à un type américain et est fort bonne à manger, et dans tout le Sud et le Sud-Ouest d'où Ton exporte chaque année à Tîle de la Réunion des milliers de Testudo radiata, grosses Tortues de terre dont la chair est très appréciée des créoles. Ces animaux, qui habitent la région australe où ils

Fig. 111. — Caméléon.

se nourrissent surtout des feuilles et des fruits du Nopal ou Figuier de Barbarie, sont appelés à disparaître dans peu de temps, car leur croissance est lente et leur capture facile.

Les Carets ou Tortues à écaille, qui vivent dans la mer, mais qui, à répoque de la ponte, viennent sur les côtes, sont dès longtemps l'objet d'un commerce important de la part des Sakalava de l'Ouest et du Nord-Est, qui les chassent au harpon dans leurs pirogues à balancier.

Poissons. — Les Poissons pullulent dans les rivières et les lacs de Madagascar; ils appartiennent surtout à la famille des Chromidés, tandis que celles des Cyprins et des Characins, si caractéristiques de la faune ichthyologique de toutes les autres parties du monde» n'y ont

aucun représentant ; on trouve bien aujourd'hui dans la province centrale beaucoup de Poissons rouges qui sont des Cyprins, mais ils ont été introduits tout récemment, apportés en 1861 de l'île de la Réunion comme cadeau à la reine, par les missionnaires français ; quand ils ont eu cessé de plaire, ils ont été jetés dans le petit lac qui est situé au bas de Tananarive, oii ils se sont multipliés à l'infini, et, grâce aux inondations de l'hivernage qui mettent en communication cet étang avec rikopa, ils ont aujourd'hui à peu près envahi toutes les rivières de rimerina. Nous verrons tout à l'heure quelle conclusion nous devons tirer de la présence ou de l'absence de ces familles de Poissons pour établir l'histoire zoologique de Madagascar, car chacune d'elles marque par son apparition un âge géologique nettement déterminé.

Dans certaines régions, les indigènes font un grand commerce de Poissons séchés ; les riverains des lacs Alaotra et Itasy, aussi bien que les Betsimisaraka, les Ântaimorona et les Sakalava qui habitent les côtes de l'Est et de l'Ouest, vivent de pèche.

Invertébrés. — Les Crustacés terrestres ou d'eau douce sont représentés à Madagascar par des Crabes du genre Telphma, par des Écrevisses qui atteignent une taille considérable et par des Crevettes qui sont aussi fort grandes; je laisse naturellement de côté, comme je l'ai fait en parlant des Poissons, toutes les espèces marines qui sont cosmopolites et ne présentent pas d'intérêt au point de vue du caractère de la faune malgache.

Je ne m'arrêterai pas aux Mollusques, dont la plupart des espèces sont voisines de celles de l'Extrême-Orient et de l'Amérique du Sud. Les plus communs sont l'Agathine, ou gros Colimaçon à coquille allongée en cône, qu'on trouve rampant dans tous les endroits humides de la grande forêt, et l'Hélice verte, qui vit dans les prairies.

Madagascar est le pays d'élection des Insectes ; les plus .beaux y *

Fig. 112.— Euralia Grandidieri

Côtoient les plus humbles et les plus grands les plus infimes. Je]ne vous parlerai que d'un très petit nombre d'entre eux et très brièvement. Nous comptons aujourd'hui environ 800 espèces de Papillons à Madagascar (fig. 112), parmi lesquels se trouve l'un des plus beaux connus, YUrania ripheus aux couleurs irisées et changeantes de l'arc-en-ciel (tig. 113), et l'un des plus grands, VActias cametes, dont les ailes mesurent 0"20 d'envergure. Il y a plusieurs Bombyx qui donnent de la soie; c'est sur le Plateau central, dans l'Imerina et surtout dans le Sud du Betsileo, qu'est confinée l'industrie séricicole.

Deux Chenilles donnent les cocons que travaillent les Ho va et les BetsQeo; l'une, appelée Landibé par les indigènes, est une espèce autochtone, le Borocera Cajani; Fautre, le Landikely^ est une race du Bombyx de Chine qui a été importée par M. Laborde et est avec raison bien plus estimée. Les Vers à soie indigènes produisent en effet des cocons qui ne peuvent pas se dévider et qu'il faut carder. Leur élevage et leur cueillette se font méthodiquement; les plantes sur lesquelles ils vivent sont VAmbrevade, sorte de Légumineuse bisannuelle qu'on sème en décembre et dont la graine est une sorte de pois chiche bon à manger, le Tsitoavina, qui pousse généralement sans culture dans les bas-fonds, et

Fig. 113. — Urania ripheus.

surtout le Tapia^ arbre à feuilles persistantes, qui forme de petits bois sur le versant Sud-Ouest du Plateau central et dontle fruitest comestible.

Parmi les Coléoptères, peu sont nuisibles ; certaines de leurs larves cependant creusent des galeries dans les troncs d'arbres qu'ils abîment; Tune d'elles en particulier, qui est très grande, s'attaque au Cocotier et y perce de tels trous qu'elle fait quelquefois périr l'arbre. Ce Coléoptère a probablement été introduit d'Afrique en même temps que la plante qui lui donne asile. Plusieurs de ces larves sont comestibles et les indigènes en sont friands ; ils les mangent avec délices, après les avoir fait griller dans un peu de graisse. Elles ont un goût de noisette fort agréable.

Les Criquets causent d'énormes dégâts dans les rizières où trop souvent ils s'abattent en troupes immenses. Les indigènes se vengent en les mangeant, remédiant ainsi à la pénurie de vivres dont elles sont la cause. Ils leur arrachent les pattes et les ailes et les font rôtir dans un vase quelconque ou simplement sécher au soleil.

Les Abeilles et les Fourmis sont très nombreuses à Madagascar ; les premières seules sont utiles, car elles donnent du miel excellent et de la cire qui est l'objet d'un important commerce d'exportation. Il y a des Termites dans toute la régron calcaire de l'Ouest et du Sud ; elles appartiennent à plusieurs espèces, dont les unes vivent dans les plaines oii elles élèvent de petits monticules de terre, d'une architecture merveilleuse, mais fort ennuyeux pour les cultivateurs et pour les voyageurs, et dont les autres creusent leurs habitations dans" les troncs d'arbres morts et trop souvent dans les poteaux des maisons ; ces petits Névroptères ont un art tout spécial pour ronger et réduire en poussière l'intérieur des bois de charpente sans en entamer l'extérieur. Aussi arrive-t-il souvent qu'une case qui paraissait intacte, et qu'on croyait très solide, s'écroule sur son propriétaire au moindre coup de vent ou au premier choc.

Je terminerai cette courte revue des Insectes de Madagascar en disant quelques mots des plus insupportables de tous, les Mokafohy et les Moustiques^ tous deux armés de dards puissants. Les premiers de ces petits Diptères vivent, comme les Moustiques, du sang des Mammifères ; mais, au lieu de travailler comme ceux-ci pendant la nuit, c'est du lever du soleil à son coucher qu'ils harcèlent le malheureux passant, sans lui laisser de répit. Heureusement que ces Mokafohy sont très localisés ; on les rencontre surtout aux environs d'Andriba, sur la

roate de Majunga à Tananàrive, et dans le Ménabé. Quant àui Moustiques proprement dits, je ne vous en parlerai, ni au point de vue de leur systématique ni au point de vue du rôle qu'ils jouent dans la propagation de la fièvre paludéenne ; M. le professeur R. Blanchard vous

Pig. m. — Nephila madagascartensts, — 1, mâle; 2, femelle. Extrait du journal La Nature,

le dira avec sa grande compétence dans une prochaine réunion. Parmi les Araignées de Madagascar, il en est qui présentent un réel intérêt, notamment une grande et belle Épeire, la Nephila madagascariensis^ qui vit dans les Manguiers et produit une sorte de soie d'un beau jaune d'or(fig. 114 et 115). On a tenté de tisser cette soie, et une grande pièce d'étoffe faite avec elle a même été apportée à la dernière

MADAOASOAB. 15

a. GRANDIDIER

Exposition universelle. Le procédé adopté à l'École professionnelle de Tananarive pour la récolte du iil, procédé que le R. P. Gamboué a le premier mis en pratique, est curieux. On enferme les Araignées, ou Halabé comme on les appelle en Imerina, dans de petites boites

Fig. 115.

Nid de la Nephila madagascariensis.

Extrait de Ial Nature,

disposées par séries de douze, tout juste assez grandes pour en contenir chacune une et percées sur leur face antérieure d'un trou, et Ton y dispose les sujets de telle sorte que la filière, qui est placée au bout de leur abdomen, soit saillante ; il suffit de toucher successivement avec le doigtles filières de ces animaux pour attirer les fils qu'on réunit et enroule sur une bobine. Chacun d'eux donne de 3 à 400 mètres de fil à chaque opération et en supporte quatre à cinq avant de mourir. Afin d'avoir

toujours sous la main un nombre suffisant d'Halabé, on les achète aux indigènes, qui en ont apporté dans le troisième trimestre de 1899 environ 30,000 à raison de Ofr. 40 le cent, et, comme elles sont d'humeur sédentaire, on les conserve aisément dans un enclos spécial où sont dressées de nombreuses tiges de Bambous, au milieu desquelles elles tissent leurs grandes toiles; quelques plantes cultivées et quelques baquets pleins d'eau y attirent les Insectes dont elles se nourrissent. La soie de THalabé joint à une finesse extrême une ténacité et une résistance considérables ; elle est en outre, comme nous l'avons dit, d'une belle couleur d'or. Elle semblerait tout particulièrement propre à la fabrication des filets pour les aérostats, qui doivent être tout à la fois légers et solides, malheureusement le prix de revient est si élevé que je ne sais si cette nouvelle industrie séricicole est appelée à un grand avenir.

Les Scorpions et les Scolopendres de Madagascar ne sont pas réellement dangereux; leur piqûre cause certainement de la douleur et produit une enflure, quelquefois un petit accès de fièvre, mais elle n'a jamais de conséquences graves.

Les autres ordres d'animaux inférieurs de Madagascar sont peu comius et je dois me contenter simplement de citer quelques-uns d^entre eux.

Les Puces sont très répandues dans toute Tile, beaucoup trop malheureusement ; de nombreux villages y portent le nom de Beparasy, ce qui veut dire « où il y a beaucoup de Puces », et ils ne méritent que trop cette appellation. Il y en a même tant, en certains points de la région occidentale, qu'elles font périr les Volailles qu'elles épuisent par leurs piqûres répétées; les parties charnues, telles que la crête des Coqs, par exemple, sont souvent hérissées de ces Insectes, de telle sorte qu'elles ne paraissent plus rouges, mais noires.

Parmi les Vers, il faut signaler non seulement les Vers parasites dont M. le professeur R. Blanchard vous parlera avec détail, mais aussi les Vers de terre et les Sangsues. Les Vers de terre sont assez rares; l'un d'eux cependant, qui habite la région de l'Est, le Geophagus Dartcini, se fait remarquer par sa grande taille. Il y a plusieurs espèces de Sangsues à Madagascar, les unes vivant dans l'eau comme la plupart de leurs congénères et ressemblant beaucoup aux Hirudinées que nous employions jadis en médecine, les autres terrestres, toutes petites, qui se trouvent dans les grandes herbes de la région forestière orientale,

et y attendent le passage des Hommes ou des Mammifères auxquels elles s'attachent et dont elles sucent le sang, faisant quelquefois des blessures qui s'enveniment et sont longues à guérir. De la grosseur d'un fil lorsqu'elles sont à jeun, ces Sangsues de bois ou Hœmadipsa atteignent, lorsqu'elles sont gorgées de sang, le diamètre d'un crayon.

Parmi les Cœlentérés, je dois citer une Holothurie, quoique ce soit un animal marin, parce qu'il est l'objet d'un commerce d'exportation assez important dans le Sud-Ouest de l'île. Appelées vulgairement « Cornichons de mer », les Holothuries forment de temps immémorial un des mets les plus recherchés des Chinois, qui leur attribuent la même propriété qu'aux nids d'Hirondelles et aux ailerons de Requins dont elles ont la consistance mucilagineuse. La récolte de ces animaux, que les indigènes vont chercher sur les nombreux bancs de Coraux qui contournent toute la côte Sud, ne se fait guère que tous les huit ou neuf ans, parce qu'il faut laisser aux jeunes individus le temps de devenir adultes.

Faune sub-fossOe. — Tels sont, en quelques mots, les animaux les plus remarquables de la faune actuellement vivante à Madagascar; mais il existe une autre faune, assez récemment disparue puisqu'elle a été contemporaine de l'Homme, dont on retrouve les vestiges dans les bas fonds où se sont déposées des alluvions récentes. Jusqu'à présent, les ossements d'espèces éteintes ont été recueillis, soit dans les marécages qui bordent les côtes Ouest et Sud, depuis la Tsiribihina jusqu'aux environs de Fort-Dauphin, soit en Imerina, dans les tourbières d'Antsirabé. Hs sont en général à une profondeur de 1 mètre à 1™K0 au maximum, dans des marais oii l'eau s'accumule dès qu'on pratique des fouilles, ce qui rend les recherches extrêmement difficiles. L'étude de la faune sub-fosslle de Madagascar n'est qu'à son début, et, dans l'état actuel de nos connaissances, il est impossible d'en tirer des conclusions certaines; toutefois les recherches faites jusqu'à ce jour ont déjà un très grand intérêt scientifique, car une partie des animaux qu'on a ainsi découverts sont voisins de ceux qu'on trouve dans les terrains éocènes supérieurs de France.

Les principaux types des animaux sub-fossiles trouvés à Madagascar appartiennent à quatre familles; à celle des Lémuriens, à celle des Hippopotames, à celle des Oiseaux coureurs de grande taille comme l'iEpyomis et enfin à celle des Tortues.

Le premier ossement de Lémurien sub-fossile a été découvert sur la côte Sud-Ouest, à Ambolisatra près de Tuléar, par mon père en 1867; c'était un humérus d'une espèce de grande taille, le Thaumastolemur Grandidieri ; M. Last a trouvé en 1891 dans le même gisement le crâne d'une autre espèce que M. Forsyth Major a décrite en 1894 sous le nom de Megaladapis^ pour rappeler tout à la fois sa grande taille et ses analogies avec les Adapis fossiles du terrain tertiaire de France. Depuis cette époque, beaucoup de genres et d'espèces ont été décrits soit par M. F. Major à Londres, soit par M. le professeur Filhol, M. Lorenz von Liburnau à Vienne ou moi-même. Malheureusement

Fig. lld. — Dents de Peloriadapis Edwardsi (vue latérale).

beaucoup de ces études ont été faites sur des documents incomplets, peu nombreux et en mauvais état de conservation. Un fait cependant se dégage de ces travaux, c'est l'existence, à une époque assez récente, non seulement de Lémuriens de très grande taille, comme mon Peloriadapis qui devait être beaucoup plus haut qu'un Homme (fig. 116 et 117), mais encore de toute une faune lémurienne ancestrale très remarquable, dont les causes de disparition ne nous sont pas connues, mais qui forme une transition très nette entre les Lémuriens actuels et d'autres groupes zoologiques, comme les Pachydermes. Les restes des divers Lémuriens disparus nous montrent en effet que leur existence était plus terrestre qu'arl)oricole, ce que faisaient prévoir leurs énormes dimensions, et que leur régime était exclusivement végétal, comme il résulte de l'examen de leurs dents. Au début, M. Forsyth Major avait cru que le crâne d'un animal provenant des tourbières

d'Antsirabé, et auquel, pour cette raison, il a donné le nom de NesopithecuSy présentait des caractères de transition entre les Lémuriens et les Singes , mais de nouveaux documents lui ont montré que, malgré une certaine analogie de dentition, ce rapprochement n'était pas tout à fait exact et qu'en réalité le Nésopithèque était voisin des Lémuriens. Il eût été certainement très intéressant de constater l'existence d'un Singe à Madagascar, mais, géologiquement, le fait est difficile à concevoir.

H. Boule, dans sa remarquable leçon sur la géologie de Madagascar, vous a signalé la présence de Dinosauriens dans le crétacé de la région Nord-Ouest de l'île ; il vous a dit quelle taille gigantesque ils avaient.

Fig. dl7. — Dents de Peloriadapis Edwardsi (vue par la table dentaire).

et quelles étaient leurs affinités avec les animaux du même groupe, les Brontosaurm^ les Atlantosaurus et autres, découverts dans l'Amérique du Sud ; il n'est pas sans intérêt de vous faire part ici d'une découverte, faite toute récemment à Madagascar par M. Bastard, et non encore publiée, qui a trait à un Mammif&re ayant aussi des rapports avec la faune du Nouveau Monde, c'est celle d'un fémur d'Édenté qui rappelle par sa forme celui des Bradyptus ou Paresseux, Édentés essentiellement caractéristiques du continent américain ; pour cette raison, j'ai donné au fossile nouveau le nom de Bradythemun niadagascariense. M. Filhol avait déjà, en 1895, signalé la présence d un petit Édenté sub-fossile à Madagascar, le Plesioi^cteropus, mais, ainsi que l'indique son nom, ses affinités étaient plutôt africaines.

Le premier des animaux disparus découvert dans l'île a été YMpyomis ; c'est Geoffroy Saint-Hilaire qui, en 1850, a attiré l'attention du monde savant sur cet Oiseau gigantesque, dont l'existence lui a été révélée par des œufs de dimension colossale et par quelques

fragments d'os brisés. Depuis œtte époque, on s'en est beaucoup occupé ; on a même émis Thypothèse que ces Brévi pennes n'étaient peut-être pas encore complètement détruits et qu'un jour viendrait où un voyageur se trouverait face à lace avec un ^Epyornis vivant. Il est triste de le dire, mais on peut affirmer maintenant que cette rencontre n'aura pas lieu, car l'ile tout entière est aujourd'hui à peu près connue, et, dans les récits et les légendes des indigènes, il ne reste aucune trace de l'existence de cet énorme Oiseau. On Ta, pendant longtemps, mais à tort, identilié avec le Rokh ou Gryphon des Mille et une nuits, dont les ailes, au dire de Sindbad le marin, couvraient un espace de 25 mètres et qui enlevait dans ses serres puissantes des Éléphants et même d'énormes rochers ; or, l'iEpyornis était incapable de voler et se mouvait à terre lourdement; ses ailes étaient extrêmement petites et, comme le montrent ses phalanges, il n'avait pas de serres ; ses pattes étaient dépourvues de pouce et n'avaient que trois doigts, comme celles des Casoars et des Nandous.

Aujourd'hui, grâce aux belles collections qui ont été rapportées par de nombreux voyageurs, nous avons une idée assez exacte de ce qu était l'iEpyomis, quoique le squelette absolument complet d'un même animal n'ait pas encore pu être reconstitué.

En réalité, les ^pyornis forment une famille comprenant des espaces très différentes ; on en compte aujourd'hui au moins douze, les unes de grande taille qui avaient plus de 3 mètres de haut et pondaient des œufs d'une contenance d'un seau d'eau, les autres de dimensions moyennes dont une avait à peine la taille d'une Outarde. Leurs caractères ostéologiques permettent de les répartir en deux familles: celle des J^pyornis^ à pattes larges et massives, et celle des MuUeromu^ à pattes plus fines, qui ressemblaient par leurs proportions aux Casoars de la Nouvelle-Guinée ou aux Aptéryx de la Nouvelle-Zélande.

La famille des -^pyornis est celle sur laquelle je dois m étendre le plus, car ce sont les restes des animaux de ce groupe que les voyageurs sont exposés à rencontrer le plus souvent, les autres passant pres(jue toujouis inaperçus ou étant confondus avec eux.

UyEpyornis ingens d'Alphonse Milne Edwards et Alfred Grandidier est le plus grand de tous (fig. 118); sa hauteur est de 3™10, supérieure à celle de \\£pymnis majimwf de Geoffroy Saint-Hilaire et de l\Epyornis Titan dAndrews. Ses ossements n'ont encore

été recueillis que dans les marécages de la côte Ouest, près de Morondavaet près deTuléar, tandis que les restes de toutes les autres espèces, ainsi que ceux des Mûlleromis^ viennent non seulement aussi de rOuest, mais encore d'Antsirabé au centre de Tîle.

Mêlés aux ossements d'Oiseaux, se trouvent aussi les restes de trois

Fig. 118. — Squelette de VjEpyornis ingens.

espèces d'Hippopotames, dont deux de petite taille sont connus par des échantillons extrêmement nombreux et dont on a reconstitué complètement les squelettes, tandis que l'autre, de taille supérieure aux précédentes, est simplement signalée par des fragments d'ossements plus grands. Les deux premiers, VHippopotamm I.,enierlei (fig. U9) et YH. leptorhynchm^ ont été rapportés pour la première fois en 1868 et décrits par mon père, l un à cette époque, Tautre seulement en 1890 en collaboration avec M. Filhol.

Ces marécages ont fourni encore plusieurs carapaces d'une Tortue énorme, la Testudo Grandidieri^ mais, ce qui est particulièrement intéressant à signaler, c'est la présence dans ces ossuaires de débris d'animaux qui vivent encore dan^d'autres régions de Tile. Il n'y a, par

exemple, aucun gisement paléontologique où Ton n'ait trouvé des Tragments de squelette de Tenrec ou Trandraka (Centetes ecaudatus) ou des ossements de Bœufs, qui paraissent, il est vrai, appartenir à une race spéciale, car les épiphyses dorsales de leurs vertèbres sont bifurquées, mais c'est là un point douteux que nous avons déjà signalé. Les carapaces de Testudo radiata^ les ossements de Crocodilus rohustusy espèce qui pullule encore aujourd'hui dans les lacs Itasy et Alaotra et dans les rivières du centre, y sont aussi extrêmement abondants.

Fig. 119. — Squelette de VHtppopotamus Lemerlei.

J'ai dit, en commençant l'étude de cette faune sub-fossile de Madagascar, que sa disparition était de date récente, qu'elle avait été contemporaine de l'Homme; nous avons en effet trouvé plusieurs ossements d'Hippopotames etd'iËpyomis qui portent des entailles faites avec des instruments tranchants lorsque l'os était encore à l'état frais. En outre, des fragments de poteries et de marmites, exhumés de ces mêmes dépôts, corroborent cette idée. Mais à quelle cause attribuer la disparition de tous ces animaux, grands et petits, car à côté des £pyomis colossaux, des Lémuriens géants, des Hippopotames, des énormes Tortues, il y a aussi des petites espèces, complètement éteintes, que j'ai passées sous silence, mais qui ont aussi disparu, tandis que d'autres espèces vivant déjà à cette époque leur ont survécu? Si dans le centre de l'Ile, à Antsirabé, l'hypothèse d'une perturbation terrestre, d'une grande éruption volcanique, est admissible et même probable, il n'en est pas de même pour tous les gisements de la côte Ouest, qui sont presque tous à fleur de terre dans les marécages des terrains les

plus récents de Madagascar. Il est vrai que, dans TOuest, on n'a encore trouvé que des espèces relativement grandes; aussi, pour cette région, peut-on émettre Tidée que ces animaux qui, comme nous allons le voir, avaient à leur disposition dans les temps géologiques précédents d'immenses étendues de territoire, ont été brusquement dépossédés par un effondrement imprévu d'une partie de leur domaine et qu'ayant été peu à peu refoulés dans TOuest et le Sud et privés de ce qui était nécessaire à leur existence, ils ont fini par disparaître.

Si nous passons rapidement en revue les affinités de chacun des groupes d'animaux que nous venons d'étudier, nous verrons : que les Lémuriens sont essentiellement malgaches et ne peuvent être comparés qu'à certains types de l'éocène de France ; que les autres Mammifères, à l'exception de quelques Chauves-souris cosmospolites, d'un Chat sauvage, d'un Sanglier et d'un Édenté sub-fossile, sont spéciaux à Tile ou se rapprochent des animaux de l'Extrême-Orient et même de ceux de l'Amérique du Sud; que, parmi les Oiseaux, si quelques-uns sont d'origine ou ont des affinités africaines, beaucoup plus sont voisins d'espèces asiatiques ou océaniennes; que les Poissons malgaches sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient au début de l'époque tertiaire: que les Insectes participent à la fois de la faune africaine pour les Coléoptères et de la faune océanienne et même américaine pour les Papillons et les Orthoptères; que les Mollusques ont une parenté assez étroite avec ceux du Nouveau Monde.

De toutes ces données, quoique encore bien incomplètes, il semble résulter qu'aux temps secondaires l'Amérique du Sud, l'Afrique méridionale, Madagascar et l'Australie formaient un vaste ensemble de terres, complètement séparé de celles situées au Nord, qui comprenaient l'Afrique septentrionale, l'Europe, l'Asie et l'Amérique du Nord. Vers l'époque jurassique, une grande brèche, s'étendant jusqu'aux bouches de l'Indus, s'est formée dans le continent indo-africain et Madagascar s'est trouvé séparé de l'Afrique.

Pendant tout le début de la période tertiaire, Madagascar a donc été rattaché à l'Inde, à l'Australie et à l'Amérique du Sud, mais des cataclysmes volcaniques, dont les nombreuses lies de l'Océan Indien sont encore les témoins, ont démembré peu à peu ce continent, et, tandis que l'Amérique du Sud et l'Inde, comme l'avait été précédemment l'Afrique, se trouvaient mis en contact avec les continents du

Nord et recevaient ainsi par immigration une faune nouvelle, Madagascar restait isolé, conservant dans toute sa pureté sa faune tertiaire. Telle est probablement la cause qui a permis à Madagascar de rester le témoin intéressant et unique d'un âge géologique dont les traces ont été effacées partout ailleurs et de posséder un nombre d'espèces animales hors de proportion avec le peu d'étendue qu'il présente aujourd'hui.

PAR

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