‹ Madagascar au début du xxe siècleChapitre 19 sur 67 · GUILLAUME GRANDIDIER · texte numérisé non relu

GUILLAUME GRANDIDIER

Les habitants de Madagascar sont depuis longtemps l'objet des études des voyageurs et des savants ; les renseignements que Ton a sur leur nombre, leur répartition, leur origine et leurs mœurs sont contradictoires. Toutefois, grâce aux explorations qui ont été faites dans la grande île depuis une trentaine d'années et à la connaissance plus complète et plus exacte que nous en avons depuis sa conquête, nous voyons un peu plus clair dans ce chaos d'informations. Je vais tâcher aujourd'hui de vous exposer rapidement l'état actuel de nos connaissances à ce sujet qui a, avec raison, appelé l'attention des anthropologistes et des historiens.

La population de Madagascar est très inégalement répartie à la surface de Tile et a une faible densité. Les estimations des voyageurs ont varié entre 1 million 1/2 et 6 millions d'habitants, mais la plupart ont admis le chiffre de 3 à 4 millions. Quoique, en dehors de l'imerina et du Betsileo, aucun recensement sérieux n'ait encore été fait, on révalue aujourd'hui approximativement à 2.K00.000 âmes. C'est peu pour un pays dont la superficie atteint presque 600.000 kilomètres carrés, ce qui donne une moyenne d'environ 4 habitants par kilomètre carré, chiffre excessivement faible, si on le compare à ceux de l'Europe qui sont dix fois plus grands. Dans ce nombre total, les habitants du plateau central de Madagascar, c'est-à-dire les Hova et les Betsileo, entrent pour plus d'un million et ceux de la région côtière de l'Est pour 400.000, tandis que, dans l'Ouest et dans le Sud, la population est très clairsemée et encore mal connue, au moins numériquement.

Cette population était au début divisée en une infinité de petites tribus ou plutôt de familles, absolument indépendantes les unes des

MADAr.ASCiR. 16

autres et obéissant chacune à son chef naturel. Ce n'est qu'après la venue des immigrants arabes, indiens, malais et européens, dont nous parlerons tout à l'heure, que plusieurs de ces familles ont commencé à se grouper autour des chefs étrangers. Ces] groupements^ont pris peu

(Clichi de l'état-major).

Fig, 420. — Femme sakalava.

à peu un grand développement, surtout depuis le xvm® siècle, et il s'est formé ainsi 17 peuplades principales, ou tribus, entre lesquelles se divisent tous les habitants de l'île et dont je vais vous donner Ténumération. Je dois toutefois dès maintenant faire remarquer que presque tous les chefs de ces peuplades appartiennent à une race différente de celle du fond même de la population.

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A l'extrémité septentrionale de File, nous trouvons : les Antankor rana, qui occupent toute la partie située au Nord d'une ligne tirée du Sud de Sahambavany à la rivière Sambirano, au fond de la baie d'Ampasindava; puis, en descendant le long de la côte Ouest, la grande tribu des Sakalava (fig. 120, 134, 163 et 165), dont le territoire est considérable, puisqu'il comprend presque toute la région occidentale, depuis la baie d'Ampasindava, en face Nosy bé, jusqu'à l'Onilahy qui se jette dans la baie de Saint-Augustin ; elle se subdivise en nombreuses peuplades qui portent les noms de Sakalava du Nord ou Antiboina et à'Antambongo^ d'Antimaraha^ d'Antimailakay d'Antimena, d'Antifiherenana, selon la partie de rOuest qu'ils habitent. Dans tout le pays Sakalava, au moins entre le cap Saint-André et la baie de Saint-Augustin, il y a deux groupes de familles très distinctes, l'un celui des F^;ro qui habitent sur le bord de la mer, et dont la vie se passe à pêcher le Poisson, qui constitue leur principale, sinon leur unique nourriture, et à chasser les Tortues de mer; l'autre, celui des Masikaro ou pasteurs, qui habite l'intérieur, et dont la seule occupation est l'élevage des Bœufs, auquel ils joignent quelques petites cultures. Après les Sakalava, dans le Sud de la rivière Onilahy, viennent les Mahafaly (fig. 121), puis les Antandroy qui occupent la région australe; ces deux peuplades sont peu nombreuses et vivent de la manière la plus précaire dans les plaines sablonneuses et arides de cette partie de l'ile. Ce sont de tous les habitants de Madagascar les moins connus, leur pays n'ayant pas encore été visité dans toute son étendue. Doublons les caps de Sainte-Marie et d'Andavaka; nous arrivons à la région plus verdoyante de l'Est. Les environs de Fort-Dauphin sont habités par les Antanosy, dont une partie importante, au moment de la conquête de leur pays par les Hova, a émigré dans l'intérieur à une centaine de kilomètres de la côte occidentale. En remontant vers le Nord, on trouve successivement les Antisaka, les Antifasina (fig. 139, 140 et 162), les Antimoronay puis àMananjary et aux environs, les Antambahoaka, qui sont tous intéressants au point de vue historique, mais n'occupent qu'une petite surface de pays.

Fig. 121. — Femme mahafaly.

enfin les Betsimisaraka (fig. 122, 132, 156 et 158), que séparent en deux les Betanimena^ dont le pays s'étend sur la côte entre Beparasy et le pangalane de Tanifotsy.

Dans Tintérieur de Tîle, on compte sept peuplades : sur le plateau

(Cliché de V tat-mâjor).

(Fig. 422. — Femme betsimisaraka.

central, ce sont, au Nord, les Hora (fig. 123, 136, 137 et 157) et, au Sud, les Beisileo (fig. 124), qui sont les plus nombreuses, les plus

ETHNOiiRAPHlE 221

industrieuses et, du reste, les plus connues de Tile ; plus au Sud, les Bara qui se divisent en plusieurs groupes dont les Bara W, les Bara

(Cliché de l'iut-major).

Fig. 123. — Femme hova.

Vinda^ les Bara Imamono^ les Bara Antivondro^ les Bara Matiambia Gont les principaux (lig. 12o et 138). Entre les pays Bara et Betsileo, d'une part, et les pays des Antaimorona et des Betsimisaraka, d'autre part, il y a les Tanala^ qui, ainsi que leur nom l'indique, vivent en

zzz

pleine forêt, sur le haut versant de la grande chaîne côtiëre. Au Nord des Tanala, entre Tlmerina et le pays des Betsimisaraka, se trouve la tribu des Bezanozano (fig. 126), qui n'est pas très nombreuse et qui est mêlée avec celle des Betanimena.

Ao Nord-Est de Tlmerina et au Nord du pays Bezanozano, tout

(Clichi de l'état-major).

Fig. liH. — DoUiloo.

autour du lac Alaotra et des marais avoisinants, habitent les Sihnnaka qui sont tout à la fois pêcheurs et pasteurs (fig. 164).

Enfin, le plateau de Bealanana, qui est situé au Nord des Sihanaka. entre les Sakalava du Nord, les Betsimisaraka et les Antankarana, est occupé par les Tsimihety, qui paraissent être un mélange de ratées

diverses et qui se distinguent de toutes les autres par certaines cou*

tûmes particulières.

ti A rOuest et au Sud de l'Iraerina et du Betsileo, s'étendent de vastes

(Giché de M. JoUen).

|Fig. 125. — Ratsimamanga,. chef bara.

espaces qui étaient jadis parcourus par des bandes de pillards et oii paissaient en paix des troupeaux de Bœufs sauvages. Aujourd'hui, il n'y a plus de pillards et les Bœufs sauvages ont disparu, de sorte que le pays est plus désort que jamais.

On donne partout aujourd'hui aux habitants de Madagascar le nom

G. GRANDIDIKR

de Malgaches, nom qui est d'origine étrangère ; ils n'avaient jadis aucun terme collectif pour désigner l'ensemble des peuplades, qui avaient chacune son appellation particulière ; en effet, ils formaient, comme

(Cl:cbê J« rétaMnajor).

Fig. 12G. — Bezanozano.

nous Tavons déjà dit, um} foule de petites tribus n'ayant entre elles aucun lien politique ni commercial, et dont les seuls rapports étaient les razzias fré(|uentes et réciproques de Bœufs et d'esclaves qu'ils se Taisaient entre voisins.

Sauf les Merina ou Hova, qui, depuis Andrianampoinimerina, au commencement du xix« siècle, ont possédé un gouvernement régulier

KTHNOGRAPHIE 225

et qui, aux yeux de l'Europe, politiquement parlant au moins, représentaient Madagascar tout entier, les autres tribus vivaient dans un isolement complet, formant de petits groupes de quelques centaines d'individus, sous l'autorité pour ainsi dire nominale du chef principal de famille. Les Sakalava de l'Ouest et les Betsimisaraka ont été aussi, pendant quelque temps, soumis à Tautorité d'un souverain unique ; les premiers ont eu comme chef un certain Lahifotsy, qui, au milieu du xvu« siècle, conquit la région occidentale dont ses descendants étaient encore les maîtres lors de notre conquête ; les seconds se rangèrent sous les ordres de Ramaromanompo, vers 1712, alin de défendre leur territoire contre l'envahissement de leurs voisins, les Betanimena. Différentes circonstances, telles que les rivalités entre les nombreux descendants du grand chef sakalava et la prise du pays betsimisaraka par les Hova, n'ont pas laissé durer longtemps cet état de choses.

Etudions maintenant ce que sont les Malgaches, à quelle race ils appartiennent, quelle est leur origine. C'est en réalité un problème complexe et qu'il n'est point facile de résoudi'e.

A première vue, ils paraissent ne se rattacher à aucune des races connues ; ils sont en effet formés d'éléments très divers, venus de tous les points du globe. A un fonds de population qui a formé le premier noyau des habitants de File, et dont l'originC;, ainsi que nous allons le voir, est indo-mélanésienne, sont venus s'ajouter, par voie d'immigrations successives, des Arabes, des Indiens, des Malais, des Africains etdes Européens; il en résulte que les habitants de Madagascar sont presque tous, à un degré plus ou moins grand, des métis, chez lesquels les caractères primitifs sont effacés, mais dont Torigine première est révélée par leur étude anthropologique et sociale (1).

Beaucoup d'auteurs ont rapproché et rapprochent encore aujourd'hui la masse des Malgaches des nègres africains, à l'exception toutefois des Andriana ou nobles de l'Imerina que tous s'accordent à reconnaître pour de vrais Malais. Or, l'étude comparée des caractères anthropologiques et physiques, des mœurs, des croyances, des institutions, de l'industrie, de l'architecture et de la langue obligent au contraire à rapporter les Malgaches au type noir oriental ou indo-océanien, et non pas au type noir africain. Cette conclusion s'appuie sur une

(1) A. Gkasdidiku, Ethnographie de Madagascar, livre I, Origine des Malgaches, Paris, 1901.

foule d'observations, mais on ne possède à ce sujet aucune légende. On n'a de traditions relatives à l'arrivée d'immigrants dans l'île que pour trois petits groupes ethniques : 1® les Antalaotra du Nord-Ouest ; 2» les Antambahoaka, les Zafind'Raminia et les Antimoronade la côte Sud-Est, qui tous sont d'origine arabe, et 3» les Andriana, ou nobles de l'Imérina, qui forment, comme nous le verrons plus loin, la première des trois classes entre lesquelles sont divisés les habitants du centre, que nous avons tort d'appeler du nom générique de Hova^ tandis qu'en réalité ce nom ne désigne que les personnes appartenant à la 2® classe, c'est-àdire à celle des libres, la troisième étant celle des esclaves ou Mainty. Afin d'éviter les confusions que ce double sens a si souvent provoquées, nous emploierons le mot Merinay qui est la vraie appellation, pour désigner l'ensemble de la population de la partie Nord du plateau central ou Imerina, réservant les noms d'Andriana, de Hova et de Mainty aux trois classes qui la composent.

Lorsqu'on voyage à travers l'île, on est frappé de l'uniformité des coutumes et surtout de l'unité de la langue. N'est-il pas surprenant, en effet, de trouver, chez des peuplades dont les seuls rapports étaient les razzias et les pillages entre voisins, un idiome unique, qui ne diffère, chez chacune d'elles, que par la prononciation et par quelques mots spéciaux introduits par des immigrants étrangers ou substitués à d'autres dont l'usage, par suite de superstitions locales, devenait prohibé? Depuis longtemps, les marins et les voyageurs avaient remarqué cette unité de langage dans toute File de Madagascar et avaient même constaté ses rapports avec les dialectes malayo-polynésiens, mais aucun n'en avait tiré la conséquence, cependant logique, que la masse des Malgaches ^vait dû venir de rExtrême-Orient, apportant son langage ; on avait cherché à expliquer ce fait en disant que les Andriana, qui étaient universellement reconnus comme d'origine malaise, et qui avaient imposé leur autorité sur l'Imerina et sur les régions voisines, avaient en même temps imposé leur langue, non seulement aux populations qu'ils avaient soumises, mais encore à toutes les autres peuplades de l'île, hypothèse inacceptable. Si le caractère malayo-polynésien, et non point malais, de la langue malgache a été reconnu dès la découverte de l'île, la parenté de ses habitants avec les nègres orientaux, qui ressort aussi bien de l'étude de leur aspect physique et de leurs mœurs que de celle de la linguistique, n'avait jamais été affirmée, ni même soupçonnée jusqu'aux voyages de mon père.

En effet, tous les Européens qui avaient eu Toccasion d'être en rapports avec les Malgaches autres que les Andrianà et les chefs des principales tribus, avaient été frappés de la couleur de leur peau, qui est en effet foncée, sans être cependant d'un aussi beau noir d'ébène que celle des Sénégalais et des Soudanais ; ils en avaient conclu que les habitants de Madagascar étaient des nègres africains, oubliant qu'il existe, en Asie et en Océanie, des populations noires qui, par un certain nombre de traits physiques et de caractères anthropologiques et moraux, se rapprochent beaucoup des indigènes de Madagascar.

Il faut dire aussi qu'une des raisons principales, pour lesquelles Torigine africaine des Malgaches a été universellement acceptée, c'est que l'Afrique est toute proche et qu'il semble naturel que ce soit ce continent qui ait fourni les premiers habitants de Madagascar, tandis que rinsulinde en est à une distance énorme, qui parait infranchissable pour des sauvages à ceux qui ne connaissent bien ni le régime des courants et des vents de l'Océan Indien, ni l'histoire et les mœurs des populations indo-mélanésiennes. Or, les nègres de la côte Sud- Est d'Afrique sont de très mauvais marins et n'affrontent pas la haute mer ; d'autre part, les courants dans le canal de Mozambique ne sont pas favorables aux traversées de l'Ouest vers l'Est, tandis qu'au contraire, les Indo-Mélanésiens sont des navigateurs excellents et que le grand courant trans-océanien porte directement vers Madagascar. Au commencement du Xix® siècle, une jonque malaise, surprise dans la mer de la Sonde par une tempête, a été entraînée par les courants vers rOuest et a atterri à Tamatave; et, en quelques mois, lès pierres ponces vomies par le fameux volcan Krakatoa ont envahi la plage de la côte orientale; il y en a même qui ont été poussées jusqu'en Afrique, aux environs de Port-Elisabeth, où l'on a trouvé, mêlées à ces pierres flottantes, des graines de Banlnytonia speciosa qu'on a plantées et qui ont germé. On voit donc que, loin d'être impossible, la venue à Madagascar de bateaux indo-mélaucsicns et malais est non seulement possible et probable, mais certaine.

Ces Indo-Mélanésiens, en débarquant à Madagascar, ont-ils trouvé le pays déjà occupé par des aborigènes? C'est ce qu'on ne peut dire, mais, s'il y avait des habitants, ils devaient, en tout cas, être en très petit nombre et dans un état de civilisation bien peu avancé, car, ni dans les mœurs, ni dans la langue des Malgaches, on ne trouve aucune trace de leur influence.

A ce fonds de population indo-mélanésienne, qui la première a occupé Madagascar, est venue se joindre, par voie d'immigration, une colonie malaise. Il n'y a en effet aucun doute que les Andriana, ou nobles de Tlmerina, qui ont pris le commandement et la direction morale des Vazimba qui habitaient le centre de File avant leur arrivée et qu'ils ont soumis à leur autorité, sont de race malaise pure. Les études anthropologiques le prouvent de la manière la plus nette et, à première vue d'ailleurs, il est impossible de distinguer un Andriana de sang pur d'un Javanais. Les quelques individus du centre de Madagascar qui sont venus à Paris pendant la dernière Exposition, lorsqu'ils se promenaient en ville, étaient toujours désignés par les passants sous le nom d'Indiens et jamais sous celui de Nègres.

A quelle date et où ont débarqué ces immigrants de race jaune ? Les traditions conservées par les Malgaches à ce sujet sont très peu précises; néanmoins, il parait assez probable qu'ils ont atterri siur la côte Sud-Est, où ils ne purent s'établir par suite de l'hostilité qu'ils rencontrèrent de la part des Arabes qui y étaient déjà installés et qui tenaient sous leur autorité toutes les populations des environs. Il est possible aussi que l'insalubrité de cette région les ait déterminés à la quitter. Ils gagnèrent les hauts plateaux, l'Imerina, où le climat est beaucoup plus sain et dont les habitants,les Yazimba qui étaient d'un caractère doux et pacifique^ furent soumis par eux sans grandes difficultés.

D'après la généalogie d'Andrianampoinimerina, qui est le vrai fondateur de la monarchie malaise, et dont les noms des ancêtres ont été précieusement conservés par ses sujets, on peut admettre que la venue des Malais, ou plus exactement des Javanais, à Madagascar n*est pas antérieure au xvi« siècle. Une partie d'entre eux monta presque de suite en Imerina, où l'un de leurs chefs épousa une princesse de race Vazimba, comme l'indique son nom Rangita qui signifie «la crêpée ». Entre Rangita et Andrianampoinimerina, qui régna de 1787 à 1810, on reconnaît généralement 12 souverains, ce qui met approximativement le débarquement de cette immigration jaune vers le milieu du xvi<^ siècle.

En résumé, la population de l'Imerina se compose des descendants des Vazimba, ou premiers occupants de cette province, et des Javanais (|ui, tout à fait au début de leur occupation, se sont mêlés aux indigènes, mais qui, depuis leur troisième roi, ont eu soin de ne se marier qu'entre eux, et qui ont, par conséquent, gardé leur type primitif assez pur.

La première notion sur le royaume d'Imerina a été donnée, en 1613, par le P. Luiz Harîano, qui le désigne sous le nom de royaume des Hova. Dès cette époque, les Herina étaient en effet en rapports avec les habitants de la côte Nord-Ouest, où ce missionnaire en a vu plusieurs. Mais le seul voyageur qui ait fourni des renseignements sérieux et exacts sur le centre de Madagascar avant le xix« siècle, est Mayeur, qui Fa visité en 1774 et qui a marqué, dans ses précieux écrits, tout 1 etonnement dont il a été saisi en trouvant, à quarante lieues de la mer, un peuple beaucoup plus civilisé et plus instruit que les tribus des côtes, qui étaient cependant en relations suivies avec les Européens d'ancienne date. On a cru que Flacourt avait eu connaissance de rimerina et de ses habitants, mais Tidentification qu'on a établie avec ses Vohits Anghombes n'est pas e\dLCie{l).

n est probable que, très longtemps avant les Javanais, il est venu à Madagascar des Juifs Iduméens. La présence de colonies juives sur la côte orientale de cette ile et aux Comores est attestée dans divers manuscrits arabes, ainsi que dans les ouvrages de Flacourt et de François Martin qui ont rencontré des descendants de ces Juifs à Sainte- Marie et sur la côte voisine. Ces sémites se sont, depuis, tellement mélangés avec la population indigène qu'il est impossible d'en retrouver la trace, quoique certaines coutumes malgaches doivent leur être attribuées, entre autres la géomancie et l'habitude de compter par mois lunaires qui semblent avoir été importées avant la venue des Musulmans.

Si les Juifs n'ont pour ainsi dire laissé aucunes traces à Madagascar, il n'en est pas de même des Arabes, dont l'influence morale a été grande sur l'île tout entière. Les renseignements que nous possédons sur l'époque de leur arrivée dans cette île sont rares et peu précis; il n'en est pas moins certain qu'ils ont fondé, il y a plusieurs siècles, des colonies assez considérables en plusieurs points de l'Ile, comme l'attestent les historiens arabes et portugais, ainsi que les ruines qu'on a découvertes, surtout dans le Nord, tombeaux, maisons, murs d'enceinte, fragments de poteries, bijoux, etc., et qui montrent que des établissements importants y ont été jadis florissants (iig. 127); malheureusement, la destruclîon de ces villes

(1) A. Gbamdidibb, Ethnographie de Madagascar, livre I. De l'origine des Malgaches, p. 8S-90. Paris, i901.

remonte à une époque assez éloignée, probablement au xvi« siècle, et les légendes locales font peu d'allusions à la venue des Arabes, sauf chez les quelques peuplades du Sud-Est dont les chefs, qui sont d'origine sémite, ont conservé certaines pratiques de l'islam et possèdent des annales, très sommaires, il est vrai.

Les Arabes ont eu trois centres principaux de colonisation à Mada-

Fig. 127. — Fouilles faites en 1899 par M. 6. Grandidier h Mahanara (côte N.-E.) sur l'emplacement d'une ancienne ville arabe.

gascar. Leurs premières immigrations ont eu lieu sur la côte Nord- Ouest, dès le ix« siècle probablement, et, depuis cette époque, les relations entre cette côte et l'Arabie, la Perse, l'Inde et les colonies sémites de l'Afrique orientale n'ont cessé d'être fréquentes. Les premiers Arabes venus sur la côte orientale d'Afrique et aux Comores, à la suite des nombreuses luttes religieuses qui ont éclaté en Arabie après la mort de Mahomet, Arabes chiites, ont dû céder plus tard la place, à la suite d'une guerre malheureuse, à des Musulmans sunnites, par conséquent ennemis, et ils se sont retirés dans le Nord de Madagascar, qu'ils ont colonisé et où l'on retrouve leurs descendants sous le nom d'Onjatsy. Plus tard encore, à la fin du xm® ou au xiv* siècle»

d'autres Arabes sont venus de la côte de Malabar avec des matelots indiens et ont atterri aux environs de Vohémar, d'où ils ont été peu après chassés par les Sunnites de la côte Nord-Ouest, qui sont venus y établir une colonie dont j'ai eu l'occasion de fouiller les ruines, signalées par M. Jully en 1898, et où j'ai découvert, entre autres choses

Fig. 128. — Puits arabe à Mahanara (côte N.-E.).

intéressantes, un puits fait en cylindres de béton aggloméré (fig. 128).

Obligés de quitter ces lieux, ils sont descendus jusque dans le Sud, où Flacourt les a trouvés et où nous les retrouvons encore aujourd'hui sous les noms d'Ântambahoaka, aux environs de Hananjary, et de Zafind'Raminia, à Fort-Dauphin et dans tout l'Anosy. Sur les bords du Matitanana, toujours dans le Sud-Est, il est venu des immigrants arabes postérieurement aux Zafind'Raminia; ce sont leurs descendants qu'on appelle Antimorona.

Tandis que les Antalaotra, ou gens d'outre-mer comme on nomme aujourd'hui les métis arabes qui habitent le Nord-Ouést, ont

conservé les coutumes et les pratiques islamiques, étant en rapports constants avec les Musulmans de l'Asie et de TAfrique (fig. 129), ceux qui habitent le Sud-Est et qui, au contraire, sont depuis plusieurs

siècles sans relations avec

leurs coreligionnaires, qui.

du reste, appartenaient probablement comme lesOnjatsy à la secte athée des Karraathes, non seulement nont.

pour ainsi dire, aucune de ces pratiques, mais leur aspect physique ne rappelle guère celui de leurs ancêtres sémites, de sorte que, si les annales écrites en caractères arabes, mais en langue malgache, où sont consignées leurs traditions, et si quelques fragments du Koran qu'ils conservent précieusement, n'étaient là pour témoigner que leurs ancêtres sont bien venus d'Asie, rien ne mettrait sur la voie de leur origine (1).

Nous ne parlerons que pour mémoire des métis d'Arabes et de nègres et des Banyans de l'Inde, qui s'en vont faire la traite dans toute la région occidentale, et qui ne présentent pas d'intérêt au point de vue de l'ethnographie des Malgaches.

La côte Sud-Est n'a pas été colonisée seulement par les Arabes; il y est venu aussi des Indiens, les uns au commencement du xiv^ siècle,

(1) A. Grandi DiKB, Ethnographie de Madagascar, livro 1, ch. iv, Des immigralions arabes. Paris, 1901.

FJg. 129. — Le prince Salinio (de Mainlirano).

les autres à une époque un peu plus récente. Ces derniers, qui étaient

(Cliché TCâtat).

Fig. 130. — Ruines de Tancien fort français de Fort-Dauphin.

originaires de la province de Goudjerat, dans le Nord-Ouest de Tlnde, ont été la souche des chefs Antisaka, dont la souveraineté s'étendait

Fig. 131. — Fort- Dauphin : ancienne enceinte du fort bâti par Flacourt au milieu du xvii* siècle.

et s'étend encore aujourd'hui sur la côte Est entre le Manampatrana au Nord et le Masianaka au Sud. C'est de ce petit État que sont partis

IIADAGASCAB 17

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les ancêtres des rois et des nobles Sakalava et Hahafaly. Les Français comme Ton sait, y sont venus au milieu du xvu® siècle et y ont fondé la ville de Fort-Dauphin (fig. 130 et 131) (1).

Dans le Nord et le centre et sur toute la côte occidentale de Madagascar, il y a de nombreux individus de race africaine, qui ont été plus ou moins récemment apportés comme esclaves et que les riches Sakalava ont achetés. Pendant longtemps, les Makoa ou Cafres furent les seuls bons travailleurs de la région; ce sont eux surtout qui cultivaient la terre. Aux environs de Tuléar, le roi du Fiherenana, Tompomanana avait des champs merveilleusement irrigués par de larges canaux qui étaient l'œuvre de ses esclaves africains. Rs portaient les tatouages par brûlures ou par incisions, caractéristiques de leurs tribus. Hais, peu à peu, beaucoup d'entre eux se sont affranchis, ont créé des familles, ont fait du commerce ; l'élément nègre africain, plus ou moins pur, s'est ainsi largement développé pendant le xix® siècle, dans une grande partie de Madagascar, surtout dans l'Ouest.

La côte Est, entre Foulepointe et la baie d'Ântongil, a été, à la fin du xvn® et au commencement du xvm« siècle, le repaire préféré des pirates européens, qui ont, à cette époque, écume la mer des Indes où ils n'ont cessé de faire de riches prises. Résidant à terre, souvent pendant assez longtemps, ils ont contracté des unions avec les femmes du pays et ont laissé dans l'Ile une nombreuse postérité; leurs descendants, connus sous le nom deMalata ou mulâtres, ont joué un rôle important dans l'histoire de la côte orientale. La fondation du royaume Betsimisaraka, de beaucoup le plus 4mportant de cette région, est dû à Ramaromanompo qui était le fils d'un forban anglais, nommé Thomas White?, et d'une] princesse malgache, nommée Rahena.

Plus récemment, des créoles des îles de la Réunion et de Maurice se sont établis dans les principaux ports de l'île pour y faire, soit le commerce des productions naturelles du pays qu'ils achètent aux indig'^nes, soit la culture de la Vanille, du Caféier, du Cacaoyer, etc., et y ont aussi introduit une certaine quantité de sang blanc.

En résumé, la population actuelle de Madagascar se compose d'un fond% indo-mélanésien, dont les immigrations, car il y en a eu certainement plusieurs, remontent à une époque très ancienne, et qui est peut-être venu s'ajouter à quelques rares habitants autochtones, mais

A. Grandidibr, loco cUaio, livre I, ch. v. Des immigrations indiennes.

qui, en tout cas, se les est incorporés à un tel point qu'on n'en retrouve aucune trace, ni dans l'aspect physique, ni dans les mœurs ou les croyances. * ,

Sur ce tronc indo-mélanésien se sont greffés, en Imerina, des

(Cliché de M. Maria).

Fi^. 132. — Femme bctsimisaraka.

Javanais; sur les côtes Nord-Ouest, Nord-Est et Sud-Est, des Arabes venus à diverses époques et de divers pays; dans l'Ouest et le centre, de nombreux Africains apportés comme esclaves; dans le Sud-Est et rOuest, des Indiens ; dans TEst, des Européens, forbans ou créoles.

Il est à remarquer que c'est des familles, issues de ces divers immigrants, que sont sortis pour ainsi dire tous les chefs et nobles, ou Andriana, des diverses peuplades, tandis que les Hova d'Imerina et les Vohitra des côtes, c'est-à-dire les gens libres, par opposition aux

(Cliché de l'ètat-major).

Fig. 133. — Femme andriana (de Tlmerina).

Mainty ou esclaves, appartiennent à la race primitive ou indo-mélanésienne, plus ou moins mélangée, il est vrai, à cause de la licence des mœurs qui est si grande à Madagascar, avec les immigrants étrangers et leurs descendants.

Nous allons maintenant passer rapidement en revue les caractères physiques, intellectuels et moraux des Malgaches.

Les habitants de Madagascar ont les uns, Taspect négroïde (fig. 132, 156, 158, 163, 164 et 173), tandis que les autres rappellent la race jaune oumongolique(lig. 133 et 136). La couleur de leur peau est très variable; on trouve toutes les nuances, du jaune bistre, chez les Andriana de rimerina, au noir intense des Sakalava. Les cheveux, d'ordinaire longs, sont droits ou crêpés, jamais en grains de poivre comme|chez certains habitants du centre de l'Afrique. Ils sont, à Texception des Mongoloïdes, grands, bien musclés et robustes, ce qui n'a rien d'étonnant à cause de la vie qu'ils mènent, toujours en plein air et à peu près nus. Les hautes classes de toutes les tribus, et en particulier les Andriana de rimerina, ont la peau plus claire et les membres plus fins que les classes inférieures qui sont obligées de se livrer à des travaux pénibles. Les femmes sont plutôt jolies, leurs traits sont agréables et leur physionomie est douce.

Les Malgaches, qui, comme les Betsimisaraka, les Bara et certains Sakalava, sont restés des Indo-Mélanésiens assez purs, diffèrent un peu comme type des autres peuplades; ils ont le visage ovale, avec le front haut, le nez large et un peu aplati, de grosses narines, une grande bouche et des lèvres assez épaisses (fig. 134, 165 et 173).

Les déformations crâniennes sont actuellement inconnues à Madagascar; mais, jadis, les Vazimba avaient, paraîtril, la coutume de comprimer le frontal et Toccipital de leurs enfants, afin de donner à leur tête une forme pyramidale.

Les Malgaches ont l'esprit vif, mais retors, et une grande facilité d'assimilation et d'imitation, mais peu d'initiative. Ils apprennent en peu de temps les métiers manuels que les Européens leur montrent, mais, s'ils copient habilement les modèles qu'on leur fournit, ils ne cherchent pas à les perfectionner, ni à inventer. La lutte pour la vie a seule excité un peu leurs instincts inventifs ; les moyens de défense qu'ils ont employés pour mettre leurs villages à Tabri des coups de main de leurs voisins, tels que fossés, portes fermées par des meules de pierre, haies impénétrables de Cactus ou Nopals, etc., ainsi que le drainage des fonds de vallées et l'assèchement des marais pour établir des rizières, sont le résultat des dures conditions d'existence dans lesquelles se sont trouvés les Malgaches, surtout dans le centre de Tile.

Leur éducation intellectuelle est assez facile à faire ; ils appren-

nent rapidement à lire et à écrire. Ils ont la parole facile; toutes les affaires se traitent en public dans de longs palabres qu'ils appellent kaJbaryy et où chacun donne son opinion, en faisant un véritable et souvent éloquent discours, adroitement entremêlé de proverbes et de citations.

Les Malgaches, en général, sont sociables ; ils aiment le plaisir et

(Cliché de l*2tat-major); Fig. 134. — Femme sakalava. ,

sont sensuels et voluptueux. Les femmes, tant qu'elles ne sont pas mariées, jouissent d'une liberté à peu près absolue et les liens conjugaux s'établissent dès l'âge le plus tendre.

N'ayant pas de besoins, ils sont paresseux et apathiques ; l'intérêt ou le rhum peuvent seuls les décider à travailler. En un mot, leur état d'âme se symbolise bien par le refrain suivant d'une de leurs chansons favorites : « Reposons-nous, le temps ne nous manque pas. »

Hs sont doux dans les relations ordinaires de la vie et ils ont pour leurs enfants un grand amour. L'adoption est une chose très fréquente et, lorsqu'un Malgache épouse une femme qui a déjà des enfants, il les considère comme siens et les traite comme tels. Ils ont le respect des vieillards et, dans une certaine mesure, des femmes; non pas qu'ils les traitent tout à fait en égales, mais en subordonnées intelligentes ; elles ne sont pas toutefois affranchies des travaux même pénibles.

L'hospitalité la plus large est pratiquée chez toutes les peuplades de Madagascar et, le plus souvent, un étranger ou un voyageur qui passe devant une maison à l'heure du repas, est invité à entrer et à en prendre sa part.

En résumé, les Malgaches sont, au premier abord, sympathiques et avenants; malheureusement, on revient vite sur cette première impression, car ils n'ont aucune notion de morale et, dès qu'on pénètre un peu ^ans leur vie intime, on voit qu'ils n'ont guère de bons sentiments et que la superstition seule met quelquefois un frein à leurs passions.

L'organisation sociale des Malgaches est différente chez les habitants des hauts plateaux du centre, c'est-à-dire de l'Imerina et du Betsileo, et chez ceux des régions côtières. La répartition de la population dans l'Ile est d'ailleurs très inégale; dans certaines parties du massif central, sa densité est grande ; les villages y sont nombreux, stables, fortifiés, entourés de cultures, en particulier de rizières ; les habitants de cette région ont eu, dès le commencement du xix« siècle un gouvernement régulier et puissant, dont les représentants résidaient dans les principales villes et dont le chef suprême était le souverain à Tananarive (fig. 135). Toutes les autres peuplades que nous avons énumérées étaient, au contraire, composées d'un grand nombre de familles 4|uî occupaient chacune un ou plusieurs petits hameaux et dont le chef était le plus âgé ou le plus respecté des membres de la communauté.

Chez tous les Malgaches, la population est divisée en trois classes : i» les Nobles, qui sont, comme nous l'avons déjà dit, presque tous d'une race différente de celle de la masse du peuple, et parmi lesquels sont pris les rois ou chefs de la tribu ; 2<» les Libres, qui sont les descendants des Tompontany^ c'est-à-dire des maîtres du sol ou premiers occupants et par conséquent des chefs indo-mélanésiens qui exerçaient l'autorité avant les immigrations javanaises, arabes, in-

G. GRANDmiER

diennes et autres ; 3^ les Esclaves, qui contiennent plusieurs catégories. Chez les Merina, les Nobles sont de race javanaise plus ou moins

es

pure et s'appellent, comme nous Tavons] dit plus haut, Andrimia (fig. 133 et 136); chez les Antanosy, les Antimorona et les Autam-

bahoaka , ils sont d'origine arabe ; chez les Tanala, les Betsileo, etc., ils ont aussi du sang arabe ; chez les Hahafaly et les Sakalava, ce sont probablement des descendants d'Indiens ; chez les Betsimisaraka du Nord, ce sont des mulâtres, nés de Tunion de femmes indo-mélanésiennes avec des Européens. La seconde classe ou celle des hommes libres

Fig. J36. — Ramanankirahina, de la caste des Andriana.

porte, chez les Merina, le nom de Hova (fig. 137); ce sont, comme nous 1-avons dit en parlant des origines des Malgaches, les descendants des Vazimba qui occupaient le centre de Tîle, lorsque les immigrants javanais y sont venus, et qui sont aujourd'hui de sang tri's mêlé. C'est donc à tort qu'on applique aujourd'hui ce nom d'Hova à l'ensemble de la population de l'Imerina, puisqu'en réalité il ne désigne qu'une des trois classes entre lesquelles cette population est répartie,

m 6. GRANDIDIER

Ces trois castes d'individus sont eniermées dans des bornes infranchissables, d'où ils ne peuvent sortir sous aucun prétexte. Les Nobles ont un très grand orgueil et sont très jaloux de leurs privilèges, qu'ils ont obtenus à la suite de conquêtes et de guerres nombreuses ; leurs femmes, sous peine d'exclusion de leur famille et de leur caste, ne peuvent contracter d'union avec des hommes d'un rang inférieur. En somme, l'état féodal et la monarchie absolue sont les

Fig. 1H7. — Filles de Rasanjy, gouverneur de l'Imerina.

formes de gouvernement les plus ordinaires dans l'île ; mais souvent l'anarchie règne en maîtresse.

A l'exception des Merina, qui ont toujours été de tins et habiles politiques et qui, désireux d'étendre leur autorité sur l'île entière, ont eu depuis un siècle une armée permanente, avec un ministre de la guerre et des cadres d'officiers, toutes les autres tribus de Madagascar ne faisaient la guerre que dans un but de pillage, se livrant à des razzias continuelles sur les territoires limitrophes; en somme, elles étaient toujours' en état d'hostilité les unes avec les autres et leur seul but était de voler à leurs voisins des Bœufs et des esclaves.

En général, ces expéditions étaient préparées en secret; l'attaque du village se faisait la nuit ou au lever du jour, de manière à surprendre les habitants, soit pendant leur sommeil, soit pendant qu'ils étaient occupés à faire sortir leur bétail et à piler le riz; elle avait

liea tantôt sans bruit, tantôt» au contraire, au milieu de cris et de yociférations. L'appel pour la guerre ou pour donner Tassant se faisait au son de Yantsiva ou grande conque marine, semblable à celles dont, suivant la mythologie, les tritons se servaient comme de trompettes, et qui, à Madagascar où elle remplit le même rôle, est réservée aux rois.

Lorsqu'ils avaient réussi à s'emparer d'un village, ils emmenaient les chefs qu'ils ne relâchaient que contre rançon, mais ils ne les tuaient pas; même au plus fort de la lutte, il était défendu aux combattants de tirer sur le roi ou les princes ennemis. Ces guerres étaient très peu meurtrières; dès qu'il y avait deux ou trois blessés, on arrêtait d'ordinaire le combat.

Afin de se mettre à l'abri des assauts de leurs voisins, les Malgaches ont dès longtemps fortifié leurs villages, et certaines peuplades ont acquis dans cet art une réelle habileté. Dans tous les pays montagneux du centre, du Nord et de l'Est, ils construisent ou du moins construisaient autrefois leurs villes et leurs villages au sommet de montagnes ou de collines assez élevées, qui constituaient déjà une défense naturelle; ils les entouraient, en outre, de fossés larges et profonds, toutes les fois qu'il leur était possible de creuser la terre, et ils en fermaient l'entrée, soit avec une porte en bois très solide, soit avec un grand disque de pierre, sorte de meule qu'on roulait chaque soir devant l'ouverture. Dans les plaines de TOuest et du Sud, ce , genre de fortifications étant impraticable, les indigènes recourent à un autre procédé : ils entourent leurs villages d'une haie de Cactus ou Nopals, dont les épines, très longues et très acérées, forment une défense de premier ordre.

Ces plantes, qui se plaisent dans les terrains très secs, ont été introduites à Madagascar, il y a deux ou trois siècles au pius, car Flacourt n'en signale pas l'existence; elles se sont développées avec une telle vigueur et une telle abondance que beaucoup de villages du Sud sont circonscrits par une ceinture de Cactus, ou raiketra comme disent les Malgaches, de plusieurs dixaines de mètres d'épaisseur, à travers laquelle serpente un étroit sentier qui mène de lextérieur aux maisons qui sont groupées au centre, et que ferme une porte en bois très épaisse ; pendant la conquête des provinces méridionales, cos haies ont souvent embarrassé nos troupes, les obus à la mélinite eux-mêmes ne parvenant pas toujours à faire une trouée dans ces plantes grasses et épineuses.

Les aimes dont les Malgaches se servent le plus communément sont le fusil à pierre et la sagaye (lig. 138). Le fusil à pierre est de fabrication européenne ; les premiers ont été apportés à Madagascar par les Por-

(Cliché de M. Julien).

Fig. 138. — Guerrier bara.

tugaiset parles Anglais qui, en allant dans Tlnde, relâchaient fréquemment sur les côtes Sud-Est et Ouest, et peut-être aussi par les Arabes. Jusqu'à Toccupation définitive du territoire sakalava par nos soldats, le commerce de la poudre était principalement entre les mains des

Indiens, qui vendaient aassi des balles ; mais les Malgaches achetaient rarement celles-ci, qu'ils remplaçaient souvent par des morceaux de métal quelconques, des pieds de marmites par exemple, ou bien par des cailloux ronds ou encore par ces fossiles en forme de doigt qu'on appelle Bélemnites. Ils se plaisent à orner la crosse de leur fusil de clous de cuivre, avec lesquels ils font des dessins variés, et ils sont habiles à réparer les ressorts. Jadis, ils portaient des boucliers en bois recouverts de peau de Bœuf pour se protéger contre les lances ou sagayes, mais, depuis l'introduction des armes à feu, ils en ont reconnu l'inutilité et les ont complètement abandonnés.

Les sagayes sont de deux sortes; les unes, appelées bera, à fer large, à manche court et solide, servent à combattre de près et ne quittent jamais leur main ; les autres, au contraire, les lefona^ qui sont minces, longues et effilées, sont destinées à être lancées de loin.

En résumé, l'attirail d'un guerrier malgache se compose d'un fusil à pierre, d'une bera, de deux lefona, d'une ceinture en cuir brut portant une cartouchière, une corne de Bœuf qui sert de poire à poudre et une boite à graisse, enfin d'un briquet comprenant un fragment de silex, un morceau de fer et du chiffon à demi-brûlé qui fait l'office d'amadou.

Son costume consiste en une simple bande d'étoffe roulée autour des reins et passée entre les jambes et est complété par un felana^ ou opercule d'une coquille marine qu'il s'attache sur le front et qui est un signe distinctif (fig. 138 et 139), et par des talismans ou gris-gris (fig. 140), dont nous allons parler dans un instant, et qu'il porte le plus souvent penduâ au cou.

Tout ce que je viens de dire au sujet des armes ne s'applique qu'aux habitants [des régions côtières et du Sud, car les Merîna avaient, dès longtemps, de vraies troupes enrégimentées et armées de fusils à répétition, Remington et autres, et des canons.

La religion des Malgaches est toute simple ; ils croient en un Dieu unique, qu'ils appellent Zanahary^ c'est-à-dire le créateur de toutes choses. Mais ce Dieu, étant bon par essence, incapable par conséquent de faire du mal, est relativement négligé ; ses attributs sont vagues, et on ne lui rend pas à proprement parler de culte. Les mânes des ancêtres, car tous les Malgaches croient à une vie future, sont au contraire l'objet de leur plus grande vénération et leur inspirent une crainte extraordinaire ; ils leur attribuent tout pouvoir, en bien et en

mal, sur les vivants à qui ces esprits rendent même visite de temps en temps. Un mari décédé vient quelquefois voir âa veuve et, dans ce cas, la naissance d'enfants posthumes est, à leurs yeux, parfaitement légitime. Ils offrent à leurs ancêtres des offrandes, en général un peUl

(Cliché de rèut-nuijor).

Fig. 139. — Guerrier antifasina (des environs de Farafangana) avec le felana.

morceau de viande de Bœuf et quelques gouttes de rhum qu'ils portent sur le tombeau de celui dont ils veulent s'attirer les faveurs.

Pour les Malgaches il n'y a pas de mort naturelle, sauf dans les rares cas d'extrême vieillesse ; d'après eux, la perte de la vie arrive toujours par suite de maléfices ou d'envoûtements dûs aux sorciers.

Aussi ont-ils bien soin de ne jamais laisser traîner de cheveax coupés, de rognures d'ongles, etc., de crainte qu'un sorcier ne s'en empare

(Cliché de l'état-major).

Fig. 140. — Guerrier antifasina avec ses gris-gris.

et ne s'en serve pour leur causer du mal ; les rois Sakalava étaient toujours accompagnés d'un serviteur dont Tunique fonction était de recueillir la terre sur laquelle ils avaient craché.

Les devins ou sorciers jouent un rôle prépondérant dans la vie des

Malgaches, qui les croient en communication avec les esprits des morts et leur attribuent le pouvoir de guérir les maladies, de prédire Tavenir et, par conséquent, de discerner si Tissue d'une entreprise sera favorable et à quelle époque il convient de la faire, d'indiquer les jours néfastes et les choses défendues, /ioKiy suivant l'expression consacrée. En réalité, les Malgaches n'entreprennent aucun acte un peu important sans consulter le sorcier qui, pour ses divinations, emploie le sikidy, poignée de graines qu'il dispose sur une natte suivant des règles immuables, formant ainsi 16 figures dont il interprète la signification, conformément à un certain code. Ce sikidy^ qui a été introduit ou tout' au moins propagé à Madagascar par les Antimorona, est depuis longtemps répandu dans toute l'île.

Les sorciers, qu'on appelle, suivant les provinces, Mpanarary, Ombiasay Masina^etc., ont aussi, parmi leurs attributions, et ce n'est pas l'une des moins productives, la fabrication des gris-gris ou talismans, ody en malgache, cpii consistent généralement en petits morceaux de bois sculptés, en pointes de cornes de Bœuf ornées de perles de verre ou en dents de Crocodiles; ces cornes et ces dents contiennent du sable ou de la terre avec divers petits objets, tels que clous dorés, morceaux de fer, etc. Après avoir fait une invocation à Dieu et avoir arrosé le gris-gris avec de la graisse de Bœuf, le sorcier, moyennant finance, le remet au demandeur, qui se l'attache au cou et qui, selon les cas, est censé devoir réussir dans toutes ses entreprises, se faire aimer, être àl'abri des balles ou de la morsure des Crocodiles, etc. (fig. 140). Les indigènes ont la plus grande foi dans ces ody.

Les Merina avaient introduit le culte des fétiches nationaux, en tout, du reste, semblables aux précédents, auxquels ils rendaient les honneurs royaux et qui avaient leur résidence attitrée et leurs prêtres. Le plus ancien et le plus célèbre d'entre eux était Kelimalaza.

A ces gris-gris et fétiches, est presque toujours attaché un fady, c'est-à-dire la défense de faire certains actes et de manger certains mets; si l'on ne respecte pas strictement cette interdiction, l'ody perd toutes ses vertus et n'a plus aucune efficacité.

Cette coutume du fady, qui rappelle le tabou des Océaniens, est excessivement curieuse et est générale dans tout Madagascar. Il existe des endroits qui sont fady pour tout te monde, tandis que d'autres ne le sont que pour certaines familles, ou même pour certains individus, n y a de même des jours fady, pendant lesquels on ne doit entrepren-

dre ancnne affaire, ni partir en voyage ; si nn enfant vient an monde pendant an de ces jours néfastes, on le tne ou plutôt on le tuait jusque tout récemment encore, au moins dans le Sud de Tile, parce qu'il était, comme nous le verrons plus loin, censé devoir causer la perte des siens. Il y a aussi des mots fady, c'est-à-dire qu'on ne prononce plus et qui, par conséquent, disparaissent de la langue, tels que ceux qui entraient dans la composition du nom des rois sakalava et dont il était défendu de se servir après leur mort.

Ces fady ont en réalité un caractère religieux ; leur but est d'éviter la colère des esprits et de s'attirer leurs faveurs.

Les sacrifices humains sont actuellement abolis à Madagascar; il n'y a pas longtemps encore, cependant, lorsqu'un roi sakalava faisait sa barbe pour la première fois, on tuait un de ses vieux chefs réputé pour son courage, dans le sang duquel on trempait le rasoir destiné à cette importante opération ; cette cérémonie a eu encore lieu lorsque le roi du Ménabé, Toera, qui a péri lors de l'attaque de sa ville d'Ambiky par nos troupes en 1897, a atteint l'âge d'homme. Il y a quelques années, suivant l'ancien usage des Malgaches du Sud et de l'Ouest, à la mort d'un grand chef mahafaly, on a tué sa femme favorite, pour qu'il ne fût pas seul dans l'autre monde, et quatre de ses serviteurs, sur les corps desquels ont été étendus les cadavres du couple princier, afin qu'ils ne touchassent pas la terre.

En réalité, les Malgaches n'ont pas à proprement parler de morale; on peut dire que leur religion autorise tout et ne reconnaît comme péchés que les manquements aux formalités extérieures du culte, péchés que la moindre offrande suffit d'ailleurs à absoudre.

Avant notre conquête, la justice à Madagascar était excessivement sommaire, sauf chez lesMerinaqui avaient un code de lois copié sur nos codes européens, partout ailleurs il n'existait que des règles établies d'après les usages des ancêtres. Elle était rendue par le roi ou par le chef du village, et, dans certaines tribus, comme chez les Betsileo par exemple, par l'assemblée des notables. La peine du talion était universellement appliquée ; les principaux crimes étaient le vol des Bœufs, l'impuissance de payer ses dettes et surtout, le plus grand de tous, la sorcellerie, dont la mort était toujours la punition.

En cas de doute, on avait recours au jugement de Dieu, dont il y avait plusieurs sortes. L'épreuve par le poison ou tanghin, qui a fait, chez les Hova tant de victimes, est l'une des plus connues; on en a

G. GRANDTDIER

trop souvent parlé pour que je m'y attarde ici. Une autre épreuve consistait à obliger les accusés à traverser à la nage une rivière infestée de Crocodiles ou un bras de mer dans lequel les Requins étaient abondants; CAS animaux étaient censés devoir manger les coupables et ne faire aucun mal aux innocents.

Une autre pratique intéressante est celle de Teau du serment; dans un bol à moitié rempli d'eau, on mettait une balle, un peu de poudre, de la terre provenant d'un endroit sacré , comme les tombeaux des anciens rois de Tlmerina, par exemple, et surtout une pièce d'or; l'accusé, ou les deux parties en présence, lorsqu'il s'agissait d'un procès, buvaient de cette eau en protestant de leur bon droit, et tous les malheurs de la vie devaient fondre sur ceux qui se parjuraient.

A cette dernière cérémonie se rattache le serment du sang ou fatidra^ par lequel deux personnes se promettent aide et assistance pendant toute leur vie, contractant une parenté volontaire, plus intime

Fig. 141. — Itue dans une ville de la côte Est.

que la parenté naturelle. Au contenu du bol, tel que nous l'avons détaillé pour l'ordalie, on ajoute quelques gouttes du sang de chacun des deux individus, qui se font dans ce but une légère incision à la poitrine ; pendant que tous deux tiennent à la main le manche d'une sagaye et une baguette de fusil dont les pointes plongent dans le bol.

BTHNOGRAPmE

un orateur annonce à leurs ancêtres, dans un discours souvent éloquent, la nouvelle de cette union fraternelle et demande à Dieu d'infliger les pires châtiments à celui qui viendrait à manquer à son serment

Gommé je Tai déjà fait remarquer, tous les villages du centre de Madagascar sont bâtis sur des éminencés et sont souvent entourés de

(CUcbé de M. Cattt).

Fig. i42. — Maisons en pisé du centre de Madagascar.

fortifications, fossés ou plantes épineuses, afin de mettre les habitants à l'abri des attaques de leurs voisins. Dans TOuest et surtout dans le Sud, ou le pays est généralement plat, les villages sont protégés par d'épaisses haies de Nopals. Sur la côte Est, où les bois sont abondants, ils étaient, autrefois du moins, entourés d'une forte palissade de pieux. Si l'on excepte les grandes villes, comme Tananarive, Fianarantsoa, Majunga, Tamatave, Diego-Suarez et quelques autres, dont le développement est assez récent et qui doivent du reste leur prospérité aux Européens (fig. 141),. tous ces villages ne contiennent qu'un tout petit nombre de maisons ou cases. Les matériaux employés pour leur édification sonttrès différents selon les conditions géologiques

r.RANDIDIER

et atmosphériques de la région. Dans le centre, où le sol est argileux, où la végétation arborescente est presque nulle et où la température de la nuit est quelquefois, pendant la saison sèche, assez rigoureuse, les Merina et les Betsileo, dont cette région est la patrie, ont adopté des maisons à murs épais, construits en pisé, c'est-à-dire en terre

Fig. i43. — Ancienne maison hova (en pisé).

rouge gâchée, puis façonnée en gros blocs et séchée au soleil ; la toiture est en chaume ou en jonc (fig. 142 et 143).

Avant l'introduction toute récente des maisons à l'européenne, les hauts personnages de l'Imerina bâtissaient les leurs tout en bois ; les parois étaient formées de grosses planches débitées à la hache, et la toiture, extrêmement pointue, était en bardeaux ou tuiles de bois, avec deux longues perches s'élevant à l'angle supérieur de chaque pignon, perches d'autant plus hautes que le propriétaire était un plus noble seigneur. C'étaient les « kotona » ou palais des Merina,

car, vu réioignement des forêts et les diflficultés de transport, il fallait avoir beaucoup d'esclaves pour se permettre le luxe de maisons en

Fig. 144. — Maison d'Andrianampoinimcrina, conservée dans la cour du Palais à Tananarivc.

bois (fig. 144), qui, du reste, ne valaient pas celles en terre, plus chaudes rhiver et plus fraîches Tété. Par suite d'une ancienne superstition jasqu'à la conversion de la reine de Madagascar au christianisme, ii était ordonné de bâtir en l)ois toutes les maisons comprises dans l'en

ceinte fortifiée, qui jadis entourait Tananarive avant que la ville ne prît le grand développement qu'elle a aujourd'hui.

Dans la seconde région de Madagascar, c'est-à-dire dans la région occidentale, où le sol est sablonneux ou de formation calcaire et où les saisons sont bien tranchées et les écarts de température peu considérables, les Sakalava, paresseux et peu attachés au sol, emploient pour

:fês^.'

Fig. 145. — Village à Nosy-bé.

construire leui's demeures, qui sont les plus misérables de l'île, les matériaux qu'ils ont à leur portée (fig. 145). Dans le Nord-Ouest, aux environs de Majunga, par exemple, où les Lataniers sont nombreux, ce sont les feuilles de ce Palmier qui servent à constituer les parois et la toiture de leurs pauvres huttes: dans l'Ouest, c'est-à-dire dans le Ménabé et le Fiherenana, les parois des cases sont en tiges de Roseaux reliées les unes aux autres, ou serrées et maintenues entre des lattes de bois (fig. 146); le toit est en jonc. Dans tous les cas, ces huttes n'ont pas de plancher; la terre en fait seule les frais (fig. 147). Les greniers à maïs et à manioc sont au contraire surélevés d'un mètre et plus au-dessus du sol, afin de mettre leur contenu à l'abri de l'humidité et surtout des visites fâcheuses des rats. De larges plateaux, ou cercles de

bois, enfilés dans les poteaux qui supportent le grenier, empêchent les animaux nuisibles de grimper et d'atteindre les provisions.

(Cliché d'Alfred Graadidier).

Fig. 146. — Maison de M. E. Samat à Morondava (en 1868).

Dans la troisième région, celle qui comprend tout TEst et qui est soumise à une chaleur très forte et à une humidité constante, où la végétation est très luxuriante, les Betsimisaraka et autres habitants n'ont que l'embarras du choix pour se procurer les matériaux nécessaires à la construction de leurs demeures; néanmoins, c'est presque uniquement aux Ravinala qu'ils ont recours (fig. 148). Les Ravinala, ou arbres du voyageur, qui étalent en éventail leurs grandes feuilles,

longues souvent de plusieurs mètres, et qui donnent aux collines qu'ils recouvrent un aspect si étrange, sont en etl'et extrêmement abondants

Fig. 147. - Village mahafaly.

Fig. 148. — Case en Ravinala (région orientale).

(Cliché Oitat).

Fig. 149. — Cases des Tanala (aux environs d'Ikongo).

dans toute la zone côtière de TEst. Les feuilles, séchéeset attachées les

Fig. 150. — Village d'Analamazaotra (dans la forêt de l'Est).

Fig. 151. — Mahanara, village de la côte Nord-Est.

unes sur les autres parallèlement au faîte, constituent la toiture, et leurs rachis ou nervures centrales, enfilés sur un bois pointu, forment

2«% G. GRANDIOIER

les parois (fig. 149); à cause de Thumidité presque constante du sol dans cette région et des inondations qui y sont assez fréquentes, le plancher de ces maisons est élevé au-dessus du sol de 0"»,30 à 0°»,50 et est formé de planchettes tirées de Técorce de ce même arbre ou de divers palmiers, qu'on étale et qu'on fait sécher (fig. 160.

Les maisons malgaches ont toutes la forme d'un parallélogramme allongé et elles sont orientées du Nord au Sud; elles n'ont qu'un étage et ne comprennent généralement qu'une seule pièce (fig. 142-144). Dans le centre cependant, où les Hova ont de tout temps été plus industrieux et plus civilisés que les peuplades des côtes, un certain nombre de maisons ont un plafond au-dessus duquel est une soupente où l'on range les nattes et les provisions et qui, quelquefois, sert de dortoir au trop-plein des habitants ; la salle du rez-de-chaussée est commune à toute la famille et aux animaux domestiques. Poules et Porcs; elle a deux ouvertures qui, toutes deux, sont percées dans le mur tourné vers l'Ouest, afin d'éviter les vents d'Est qui sont les plus fréquents et les plus froids. Ces deux fentes, car on ne peut guère les appeler autrement, sont quelquefois hautes, mais toujours étroites; on leur donne dansl'Imerinalenom de rarararana; elles servent, l'une, de fenêtre, et l'autre, de porte; c'est par là seulement qu'entrent l'air et le jour et que sort la fumée du foyer, car les tuyaux de cheminée sont totalement inconnus. Dans les régions côtières, il n'y a généralement qu'une seule ouverture, qui est d'ordinaire assez grande et imparfaitement fermée pendant la nuit par une claie mobile. Dans les parties de l'île où croissent les Bambous, les parois externes des cases sont souvent formées avec les tiges de ces énormes Roseaux, qu'on fend dans leur longueur de haut en bas et qu'on étale et aplatit; les indigènes les croisent parfois de façon à former des parois quadrillées qui sont d'un joli effet. Ils emploient souvent aussi le rafia.

L'ameublement des cases malgaches est très sommaire; celles du centre, qui sont les mieux meublées de tout Madagascar, contiennent : une esprcc d'armoire grossière, séparée en deux parties par une planche, au-dessous de laquelle est un réduit qui sert à enfermer les volailles pendant la nuit, et au-dessus de laquelle est un autre réduit, avec une large ouverture centrale, où couchent le maître et la maîtresse de la maison; le foyer, qui consiste en une aire de terre battue, au milieu de laquelle sont fichées trois ou cinq pierres sur lesquelles on place les marmites pour faire la cuisine; une grande cruche, qui contient la

provision d'eau et dans laquelle chacun puise le liquide dont il a besoin, à Taide d'un petit godet muni d'un manche; un mortier à riz,

(Clichi de M. MftHa).

Fig. Iîi2. — Femmes betsimisaraka puisant de l'eau avec des bambous.

avec son long pilon de bois et le van ; le long du mur, quelques paniers ou tanty, où sont enfermés les rares lamba, bijoux et objets précieux qu'ils peuvent posséder; les sagayes et les angady ou bêches malgaches; enfin, dans langle Nord-Est de la case, qui est désigné sous le nom

A'Alahamady parce qu'il est tourné du côté du ciel oii se trouve le soleil en Alahamady ou premier mois de Tannée, l'idole ou sampy^ qui est censée protéger la maison et ses habitants. Dans l'Est, la cruche à eau est remplacée par des tiges de Bambou longues de 1™,60 à 2™,00 (fîg. 182) et, dans l'Ouest, par des vases en bois, que les Sakalava creusent dans des troncs d'arbres. La position dans la case de chacun de ces objets, qui est fixée par la coutume et la superstition, est

(Cliché de M. d'Anthouard).

Fig. 153. — Maison et grenier k riz (côte orientale).

immuable et partout la même, si bien que, dans tout Tlmerina, on désigne l'heure de la jouraée par la direction du rayon de soleil qui pénètre dans l'intérieur par la porte, et que Ton dit couramment : j'ai fait telle chose, lorsque le soleil était sur la cruche. Il n'y a, ou plutôt il n'y avait jadis, ni chaises, ni tables, ni bahuts. En réalité, la disposition de ces maisons est telle que leurs angles et parois correspondent à peu près aux différentes positions successivement occupées par le soleil aux douze mois de l'année, et ils sont considérés comme ayant part à la destinée de chacun de ces mois, que leurs astrologues ou mpanandro déclarent être les uns propices, les autres néfastes.

Le parc à Bœufs se trouve dans l'intérieur même des villages. Ces parcs sont différemment installés suivant les régions; dans le centre.

ils sont quelquefois en contre-bas, dans une espèce de fosse, mais, le plus souvent, ils sont entourés d'un mur en pierres sèches, rarement, sauf dans le Betsileo, de pieux; dans les régions côtières, au contraire, une palissade, renforcée d'une épaisse haie de Nopals ou Figuiers de Barbarie, constitue l'enceinte habituelle. Les Bœufs y sont excessivement serrés, car les parcs sont toujours petits, mais ils y sont sous le contrôle immédiat de leurs propriétaires et à l'abri d'un coup de main des voisins.

Cest encore dans l'intérieur des villages que sont disposés les greniers à riz ou à maïs. Dans les terrains argileux du massif central, on enfouit les grains dans des silos, immenses trous creusés dans le soU dont l'orifice étroit est fermé par une pierre plate et dont l'emplacement n'est connu que des habitants du village ; dans les contrées où le terrain est friable et perméable à l'eau, les céréales sont renfermées dans de petites cases élevées au-dessus du sol, que nous avons décrites plus haut (fig. 163 et 184). Fig. 154. — Greniers à rir.

Les indigènes font leurs cultures autour de leurs villages. Il nous faut encore à ce propos, comme nous n'avons cessé de le faire et comme nous serons obligés de le faire dans la suite, considérer à part la région centrale et les régions côtières. Dans toutrimerina et dans le Betsileo, où la lutte pour la vie est pénible et où les terrains fertiles sont rares, les habitants ont dû faire des travaux considérables pour se procurer le riz nécessaire à leur subsistance. Je ne parlerai pas ici des procédés de culture qui ont été indiqués dans un des chapitres précédents; je me contenterai d'appeler l'attention sur la grande somme d'efforts qu'ont demandée les irrigations et le captage des eaux dont le résultat est tout à fait remarquable.

Dans la région orientale au contraire, le Riz que plantent les Betsimisaraka, les Antimorona et les Tanala, n'exige pas, pour arriver à maturité, d'être irrigué artificiellçment; ils défrichent les collines et, après avoir mis le feu aux arbres et aux broussailles, ils ensemencent leurs versants, qu'arrosent suffisamment les pluies qui y sont presque continuelles.

Dans tout l'Ouest et dans le Sud, le Riz est presque inconnu; la culture de cette céréale, qui demande beaucoup de soin et de travail, rebute en effet la paresse et la nonchalance des Sakalava et des Mahafaly; c'est le Maïs, le Manioc et la Patate qui forment, avec une plante sauvage, le tatwlo^ la base de la nourriture des indigènes de ces régions. Les champs sont quelquefois à une certaine distance des villages, dont la position, chez ces peuplades qui sont composées de pasteurs, est peu fixe et déterminée par Tétat des pâturages; ces champs sont d'ordinaire situés, soit au bord des cours d'eau, dont les bancs de sable, mis à nu pendant la saison sèche, sont utilisés pour la culture des Patates, soit à la lisière des forêts, où l'incendie procure facilement et à peu de frais des terrains propices. Ces plantations sont excessivement primitives et, une fois le terrain défriché et ensemencé, ne reçoivent aucun soin.

En somme, le riz forme presque l'unique nourriture de tous les

habitants du plateau central et de la côte Est, tandis que le maïs, le manioc et la patate sont les vivres habituels d^ Malgaches de l'Ouest et du Sud. Les Merina, cependant, mangent souvent avec leur riz soit des brèdes qui sont des feuilles de plantes diverses cuites simplement dans l'eau avec du sel et du gingembre, soit un morceau de viande de Porc, soit des laokandrano ou Fig. 155. - Lavage d'or animaux aquatiques, qu'ils draguent

à la battée. dans les mares et les ruisseaux, et qui

consistent en une masse grouillante et peu appétissante de petites Crevettes, d'Insectes d'eau, de larves de Libellules, de têtards, etc.* Ils mangent aussi, comme friandises, lorsqu'ils peuvent s'en procurer, des Criquets, des chrysalides, des chenilles et des larves d'Insectes de toutes sortes. Sur les côtes, le Poisson entre pour une grande part dans l'alimentation, ainsi que sur les rives des lacs Itasy et Alaotra; séché, il est même l'objet d'un certain commerce et s'exporte dans les districts voisins. Le bœuf et la volaille sont toujours des mets extraordinaires qui ne paraissent qu'aux grandes fêtes.

L'eau est la boisson habituelle de tous les Malgaches; les Betsimi-

saraka aiment comme les Chinois à boire chaud; aussi font-ils bouillir leur eau dans la marmite qui a servi à cuire le riz et aux parois de laquelle il reste toujours une couche plus ou moins épaisse de grains

Fig. 156.

(Cliché de M. M«rU).

Femmes betsimisaraka pilant du riz.

torréfiés; ils obtiennent ainsi une eau noirâtre et caramélisée qu'ils appellent Rano ampango et qui est purifiée et saine et a un goût agréable. Dans TEst, on fait quelquefois une sorte d'hydromel avec du miel et du jus de Canne à sucre; dans beaucoup de régions, on distille un mauvais rhum» avec lequel les indigènes aiment à s'enivrer.

En dehors de la culture de leurs champs et de la garde de leurs troupeaux, les Malgaches ne font pas grand'chose. Depuis la découverte de l'or, il y en a quelques-uns qui se livrent au lavage des sables à la battée (fig, 155).

A Madagascar, les principales occupations des femmes consistent à piler chaque jour le riz nécessaire à la consommation quotidienne

de la famille (fig. 156), à tisser à Taide d'un jmétier primitif des étoife quelquefois de soie, le plus souvent de coton ou de rabane, qui servent à faire des vêtements (jig, 157), et !i fabriquer des nattes, (les eorlMïîHcs des chapeaux avec

Fig. 157. — Femme hova tissant une rabane.

des joncs ou de la paille de riz (fig. 157). Elles travaillent aussi à la terre et, sur les côtes, elles se livrent à la pèche de petits poissons dans les lagunes et dans les rivières. Quant aux hommes, à moins que comme certains Merina ils ne soient commerçants, c'estrà-dire colportent des marchandises européennes ou indigènes, ils vivent dans une inaction à peu près complète, sauf au moment des semailles ou de la moisson; ils sont généralement de bons gardiens de troupeaux, c'est en efifet un métier qui convient à leur paresse naturelle. Certains Merina sont cependant d'habiles ouvriers, forgerons, charpentiers, orfèvres. Il n'y a du reste un peu d'activité commerciale et industrielle que dans l'Imerina et le Betsileo, oii se tiennent en beaucoup d'endroits des marchés importants : ce sont de grandes foires en plein air, qui ont lieu toutes les semaines

à jour fixe et où Ton vend et Ton achète les marchandises les plus diverses : on y trouve du bétail, de la viande, des cotonnades surtout

(Cliché de M. M«n«).

Pig. 158. — Jeune fille betsimisaraka tressant une sobika ou corbeille,

d'origine européenne, de la soie et du coton indigènes destinés à être iilés et tissés, du riz et des fruits, du bois, des poteries, du sel, etc.

Les Malgaches qui vivent le long des côtes, et dont la pèche est la seule occupation, sont souvent d'habiles marins; leurs embarcations

OU pirogues sont fort bien construites. Dans la région orientale, ce sont d'immenses troncs d'arbres creusés, qui peuvent porter plusieurs tonnes de marchandises ou plusieurs dizaines de passagers. Dans Textrême Nord et dans TOuest, elles sont dun tout autre genre; en tout pareilles aux pirogues de TOcéanie, elles sont longues et très étroites, effilées, en bois léger et armées sur le côté d'un balancier qui

(Cliché Alfred Onmdidler).

Fig. 159. — Lakarnpiara (pirogue h balancier des Sakalava).

leur donne de la stabilité (fig. 159)'; elles ne peuvent pas porter un poids aussi considérable que cellesde l'Est, mais elles sont munies d'unegrande voile et ont une vitesse considérable. Les Sakalava les dirigent avec beaucoup d'habileté et s'en vont avec elles très loin en pleine mer pour pêcher les Tortues à écaille. Pour les rivières, ils ont des pirogues creusées dans un tronc d'arbre (lîg. 160), que dans l'Ouest ils accouplent quelquefois deux à deux (fig. 161). Si le doux farniente est l'état normal des Malgaches, ils n'en sont

pas moins très amis du plaisir. Tous les événements de famille donnent lieu à des réunions et à des (fêtes : naissances, mariages, funérailles, construction d'une nouvelle maison, arrivée d'un étranger de

Fig, 160. — Pirogue dans une rivière de l'Est.

distinction, maladie d'un parent, fin d'une calamité publique, d'une épidémie ou d'une inondation, etc., tout est prétexte à réjouissances. On tue des Bœufs, on boit beaucoup de rhum et la fête se termine dans une ivresse générale.

La danse est, par toute Tîle, un des plaisirs favoris des Malgaches; elle est caractérisée par des mouvements lents, des attitudes nonchalantes et gracieuses ; les pieds avancent à tout petits pas, tandis que les bras font des contoreions bizarres. Les hommes et les femmes ne dansent pas ensemble.

A certaines époques, et en particulier au moment de la pleine lune, dans TOuest comme dans le Sud, les jeunes gens aiment à se rassembler sur la place centrale du village ou bien sur la plage ou sur le

bord des rivières, et ils se livrent à a; des luttes au son assourdissant des

tambours, des battements de mains et des cris des assistants. C'est dans ces réunions, jia ou mourùigues^ comme les appellent les créoles, que se règlent, sous prétexte de lutte, les petites disputes de la journée et les rivalités.

Les enfants ont peu de jeux ; ils Fig. iGi. ^ Pirogues accouplons se mêlent de très bonne heure à la dans une rivière (lo roucst. vie de leurs parents; quelquefois

cependant, ils construisent des petits bateaux, tuent des Oiseaux avec des sarbacanes ou les prennent à la glu, fabriquent, dans le Sud du moins, des fusils en bois avec le canon en roseau ; quand par hasard ils peuvent obtenir un peu de poudre, ils s'empressent d'en bourrer le canon qui naturellement leur éclate à la figure.

Le vêtement national malgache est le lamba, grande pièce d'étoffe de deux mètres carrés environ, quelquefois en soie de couleurs éclatantes dans rimerina, mais le plus souvent en cotonnade blanche de provenance européenne. Tous les indigènes, hommes et femmes, portent le lamba, qu'ils drapentgracieusement autour du corps, un des coins rejeté sur l'épaule gauche ; ils sont tous très attachés à ce vê.tement, même encore les Merina qu'on rencontre souvent dans les rues de Tananarive vêtus à la dernière mode européenne, avec un lamba blanc flottani sur les épaules. Dans la plupart des régions côtières, le lamba existe aussi et il était autrefois tissé dans le pays même, comme dans le centre, avec du coton récolté et filé par les Malgaches ; il représentait par conséquent beaucoup de travail et ne servait que

KTHNOr.RAPHIK

dans les grandes cérémonies. D'ailleurs, le climat des côtes étant beaucoup plus chaud que celui du massif central, le costume de leurs

(Cliché de rétat-major).

Fig. 162. — Fomnie antifasina (ctMc S.-K.), viHuo du sarona ou fourreau en natto.

habitants peut être beaucoup plus sommaire : il se compose généralement pour les hommes d'une longue bande d'étoffe appelée sadia ou saiaka selon les localités, qu'ils enroulent autour de leurs reins et passent entre les jambes; les femmes ont une sorte de jupe qui est

maintenue tantôt autour de la taille, tantôt au-dessus des seins. Il y a dans les provinces du Sud-Est plusieurs tribus qui oot toujours eu et qui conservent encore l'usage de vêtements en nattes de Jonc, sorte de fourreaux dans lesquels on entre comme dans un tonneau sans fond et qu'une ceinture serre à la taille (fig. 162); ce genre d'habillement manque tout à fait d'élégance et de propreté. Les Betsimisaraka portent souvent une tunique en rabane ou iil de Rafia, qui les protège assez bien contre la pluie ; les femmes de cette peuplade ont, en plus d'un jupon, une petite casaque appelée akanjo qui ne leur couvre que le haut de la poitrine, les épaules et les bras, laissant la ceinture à nu comme chez les femmes de l'Inde.

La coquetterie ne perd pas plus ses droits à Madagascar que dans le reste du monde, quoiqu'elle s'y manifeste d'une façon que n'apprécieraient certainement pas nos élégantes. Les bijoux dont les femmes malgaches aiment à se parer n'ont pas la valeur intrinsèque des joyaux que nous admirons aux devantures de nos bijoutiers ou mieux encore aux oreilles et au cou des dames européennes, mais elles n'en ont pas moins un grand prix aux yeux des indigènes. Ce sont ou plutôt c'étaient de petites perles de verre de couleurs diverses qui, enfilées, formaient des colliers, des bracelets, voire môme des ornements de jambe ; ce sont des cercles d'étain, de cuivre ou d'argent ; ce sont chez quelques tribus des rondelles de bois ou de métal, quelquefois d'argent ou d'or, qui sont cerclées dans les lobes des oreilles : dans ce but on fait au bas des oreilles un trou dans lequel est introduit un petit fragment de feuille de Pandanus ou de Palmier enroulé en spirale, qu'on remplace de temps en temps par un autre plus gros, de sorte que le lobe se distend petit à petit, jusqu'à pouvoir admettre des disques de 10 à 15 centimètres de circonférence, ce qui est le comble de l'élégance, mais le petit cercle charnu qui entoure ces disques est dans ce cas très mince et se déchire souvent ; on prétend que le nom d'Amboalambo ou Chiens de Sangliers^ comme la plupart des tribus malgaches nommaient et nomment encore dans l'Ouest les Merina, vient de ce que beaucoup des habitants du centre, hommes et femmes, qui tous étaient esclaves de cette mode aux xvn« et xvni*' siècles, avaient les oreilles déchirées, comme les Chiens qui font la chasse aux Sangliers. Je ne parlerai pas des ornements que beaucoup de femmes de l'Ouest portent à l'aile gauche du nez, parce que c'est une mode indienne récemment introduite chez les Antalaotra par les Banyans.

KTHNOGRAPHIK

n y a des fhdigènes qui teignent leurs dents en noir et leurs ongles en rouge à l'aide du suc de certaines plantes, mais c'est surtout dans leur coiffure qu'hommes et femmes à Madagascar déploient un art réellement remarquable. Les cheveux longs et naturellement crêpés de la plupart d'entre eux se prêtent, il est vrai, à toutes les combi-

(Cliché de l'itat- major).

Fifj. Ifi3. — Fonirao sakalava fin Nord.

naisons possibles, mieux que les cheveux droits de certains Merina : tantôt ils sont disposés en boules grosses comme le poing, qui couvrent toute la tète (iig. 162), ou en tresses plus ou moins nombreuses et plus ou moins longues, souvent précédées de deux ou trois rangées de petites boules de la grosseur d'une noisette, tantôt ils forment des dessins variés ; du reste, la mode et la fantaisie amènent continuellement des changements dans l'arrangement de leurs chevelures, quoi-

(.. r.UANDiniKR

bue chaque peuplade ait ses modes dont elle ne «'écarte guère (fig. 120, 122, 123, 134, 163 et 164). LesBara, les Sakalava du Sud et les Mahafaly qui ont une prédilection niarquée pour 1^ boules, les

(Cliché de M. Perrot).

Fig. I(U. — Sihanaka.

enduisent souvent d'un mélange de cire et de graisse de Bœuf qui les fait ressembler à des billes de billard.

Les Malgaches se tatouent les bras, les jambes, le corps, mais ces tatouages, au lieu d'être par incisions ou par brûlures comme chez

rthno<;raphir 273

les nègres d'Mrique, sont pratiqués à Taide de piqûres comme en Océanie ; les dessins qui imitent une sorte de passement à jour, sont exécutés ave^art et sont toujours d'un bleu foncé.

Nous ayons dit que les Malgaches aimaient beaucoup leurs enfants et que, ne se contentant pas de ceux que la nature leur donnait, ils étaient heureux d'en adopter toutes les fois qu'ils le pouvaient. En effet, suivant l'organisation féodale qui régissait la plupart des peuplades, il importait qu'un chef de famille fùtle plus puissant possible, et il l'était d'autant plus qu'il avait autour de lui plus d'enfants et plus d'esclaves. Aussi, la naissance d'un enfant était-elle toujours accueillie avec joie, non pas qu'il y eût des réjouissances particulières à ce sujet ; dans beaucoup de tribus, le chef de famille se contentait d'annoncer, dans une invocation adressée h Dieu et à ses ancêtres, que la famille venait de s'accroître et, comme chez les Sakalava par exemple, on dressait dans l'Est de la case de ce chef un poteau commémoratif auquel personne ne pouvait toucher sans sacrilège et par conséquent sans encourir des peines graves. L'attribution d'un nom et la première coupe de cheveux de l'enfant, qui a lieu d'ordinaire vers trois mois, mais quelquefois beaucoup plus tard, comme chez les Sakalava par exemple, où il est d'usage de n'y pas toucher pendant plusieurs années et de les laisser se feutrer d'une façon quelque peu répugnante, sont la cause de cérémonies particulières. Souvent, à l'instigation du Mpanandro ou du Mpisikidy^ c'est-à-dire de l'astrologue ou du sorcier, qui sont toujours consultés pour connaître le destin à venir du nouveau-né et lixer les jours favorables à ces cérémonies, on donne au jeune bébé presque jusqu'à l'âge adulte un premier nom vulgaire et même malsonnant, afin, disent-ils, de conjurer les mauvais sorts qui le menacent. Une princesse merina, qui est en ce moment à Parts et qui est l'une des plus nobles dames de Madagascar, s'est appelée pour cette raison presque jusqu'à son mariage Raroantay^ c'est-à dire la femelle du Bmisier^ Insecte dont tout le monde connaît le genre de vie.

Les enfants sont laissés à eux-mêmes dès le plus jeune âge. La mère leur donne tous les soins matériels nécessaires et, tant qu'ils ne marchent pas, elle les porte sur son dos avec un dévouement remarquable, travaillant aux champs ou vaquant aux affaires de la maison sans jamais quitter son précieux fardeau, qui est maintenu dans une sorte de poche qu'elle fait avec son lamba (fig. 165); elle les allaite

presque indéfiniment, puisque si d'autres enfants ne viennent pas s'interposer, elle donne à têter au dernier venu tant qu'il le désire ; si la plupart se sèvrent d'eux-mêmes à deux ou trois ans, il y en a

Fig. 165. — Fcinnio sakalava et son enfant.

quelques-uns plus gourmands qui continuent à réclamer leur pitance jusqu'à sept, huit et dix ans. Mais l'éducation morale et intellectuelle dans la famille est complètement nulle et l'enfant grandit avec tous

ses défauts naturels, sans que jamais on les redresse ou les corrige.

Chez quelques tribus, surtout dans Tlmerina, le père et la mère, fiers de la naissance d'un enfant, prennent, lorsqu'ils n'appartiennent pas à la caste des Andriana ou des Nobles, le nom de leur premier né, qu'ils font précéder des mots Ray, père, et Reny, mère, abandonnant celui qu'ils ont porté jusque-là. L'heureux père d'un enfant nommé Koto s'appelle Raikoto et sa mère Renikoto.

Les Malgaches ont beau avoir un grand amour pour leurs enfants et un grand désir d'avoir une nombreuse famille, ils n'en ont pas moins pratiqué de tout temps, et je crains bien que, dans l'extrême Sud, ils ne pratiquent encore une horrible coutume, celle de l'infanticide, toutes les fois que l'enfant est né un des jours néfastes dont je vous ai parlé précédemment. Le mois d'Alakaosy, qui est le neuvième de l'année lunaire, est particulièrement mauvais pour les naissances, parce que, croit-on, tout individu né sous son influence sera méchant, causera la mort de ses parents ou toift au moins les maltraitera ; au contraire, il est favorable pour la naissance des princes qui, disent les Malgaches, pour être de bons et grands chefs, doivent être méchants et fouler tout le monde aux pieds. Le pauvre petit être est alors enterré vivant ou étouffé dans l'eau ; dans certains cas, les parents le déposent à l'entrée d'un parc à Bœufs et, si le bétail y entre sans l'écraser, c'est que le sort lui est favorable, alors ils le reprennent et rélèvent. D'autres fois, ils l'exposent en plein champ et ne s'en occupent plus ; une femme charitable peut le recueillir et l'adopter si elle le veut, mais jamais il ne retourne dans sa famille naturelle.

L'adoption non seulement de jeunes enfants, mais d'hommes faits, était, jusqu'à notre conquête, très fréquente à Madagascar. Le but principal était d'augmenter le nombre des membres de la famille, par conséquent, comme nous l'avons dit, sa puissance, mais il y en avait, au moins chez les Merina, une autre ; en effet, on voyait, des jeunes gens adopter des vieillards, des subalternes adopter leurs chefs, des pauvres adopter des riches, des esclaves adopter leur maîtres. Ces adoptions bizarres avaient pour résultat de faire de l'adopté l'héritier de l'adoptant, de sorte que, de cette manière, non seulemen les pères adoptifs avaient l'appui de leurs fils adoptifs pour s'enrichir et gagner des grades et des honneurs, mais ils étaient assurés, s'ils avaient adopté quelque haut et puissant personnage, de ne pas être tourmentés au sujet de leurs biens pendant le cours de leur vie. Il y

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avait, sous l'ancienne monarchie hova, des ministres qui ne comptaient pas moins de cinq à six douzaines de pères adoptifs.

Tous les Malgaches, jusqu'à la toute récente conversion d'une partie de la population au christianisme, pratiquaient la circoncision. Cette cérémonie remonte aux temps les plus anciens et a précédé la venue des Arabes à Madagascar ; elle ne se fait pas, comme chez les Juifs, peu de jours après la naissance, on attend que les enfants aient quelques années, d'ordinaire six à sept ans. Elle est accompagnée de grandes fêtes, qui étaient un peu différentes dans le [centre et sur les côtes; on fait des sacrifices, notamment de Taureaux, et il y a quelques usages bizarres qu'il n'y a pas lieu de raconter ici. Tous ceux qui y prennent part, ainsi que les proches parents des jeunes gens, doivent, pendant les jours qui précédent, garder la chasteté et procéder à certains exercices religieux.

Les mœurs à Madagascar sont très libres. Les jeunes filles et les femmes, lorsqu'elleshie sont pas mariées, ont le droit de se conduire au gré de leurs caprices, sans que la morale de ces populations y trouve rien à redire et sans que leur famille ou leurs amis et connaissances leur en fassent le plus petit reproche, surtout si elles sont assez adroites pour obtenir de riches cadeaux. Le mariage du reste n'est pas chez les Malgaches un lien indissoluble ; on le rompt pour les causes les plus futiles ; il a lieu souvent à un âge très tendre, il n'est pas rare en effet de voir des couples de douze à treize ans. Pour se marier, on demande le consentement des père et mère, mais d'ordinaire seulement après un essai loyal, et, quand on l'a obtenu, on leur fait un cadeau, variable et plus ou moins fort suivant les peuplades; le mari peut dès lors emmener sa femme chez lui.

Le père a le droit de disposer de ses biens à son gré, sans que personne puisse élever la moindre réclamation à ce sujet. Il pouvait, du reste, vendre ses enfants comme bon lui semblait ; ce n'est qu'en 1861 que la reine hova a supprimé cet usage dans le centre de Tîle.

Si les parents aiment leurs enfants, les enfants de leur côté ont pour leurs parents un grand respect et beaucoup d'affection; ils considèrent du reste que professer à leur égard d'autres sentiments, ce serait attirer sur leur tête la malédiction* de leurs ancêtres et avec elle tout un cortège de peines et de malheurs. Us seraient en outre l'objet de la réprobation universelle.

Je vous ai dit, en parlant des superstitions des Malgaches , qu'ils

croyaient que la mort était presque toujours due aux maléfices d'un sorcier ou à un envoûtement. A l'article de la mort, beaucoup de Malgaches font devant leur famille la confession publique des fautes qu'ils ont commises leur vie durant, puis ils disent leurs dernières volontés, qu'on respecte toujours religieusement.

Avant de vous décrire les funérailles qui, à Madagascar, présentent un intérêt tout particulier, je dois vous parler d'une cérémonie qui a pour but, tout à la fois, de guérir certaines maladies et de rendre grâces à Dieu de la guérison, et qui se pratique surtout dans l'Ouest et dans le Sud de l'Ile. On l'appelle bilo ou salamanga. En somme, les malades qu'on soumet à ce genre de traitement sont œnsés être possédés d'un démon qu'il s'agit de chasser. En arabe, le diable s'appelle iblis d'où les Malgaches ont fait M/o, qui est tout à la fois le nom de l'Esprit malin, cause de tout le mal, et de l'exorcisme. Voici le récit d'une de ces cérémimîes à laquelle j'ai assisté.

On amène le patient hors du village, sur une grande place découverte où est élevée pour la circonstance une petite plate-forme haute de 3 ou 4 mètres, à laquelle on accède par une échelle de construction primitive. Au pied sont rangés, d'un côté, tous les habitants des environs et, de l'autre, les troupeaux appartenant au malade ou à sa famille; à son arrivée, commencent des danses, des chants et surtout des libations de toaka {rhnm), dont on lui fait absorber une grande quantité.

On l'entraîne alors au milieu du bétail afin que, du bout d'une baguette, il désigne deux Bœufs, dont l'un fait l'office en quelque sorte de Bœuf émissaire et devient sacré pour ses parents qui l'entourent de mille soins, tandis que l'autre est immédiatement sacrifié et mangé par les assistants.

Le malade, grisé par l'alcool, par le bruit et le soleil, grimpe ensuite sur la plate-forme; c'est une opération qui n'est pas sans péril. S'il parvient au sommet sans trop d'aide, c'est que Dieu lui est favorable et qu'il guérira, sinon tout espoir est perdu. Une fois étendu sur la natte qui recouvre le bftti supérieur, une femme, qui a dû rester chaste pendant les dernières vingt-quatre heures, lui sert des aliments qu'elle a cuits à son intention, en particulier de, ]^ viande du Bœul récemment tué; s'il en mange ou si seulement il fait semblant, c'est un gage assuré de son prochain retour à la santé et d une longue vie; alors le vacarme et les chants et cris redoublent. Le malade reste ainsi

couché» à plusieurs mètres au-dessus du sol, souvent pendant de nombreuses heures, tandis que les assistants s'enivrent et se gorgent de viande, puis il est reconduit en grande pompe à sa case, où neuf fois sur dix il succombe peu après son retour. En tout cas, on voit nettement dans cette cérémonie la croyance d'une possession diabolique et une idée d'exorcisme.

Parmi les coutumes les plus caractéristiques des Malgaches sont

Fig. 166. ~ Cimetière betsimisaraka.

(Oiché de M. Perrot).

celles qui ont trait aux enterrements. Les rites funéraires ne sont pas les mêmes partout; il y a des peuplades qui cachent leurs cimetières en pleine forêt, au milieu des rochers, dans des endroits déserts, en un mot, loin de la vue et du passage des humains; il y en a d'autres au contraire, qui enterrent leurs parents au bord des routes ou même au milieu des habitations. Les premières, qui en ont une grande frayeur, sont les tribus côtières, à l'exception de celles du Sud-Est qui ont une origine arabe; les secondes qui, au contraire, se plaisent à avoir sous les yeux la demeure dernière où elles doivent être inhumées, sont celles du centre de l'Ile, surtout les Merina et les Betsileo, en un mot celles qui ont été civilisées par les Malais.

Les tribus de TEst mettent le corps dans un tronc d'arbre creusé à la hache, que ferme, fort mal du reste, un couvercle taillé en forme de toit, et déposent ce cercueil soit sur le sol même (fig. 166), soit sur une estrade, au milieu d'une palissade que surmonte une toiture en feuillages.

Les Antankarana établissent leurs cimetières dans les grottes naturelles ou les anfractuosités de rocher qu'on trouve soit dans les nom-

Fig. 167. — Tombeau des Manambia (Bara du Sud).

breux Ilots épars le long de la côte, soit dans les montagnes calcaires du Norddel'ile; les cercueils dont le couvercle est souvent orné de sculptures sont aussi placés à la surface même du sol. Quelques familles betsileo et bara ont également leurs tombeaux dans les excavations ou les cavernes qui se trouvent dans les parois à pic de certaines montagnes de leur pays.

Les autres habitants de l'Ile enfouissent au contraire leurs morts en terre. Les tribus de l'Ouest et du Sud, les Sakalava, les Mahafaly, les Antandroy et la plupart des Bara les recouvrent d'ordinaire d'un amas de pierres sèches ayant la forme d'un parallélipipède allongé

(lig. 167); quelques familles sakalava ont leurs tombeaux entourés de poteaux ornés de sculptures (êtres humains, Oiseaux, Crocodiles, etc.), qui rappellent certains cimetières océaniens (fig. 168).

Les Merina creusent une chambre mortuaire au dessus de laquelle ils construisent d'ordinaire, pour les nobles, une petite maison (tig. 169) et, pour les hova ou libres, un petit mur rectangulaire oii ils accumulent des pierres et souvent des blocs et fragments de quartz.

Fig. 168. — Tombeau des Sakoambé, une des grandes familles sakalava (près de Morondava). "^

avec une pierre levée à Tune des extrémités (fig. 170). Généralement la tête est tournée vers TEst.

Tous les Malgaches attachent une idée de souillure aux cadavres ; un convoi funèbre ne doit jamais passer auprès du roi, ni à proximité de sa demeure ou des pierres sacrées. Ceux qui ont pris part à un enterrement sont tenus de se purifier, en faisant des ablutions avant de rentrer chez eux.

S'il en est à qui les cimetières inspirent une terreur profonde, tous cependant ont un profond respect des morts et leur rendent un vrai culte; tous ont le plus vif désir d'être enterrés dans le tombeau de famille. Lorsqu'un Malgache et surtout un Merina meurt au loin, son

vœu le plus ardent est que ses parents viennent tôt ou tard recueillir ses ossements et les ramènent à son pays natal; il est très rare que ce vœu ne soit pas exaucé, et souvent Ton rencontre, encore aujourd'hui, de petites caravanes de Hova portant dans une toile blanche suspendue à un long bambou les restes mortels d'un membre de leur famille qu'ils sont allés chercher quelquefois à trois, quatre et même cinq semaines de route de Tananarive.* Quand on ne retrouve pas le corps d'un parent, on enterre à sa place son oreiller et la natte sur

Fig. 169, — Tombes royales dans la cour du Palais & Tananarive.

laquelle il couchait, ou tout au moins on consacre à sa mémoire un monument consistant en une dalle ou un poteau qu'on dresse au bord d'un chemin ou près de son village (fig. 171 et 172).

A Madagascar, les personnes en deuil ont les cheveux épars et en désordre, et elles portent des vêtements grossiers et sales (fig. 173); elles ne doivent pas se laver, ni se regarder dans un miroir, si elles en ont un. En un mot, il leur faut abandonner toute idée de coquetterie et par leur aspect misérable éloigner d'elles le monde. A la mort ou, comme on dit à Madagascar en parlant de si nobles et de si hauts personnages pour lesquels les mots ordinaires ne sauraient être employés, au départ

iSi 6. GRANDIDIER

du souverain, il y avait une foule de" prescriptions somptuaires auxquelles il était obligatoire d'obéir strictement sous peine d'être considéré comme l'auteur de la mort et d'encourir comme sorcier la peine capitale. Voici, par exemple, quelques-unes de celles qui ont été édictées à la mort de Radama !«' : Tous les habitants du royaume, à l'exception de l'héritier, ont dû se raser la tête, coucher sur la terre et non dans un lit, ne se servir ni de chaises, ni de tables, ne pas se saluer dans la rue, ne jouer d'aucun instrument de musique et ne pas

Fig. 170. — Tombeau ho va.

chanter, n'avoir ni leu ni lumière la nuit, ne faire aucun travail autre que celui des champs, ne pas se faire porter en filanzane, ne pas se servir de glace, sortir nu-tête, ne porter aucun vêtement de luxe et, pour les femmes, avoir les épaules nues. Comme en Orient, c'est le blanc, et non, comme chez nous, le noir, qui est la couleur de deuil. Plusieurs tribus Malgaches, notamment les Betsileo et les Antankarana, ont l'habitude aussi répugnante que singulière de ne pas enterrer les corps aussitôt après la mort et, dans beaucoup de cas, d'attendre que la décomposition ait eu lieu; souvent on recueille le liquide putride qui s'écoule pour le mettre à part. Je n'ai pas besoin de dire que ces veillées funèbres sont loin d'être agréables; aussi,

pour pouvoir vivre au milieu des odeurs nauséabondes qui empestent l'air, les parents et amis ne cessent de boire du rhum et brûlent force encens et suif et même du cuir. Cette coutume, qui est d'origine océanienne, a pour but de ne pas enterrer avec les os les matières putrescibles, c'est-à-dire impures. En effet, même les tribus qui n'ont

Fig. 171. — Tombeaux betsimisaraka.

pas cette horrible pratique, font d'ordinaire deux cérémonies successives, une première qui consiste à enterrer purement et simplement le mort, une seconde qui a lieu deux ou plusieurs années après, lorsqu'il ne reste plus que le squelette, et où on l'introduit définitivement dans le tombeau de famille. Quelquefois, comme en Imerina, on le met de suite dans le caveau, entouré seulement de nombreux lamba de soie et non pas enfermé dans un cercueil, mais on n'en procède pas moins.

G. GRANDlDIEft

à une époque déterminée, au mamadika qui consiste à changer les lamba dans lesquels sont enveloppés les corps et que la pourriture a salis ; les Merina disent alors qu'ils changent les morts de côté, afin qu'ils ne soient pas trop fatigués (lig. 1 74).

Les funérailles sont toujours, du reste, à Madagascar accompagnées de fêtes; plus le mort est riche et possède de bétail, plus ces fêtes ou plutôt ces orgies sont brillantes. On tire beaucoup de coups de fusil et on tue souvent à cette occasion un nombre considérable de Bœufs,

Fig. 172. — Tombeaux betsiiuisaraka.

dont la chair fait les frais de ces festins funéraires et dont la tête, ornée de ses cornes, est déposée religieusement sur la tombe de leur propriétaire. Le rhum coule à flots du matin au soir, si bien que les assistants sont toujours plus ou moins plongés dans l'ivresse. Tant qu'il y a à manger et à boire, la fête bat son plein et personne ne s'en va ; on a vu des funérailles de hauts et nobles personnages durer des mois. Permettez-moi de vous donner le compte rendu d'une grande cérémonie de ce genre qui a eu lieu en 1892 dans le pays betsileo et qui sera probablement la dernière :

Le dimanche 3 avril 1892, est mort à Fianarantsoa le chef de la tribu des betsileo d'Isandra, Rajoakarivony. Aussitôt qu'il eut rendu le

dernier soupir, deux olom-pady, qui forment une caste spéciale d'esclaves, se couchèrent le ventre par terre, la tète de chacun d'eux aupr' s des pieds de l'autre, et le cadavre fut déposé sur eux, puis lavé à grande eau et ensuite avec du rhum. Aprè»s le bain, on l'enveloppa

Fig. 173. — Femme betsimisaraka en deuil.

dans de riches lamba de soie et on le porta pendant la nuit à Nasandratony. Ses parents déclarèrent d'abord au peuple de Tlsandra que leur maître avait un peu froid {manaranara\ ce qui, dans le langage des princes betsileo, voulait dire (ju'il était gravement malade et qu'il se soignait; en effet, tant que la reine de Madagascar, dont il était un des grands vassaux, n'avait pas reçu la nouvelle de sa mort et envoyé un message à ce sujet, on ne pouvait pas l'annoncer ofiiciellement dans le pays. De sorte que, quoique tout le monde le sût, même la veuve et

les enfants ne devaient pas en public montrer de chagrin ; au contraire on festoyait et on se réjouissait, on chantait et on dansait, on buvait matin et soir force rhum, seulement cette liqueur n'était pas fournie parla famille du prince défunt, mais par les chefs des environs et par le peuple lui-même. Le surlendemain du décès, on fit le cercueil où Ton déposa le corps et on le plaça sur une grande pierre plate.

Pendant les veilles de chaque nuit, hommes et femmes chantèrent les uns des taifototsa ou des balahazo et les autres des ûa, chansons d'un rythme particulier, que les femmes accompagnaient en frappant

Fig. 174. — Tombeaux en Imerina.

avec les doigts sur la peau d'une sorte de tambourin nommé romy. Le mercredi et les jours suivants, l'odeur commençant à être très mauvaise, les proches parents et les olom-pady pénétrèrent dans la maison mortuaire et, ayant fermé soigneusement la porte, ils ficelèrent fortement le cadavre avec des bandelettes de cuir, puis ils le placèrent sur les olom-pady qui s'étaient de nouveau étendus tout de leur long par terre et ils le pétrirent pendant longtemps de manière à faire sortir le plus de liquide possible. Ils le mirent alors debout, accoté au poteau central de la maison, et, afin que les matières pussent s'écouler librement, ils pratiquèrent des incisions à la plante des pieds, sous lesquels fut placée une vaste jarre pour recueillir tout le pus au fur et à mesure de son écoulement ; c'est du contenu nauséabond de ce vase

qu'est c^illsée sortir une sorte de Reptile nommé fanany^ qui doit incarner le priHpe défunt ;. quand les funérailles sont finies, le tout est déposé dans un ruisseau qui est /ady, c'est-à-dire taboue, dont personne n'oserait approcher et où le monstre a toute liberté de se développer et de vivre. Pour Rajoakarivony, les olom-pady ont porté le vase et son horrible contenu pendant la nuit au lieu désigné, parce qu'il est nécessaire, pour que la métempsychose réussisse, que personne ne le voie et aussi parce que maintenant, à cause des progrès de la civilisation, la plupart des Betsileo, n'ajoutant plus foi à ces vieilles croyances, ne se seraient pas fait faute de regarder et de railler les porteurs de ce lugubre fardeau. Mais il n'y a pas bien longtemps encore, c'était en plein jour que se faisait le transport et les portes et fenêtres de toutes les maisons devant lesquelles il fallait passer devaient être hermétiquement closes ; tout individu qui eût été surpris regardant, même à travers une fente, eût été lapidé sur place.

Peu à peu, les nobles et les habitants des districts voisins commen- ^ cërent à afQuer, chacun apportant à la veuve des cadeaux, petits morceaux d'ai^ent, paniers pleins de Riz, Oies, Poulets, etc. En attendant l'arrivée du message royal, la famille du prince défunt fit tuer des Bœufs, des Volailles, et fit distribuer du riz aux assistants. Dans ces cérémonies, on sagaye les Bœufs, on ne les tue pas en leur coupant le cou suivant l'usage habituel, car dans ce cas particulier on ne doit pas se servir de couteau ; ce n'est pas du reste tout le monde qui a le droit de remplir cette fonction, qui incombe à la dernière caste des nobles Betsileo. Le Bœuf le plus beau et le plus gras du troupeau est réservé à la famille, dont chaque membre fait cuire avec le plus grand soin le morceau de viande qui lui a été donné et en recueille toute la graisse afin d'alimenter la lampe qui doit brûler nuit et jour dans la maison mortuaire (lapavola). Cette maison était tendue d'étoffes diverses.

Auprès du cercueil, on mit toutes les armes du prince, son fusil, ses sagayes, son bouclier et son épée, à l'exception du couteau sacré qui était le signe de son pouvoir et devait passer aux mains de son successeur. Autour de la maison mortuaire, on ne cessa de chanter, de danser, de jouer des instruments à vent, de souffler dans des conques et surtout de battre le tambour, et le rhum coula toujours à flots nuit et jour.

Le 14 mai, le message royal se faisant toujours attendre, les chefs décidèrent de renvoyer le peuple aux travaux des champs, parce qu'il

était urgent de faire la moisson ; Ibutefois, il resta un certain nombre de personnes pour chanter la nuit et battre le tambour le matin et le soir. Enfin, le 31 août, arriva le message de la reine qui donnait les instructions pour les funérailles de Rajoakarivony et désignait son successeur.

Le gouverneur hova reçut Tordre de tirer seize coups de canon et mille coups de fusils, non compris, bien entendu, tous ceux que les Betsileo pourraient jet voudraient tirer, de faire tuer cent Bœufs et de distribuer 400 piastres au peuple d'Isandra en l'honneur du prince défunt. Une douzaine de musiciens devaient jouer de la musique chaque jour jusqu'à la fin des funérailles, et cent soldats, sous le commandement d'un onzième honneur, devaient rester autour de la maison, le canon des fusils tourné vers la terre.

Lorsque l'envoyé de la reine fut arrivé à Nasandratony, on annonça alors pour la première fois que Rajoakarivony, prince d'Isandra, était mort. Voici la proclamation qui fut alors adressée ^au peuple : « Écoutez, ô vous tous habitants d'Isandrabé, écoutez bien : Rajoakarivony vient de mourir, il est allé rejoindre Andrianampoinimerina et Radama et les douze souverains ; il a aussi rejoint Andriamanalina et tous les Zafimaharivo, ses ancêtres. Nous vous le déclarons, il n'est plus de ce monde. Qu'allons nous faire maintenant, car, je vous le dis, nous avons fait là une très grande perte? »

Aussitôt tous les assistants fondirent en larmes et on n'entendit plus de tous côtés que des lamentations, aussi bien dans la ville même que dans les hameaux et les fermes environnantes. On donna ensuite ordre à tous les Malgaches résidant ou de passage dans l'fsandra de prendre le deuil du prince et par conséquent, suivant les anciens usages : de porter pour tout vêtement un lamba, que les hommes devaient enrouler autour de la ceinture et les femmes nouer au-dessous des bras, et, sur le dos, une natte de jonc attachée sous le menton; d'avoir toujours la tête nue et les cheveux dénoués et épars, sans huile ni graisse; de ne pas tisser d'étoffes de soie; de ne pas fabriquer de poteries, de ne pas travailler à des maisons en briques et de n'entreprendre aucune nouvelle construction ; de ne faire aucun bruit et de ne pousser aucun cri en travaillant aux champs.

Tous ceux, gens du pays ou simples passants, qui n'exécutaient pas cette ordonnance à la lettre, étaient saisis et maltraités par les parents et les esclaves du prince. Quelqu'un avait-il enduit ses cheveux

d'huile, on jetait du sable ou des cendres sur sa tète; n'avait-il pas la petite natte carrée qu'on devait porter sur le dos, on le battait à coups de poing et de bâton : « Car, disaient-ils, nous pleurons la mort de de notre maître et seigneur et, si vous ne voulez pas joindre vos pleurs aux nôtres, vous n'avez qu'à rester chez vous. »

Malgré cela, les chants, les danses continuèrent et Toi^ie prit de jour en jour de plus grandes proportions, hommes et femmes étant constamment ivres et perdant toute pudeur.

On procéda alors à la fabrication du hazomasina (littéralement du bois sacré), sorte de tabernacle destiné à recevoir le cercueil et ayant la forme d'une petite maison portée sur quatre pieds dont les pignons étaient surmontés d'un ornement de bois rappelant une paire de cornes de Bœufs. Vhazomasina terminé, on le recouvrit de lamba de soie à raies et on y suspendit des bijoux d'ai^ent et autres. Le vendredi suivant, qui est le jour propice pour les princes betsileo, en présence de toute la population de la province d'Isandra et des districts voisins qui avait été convoquée, on rendit les honneurs royaux à Rajoakarivony; on tira le canon et des milliers et des milliers de coups de fusil, et, au milieu d'un bruit infernal, on sagaya cinquante Bœufs dont dix-huit furent réservés pour la famille du prince défunt et les corps des trente-deux autres rangés autour de leur parc.

Alors commença à défiler le cortège, en tête duquel étaient les soldats; ensuite venaient de nombreux esclaves, hommes et femmes, portant chacun quelque objet de ménage, marmite, plat ou bouteille, puis les musiciens et enfin, précédant le cercueil, portés dans des palanquins, les pleureurs et les pleureuses qui étaient vêtus de simples nattes grossières et qui ne cessaient de sangloter. Derrière le cercueil marchait une bande d'individus, les uns battant à qui mieux mieux du tambour, les autres soufflant de toutes leurs forces dans de grosses conques marines.

Ce cortège fit sept fois le tour du parc à Bœufs qui était dans l'enceinte de la ville à côté de la maison mortuaire, puis les porteurs de cercueil enjambèrent les cous des trente-deux Bœufs qui venaient d'être sacrifiés et étaient disposés autour. Entrée par le coin Ouest, la procession sortit par le coin Sud-Est et le cercueil fut réintégré dans la maison. La répartition des Bœufs fut faite entre tous les assistants suivant certaines règles. Autrefois, pendant la distribution delà viande, les Malgaches se disputaient les morceaux, de sorte que les plus forts s'era-

paraient souvent de la part des plus faibles; ils se battaient môme à coups de couteau et quelquefois il y avait mort d'homme.

Comme à cette période des funérailles, riches et pauvres, nobles et esclaves, sont obligés de faire un cadeau d'argent, tous les habitants de Nasandratony et des environs se virent obligés de vendre, les uns un Bœuf ou un Mouton, les autres du riz, des Volailles, etc., si bien que l'offre dépassant de beaucoup la demande, on put avoir un Bœuf pour 5 francs, un Mouton ou un Porc pour 1 fr. 25, une oie pour 30 centimes, 150 livres de riz en paille pour 10 centimes, etc., et le pauvre malheureux qui, n'ayant rien à vendre, était obligé d'emprunter une piastre, soit 5 francs, dut payer pour l'intérêt 7 fr. 50. Le matin, chacun vint à son tour apporter son cadeau d'ai^ent, mais, l'aprèsmidi et pendant toute la nuit, les chants, les danses, la musique, les festins continuèrent sans trêve ni repos.

Le vendredi suivant, on quitta Nasandratony en grande pompe et on sortit de l'enceinte, après avoir enjambé les corps de trente-deux autres Bœufs immolés dans ce but et on s'en alla à AmbohimandroBO» une des principales villes du domaine de Rajoakarivony, afin d'y recommencer les mêmes cérémonies que nous venons de décrire. Dans ces pèlerinages funéraires, on ne doit pas traverser les rizières et on est souvent obligé de faire de grands détours pour obéir à cette ancienne coutume.

On transporta successivement le cercueil à Fanjakana, à Mahazoarivo, à Ambohitrandrazana et enfin à Ivohitsisaiky où eût lieu l'enterrement. Cette promenade n'a d'autre but que de rançonner les habitants de chacune de ces villes et de leurs environs, qui se trouvent de ce fait obligés de donner à la famille du prince défunt chacun one piastre, sans compter les Bœufs, les victuailles, etc.

C'est le 24 octobre que le convoi arriva à Ivohitsisaiky, passant comme toujours par dessus le corps de nombreux Bœufs. Là se trouve le tombeau des rois Betsileo, qui est une simple excavation naturelle dans un énorme rocher situé à côté de cette ville.

Toute la population se mit aussitôt à fabriquer l'échelle, haute d'une trentaine de mètres, et les cordes qui étaient nécessaires pour atteindre la grotte. Il ne fallut pas moins de trois semaines d'un travail continu et assidu pour terminer cette besogne; rien que pour amener jusqu'à Ivohitsisaiky l'arbre énorme qu'ils avaient coupé, les Isandra mirent six jours, car le^ bois pour faire cette échelle doit provenir d'un certain

bouquet d'arbres assez éloigné qui est taboue de tout temps et placé sous la garde d'un corps spécial d'esclaves royaux.

La première cérémonie consista à attacher ensemble un Bœuf et un des esclaves du prince, de la caste des olompady\ et de les faire descendre à l'aide de cordes du haut du rocher à la hauteur de la grotte. Là, l'esclave coupa le cou du Bœuf et aspergea la grotte avec le sang de la victime, puis on lui passa des lamba de soie neufs et il procéda à la toilette des anciens rois déposés dans ce tombeau, substituant les nouveaux lamba aux vieux qui étaient tout sales et souillés.

On apporta alors l'échelle et, le samedi 17 décembre, huit mois et demi après la mort, eut lieu l'ensevelissement. Deux princes montèrent dans la grotte et, après avoir présenté aux assistants la pipe d'Andriamanalina, leur grand ancêtre, pipe d'une taille et d'une forme remarquables, ils fixèrent la place où allait être déposé Rajoakarivony. Pendant qu'on hissa le cercueil, le canon ne cessa de tonner et les assistants tirèrent des milliers de coups de fusil, auxquels se mêlèrent les chants funèbres et le son des nombreux tambours et des conques marines. Beaucoup d'objets divers et de vivres furent déposés à côté du corps du prince.

Après cette cérémonie, on tua des Bœufs gras qu'on partagea entre les assistants et on fit l'invocation suivante : « Écoute, ô Dieu qui as créé toutes choses! Écoutez, ancêtres des roisl II vous a plu de rappeler auprès de vous Rajoakarivony et nous ne pouvions pas l'empêcher. Il est à présent avec vous ! Bénissez-nous, nous qui restons sur la terre ! et vous, ô notre prince bien aimé qui nous avez quittés, bénissez -nous pendant le jour, bénissez-nous pendant la nuit. Faites que nous ayons beaucoup d'ai^ent et beaucoup de Bœufs, que nous devenions riches, car vous êtes notre Dieu ! Ne venez pas rôder autour de nous et restez auprès de ceux qui ne sont plus ! »

Ainsi prirent fin les funérailles du grand prince betsileo Rajoakarivony (1).

Pour faire leurs prières aux mânes des ancêtres, les Sakalava et autres tribus qui ont peur des cimetières se contentent d*aller à la maison mortuaire, qui est toujours abandonnée après la mort de son propriétaire et qu'ils laissent tomber en ruines, et là ils font leurs

(1) Ce récit est dû à un hova fort intelligent qui a assisté h toute la cérémonie et qui Ta décrite à la demande du Rev. J. Sibree.

invocations et déposent leurs offrandes. Dans l'Ouest, un homme qu'on trouverait au voisinage d'une tombe serait considéré comme un sorcier venant en ce lieu redoutable préparer ses maléfices et serait sûr d'être tué à coups de pilon, car jamais on ne sagaye un sorcier, parce qu'on doit le tuer sans répandre sur la terre son sang, qui la souillerait et causerait au pays et à ses habitants les plus grands malheurs.

Telles sont, en résumé, les mœurs et les coutumes des Malgaches. Si j'avais pu en faire une étude comparative et plus détaillée, je vous aurais montré quelle grande analogie elles ont avec celles des Océaniens et quelle nouvelle preuve elles apportent de l'origine indo-mélanésienne des habitants de notre nouvelle colonie.

PAR

ARISTIDE BIARRE

Ancien Professeur à C Ecole spéciale des langues orientales vivantes

Tout le monde ici connaît les deux mots malgaches Haso et Tazo (bois et fièvre), par lesquels le roi Radama I*' se plaisait à désigner les deux généraux qui devaient repousser victorieusement toute attaque contre son royaume. L'endurance énergique et la forte discipline de l'armée française ont triomphé de tous les obstacles et Madagascar a été conquis. Maintenant ce qu'il faut acquérir et posséder, c'est la langue malgache! Ce sera, croyez-le bien, l'auxiliaire le plus puissant, l'instrument le plus efficace pour assurer l'œuvre de pacification et de civilisation, si habilement commencée par le Gouverneur général Gallienl.

En décembre dernier, dans une notice intitulée : Madagascar et les Philippines, j'exprimais une opinion que je crois juste et que je tiens à reproduire devant vous. En 1891, Francisco Valdès, directeur du Collège royal de l'Escurial, a dit : « Nous avons la ferme conviction que jamais l'espagnol ne sera l'idiome vulgaire des Philippines. »

La France, c'est mon sentiment, n'arrivera pas non plus à substituer sa langue à celle des Malgaches ; aussi devrait-elle s'appliquer non tant à enseigner le français aux Malgaches, qu'à enseigner le malgache à tous les Français venus à Madagascar, ou se proposant d'y venir.

Malgré la vaste étendue de l'île de Madagascar, plus grande que la France, malgré le manque absolu de voies de communication à travers ses forêts, ses marais, ses montagnes escarpées et coupées de précipices, malgré la diversité des peuples qui l'habitent, malgré leur ignorance, tous Hova, Sakalave, Betsileo, Betsimisaraka, Bara, Antai-

MÂDÀGABCAB. 21

moiir, etc., tous parlent une langue qui est foncièrement la même. Cette langue malgache qui est une, du cap d'Ambre au cap Sainte- Marie, a traversé les siècles en conservant ses règles grammaticales et ses lois euphoniques, simplement par la ti*adition orale, sans le secours de récriture. C'est un phénomène philologique des plus remarquables, assurément.

On a coutume de dénommer Madagascar, « la grande île africaine », à cause de son voisinage de VAfrique, mais ce n'est pas du côté du canal de Mozambique, vers l'Ouest, qu'il faut rechercher les origines de la langue malgache ; ce n'est pas non plus du côté de l'Inde continentale, de la Perse, ni même de l'Arabie. Le grand courant équatorial des mers indiennes vient directement de l'Est frapper la côte orientale de Madagascar, et c'est lui qui a apporté les premiers immigrants venus de l'archipel malais.

Guillaume de Humboldt a démontré par l'analyse la plus miiiutieuse et la plus documentée qu'une même langue parcourt TOcéan, dans des formations individuelles, depuis Madagascar jusqu'à l'île de Pâques. Il y a plus d'un siècle, Marsden exposait ses remarques sur les langues en usage dans Tîle de Sumatra et signalait à l'attention des orientalistes la connexion manifeste existant entre un grand nombre de mots usités par les insulaires océaniens, de Madagascar aux îles Marquises. Aujourd'hui l'on admet sans conteste que le malais, le javanais, le batak, le dayak, le boughis, le mangkassar, le tagalog, le bis^ya et le malgache, etc., sont des émanations plus ou moins divergentes d'une source commune, et font partie de la grande famille malayo-polynésienne. La Malaisie peut être considérée comme ayant fourni un double courant de migrations : à l'Ouest vers Madagascar, à l'Est vers les îles de la Mer du Sud ; et cela bien, avant que les influences hindoues se fussent répandues dans Java et au travers de l'archipel indien. La place qu'occupe le sanscrit dans le vocabulaire malgache est imperceptible. Mais le malgache a la plus grande analogie lexicologique et grammaticale avec le malais et le javanais; il oifre de grands rapports de prononciation avec le toba, dialecte du batak (à Sumatra), étudié par le savant hollandais Van der Tuuk.

C'est un célc'brc Hollandais, Frédéric de Houtman, qui est l'auteur du plus ancien ouvrage connu sur l'étude comparée du malais et du malgache, la publication de cet ouvrage ayant été autorisée par une décision des Etats généraux de Hollande, le 4 février de l'année 1603.

Frédéric de Houtman, frère de Cornelis de Houtman (le créateur du commerce hollandais aux Indes orientales), avait appris le malais dans diverses parties de l'archipel indien, et finalement à Atchéh, où il demeura prisonnier pendant vingt-six mois ; il avait appris le malgache d'un naturel de Madagascar qui, ayant servi quatre ans sur un vaisseau hollandais, avait acquis une connaissance suffisante de la langue hollandaise.

J'ai donné, en 1896, un Vocabulaire des principales racines malaises et javanaises de la langue malgache^ qui contient environ six cents mots malgaches, tous exprimant des idées essentiellement élémentaires. En décembre dernier, j'ai publié un petit vocabulaire comparatif des principales racines malayo- polynésiennes, communes à la langue malgache et à la langue tagalog. On y trouvera quelques diflérences orthographiques, mais elles sont plus apparentes que réelles et résultent de différences phonétiques que nous allons exposer.

Disons tout d'abord que les mots-racines malais, javanais, malgaches, etc., sont pour la plupart dissyllabiques, et que toute syllabe, dans la langue malgache, se termfne par une voyelle. Quand la syllabe finale d'un mot-racine malais ou javanais est une syllabe fermée, c'est-à-dire formée par une voyelle resserrée entre deux consonnes, la dernière de ces consonnes ne se retrouve pas dans le malgache, et le plus souvent est remplacée par l'une des trois syllabes ka, ira, na, que les Malgaches appellent syllabes muettes. Ex. : «ot//our (remplacé), sarat (chargé), pilih (choisi), panas (chaud), toutoup (fermé), loumout (mousse), sisip (écaille de Poisson), kambar (jumeaux), toumit (talon), sorat (écrit), osik (agité), koulit (peau), en passant du malais en malgache sont devenus : soulou, sara, fidy ou /î/y, fana^ ioutoutray loumoutra, sisika^ kambana^ toumitra^ soratra^ hetsika^ houditra, etc.

Les trois syllabes finales ka, tra^ na, très fréquentes dans les mots malgaches, sont dites syllabes muettes, parce que souvent elles se suppriment dans l'écriture, ou se font sentir à peine quand on les prononce. Ces syllabes entraînent des modifications emphoniques dans la nature de la lettre initiale du mot qui les suit immédiatement, quand cette initiale est une des consonnes muables t?a, ra, Aa, fa, ra^ la, sa. Ces modifications sont réglées par des lois euphoniques, coexistantes en malais et en tagalog, qui faisaient dire à John Leyden, qu'il était bien plus difficile de retrouver la racine dans un dérivé

malais ou tagalog que dans un mot arabe, et au P. Juan Felis de la Encarnacion, l'auteur d'un dictionnaire bisaya-espagnol imprimé à Manille, en 18K1, que ces variations et conversions de lettres les unes dans les autres étaient pour lui des mystères incompréhensibles.

A la fm des mots malgaches et batak le h final se transforme en h devant la voyelle d'un suffixe.

Irak-ina en malgache devient irah-ina (envoyé), oulok-on en batak devient ouloh-on (mangé par les Vers).

Le A:, gutturale forte du malais et du javanais, se remplace ordinairement par A, au commencement et même dans le corps des mots malgaches et batak. C'est ainsi que les racines malaises A'ara/i^ (roche), kilat (éclair), houkit (colline), takout (crainte), laki (mâle), akou (je ou moi), deviennent les racines malgaches : harana^ hélatra^ vohitra, tahotra^ lahy^ aho.

Rappelons, en passant, que le o malgache doit se prononcer ou.

Le g, gutturale douce qui se prononce toujours gue^ jamais je^ se remplace souvent aussi par A, surtout au commencement des motsracines. Ex. : gantong (pendre), gâtai (gale), du malais, deviennent en malgache hantona, haty.

Le tch^ palatale forte du malais, s'adoucit en malgache et se rend par ts, Ex. : tchetchak (Lézard) , tchoba (essai , épreuve) du malais, deviennent tsatsaka et tsapa en malgache.

En tagalog et en bisaya, tch est remplacé par s.

Le dj\ palatale douce du malais, du javanais, du batak, du mangkassar et du boughis s'adoucit en (/r, dans le malgache. Djourou (coin, angle) devient soro qui se prononce dzourou.

Le cf, dentale forte du javanais, permute avec r, rfr, tr^ du malgache. Depa (brosse) devient re/y, /oMé/owA (sommeil) devient/ourou, dada (poitrine) devient tratra^ dendeng (muraille) devient rindrina.

Le rf, dentale douce du malais, se transforme habituellement en r, dans les mots malgaches. Doua (deux), danou (de l'eau, pièce d'eau), kamoudi (gouvernail), padi (riz sur pied) deviennent en malgache roua^ rano, hamory, vary.

Le p, labiale forte, est le plus souvent remplacé par ^ en malgache. Ex.: /îry, du malais p/ra (combien), /b^y du malaispou/iA (blanc), fahitra, du malais pahit (amer), feno du malais penouh (plein).

Le 6, labiale douce, se remplace fréquemment par v. Les mots-

racines du malais betts (jambe), bounouh (tué), oubah (changé), lahouh (abattu, tombé), sont les mêmes que vity, vono, ova, lavo.

La liquide / permute souvent avec d. Ex. : Itma (cinq), en malgache dimy; souling (flûte), en malgache sodina ; lintah du malais ou linta du batak (Sangsue) devient dinta en malgache.

La siniante s se supprime fréquemment dans le malgache, tant au commencement qu'à la fin des mots-racines malais. C'est ainsi que l'article personnel «t, en passant en malgache, devient t ; soungay (rivière, fleuve) devient ony, panas (chaud) devient fana^ lepas (échappé) lepa, tipis (mince) tify.

Les semi-voyelles y a et wa du malais et du javanais, qui devaenti exister dans Talphabet primitif des Malgaches, en ont disparu, et sont remplacées respectivement par z et v. C'est ainsi que les mots malgaches actuels Aaro (bois), vavy (femme) et le pronom personnel iry (lui, elle, eux, elles) viennent directement du malais kayou^ bawi et iya.

Ces dissemblances orthographiques une fois indiquées, l'identification des racines malgaches et des racines malaises, javanaises, batak, etc., deviendra beaucoup plus évidente.

De nombreux vocables peuvent être communs à deux langues, sans qu'on puisse arguer de ce fait pour en conclure affinité et parenté d'origine. A la suite de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie, la langue anglaise a subi l'invasion d'une foule de mots français, et le vocabulaire anglais en a conservé un très grand nombre sans la moindre altération d orthographe. Hais la grammaire française a a pas eu de prise ^ur la grammaire anglaise. De même, en malgache, beaucoup de mots français ont été adoptés, et leur nombre tout naturellement ne pourra que s'accroître, mais le génie des deux langues demeurera dissemblable et les deux grammaires, française et malgache, n'offriront jamais la moindre ressemblance. Les mots d'origine française, en s'introduisant dans le malgache, doivent se plier aux lois phonétiques de cette langue, et prendre une forme plus adoucie, par l'intercalation d'une voyelle, toutes les fois que deux consonnes se suivent immédiatement. Ex. : brosse^ en franco-malgache borosy; cloche^ en franco-malgache kolosy; notre mot malgache est le représentant du mot malagasy. C'est ainsi que procédèrent lesHova, lorsque, seuls parmi les peuples malgaches, ils empruntèrent aux Arabes les noms des jours de la semaine. Pour les prononcer, ils durent en modifier l'orthographe.

MADAGÀBCAB. 22

ARISTTOE MARRE

En arabe.

En malgache

Dimanche

. êl-âhd

alahady.

Lundi

êl-ethnévn

alatsinainv.

Mardi

êl-tselatsàh...

talata.

Mercredi

. êl-arba

alarobia.

Jeudi

êl-khâmys

alakamisy.

Vendredi . . .

êl-djouma'ah . .

zôma.

Samedi

ês-sebt

asabotsy.

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