CL. DELHORBE
te
de la force et de la politique. Il faut vous rappeler que dans les luttes coloniales nous ne devons détruire qu'à la dernière extrémité et, dans ce cas encore, ne détruire que pour mieux bâtir. Toujours nous devons ménager le pays et ses habitants, puisque celui-là est destiné à recevoir
Fig. i92. — M. le général Gallieni, Gouverneur général de Madagascar et dépendances.
nos entreprises de colonisation future et que ceux-ci seront nos principaux agents et collaborateurs pour mener à bien ces entreprises. Chaque fois que les incidents de guerre obligent l'un de nos officiers coloniaux à agir contre un village ou un centre habité, il ne doit pas
LA G(HA>!«I9ATI0If A MADAGASCAB 353
perdre de me que son premier soin, la soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d'y créer un marché, d*y établir une école. C'est de l'action combinée de la politique et de la force que doit résulter la pacification du pays et l'oi^nisation à lui donner plus tard. L'action politique est de beaucoup la plus importante. Elle tire sa plus grande force de Toi^nisation du pays et de ses habitants. »
(Test ce qui faisait dire au colonel Lyautey, un de ses principaux et des plus distingués collaborateurs, en parlant de l'action du général au Tonkin où il avait déjà expérimenté les procédés qu'il devait si brillamment et si efficacement employer à Madagascar, « qu'il se préoccupait bien moins de l'enlèvement d'un repaire, que du marché qu'il y étabirait le lendemain. y>
Ailleurs le même colonel Lyautey commente ainsi les instructions de son chef:
« Tous les éléments de l'occupation définitive et de l'organisation sont assurés d'avance ; chaque chef d'unité, chaque soldat sait que le pays qui va lui échoir sera celui où il restera et chefs et troupes sont formés en conséquence. Et ainsi l'occupation successive dépose les unités sur le sol comme des couches sédimentaires. Cest bien une organisation qui marche. »
Ainsi donc plus de razzias, plus d'incendies, plus de pillages, plus de massacres, mais le souci constant de conserver, en vue de notre action future, les ressources locales et de nous rendre les^ populations favorables.
Dans le remarquable article sur la colonisation militaire qui a été publié par la Revue des Deux-Mondes^ et auquel j'ai emprunté les citations que je viens de vous faire, le colonel Lyautey nous conte l'anecdote suivante :
« Chargé, il y a un an, de soumettre une région sakalave insurgée, le commandant d'infanterie de marine Ditte s'était fait une loi absolue d'épargner, de pacifier, de ramener cette population. Je le revois encore abordant un village hostile et, malgré les coups de fusil de l'ennemi, déployant toute son autorité à empêcher qu'un seul coup ne partit de nos rangs, et y réussissant, ce qui, avec les tirailleurs sénégalais, n'étais pas facile. Je le revois, lui et ses officiers, en avant, à petite portée de la lisière des jardins, la poitrine aux balles, et, avec ses émissaires et ses interprètes, multipliant les appels et les encourage-
384 CL. DELHORBB
ments. Et comme cet officier était aussi un très bon et très habile militaire et qu'il avait pris d'habiles dispositions menaçant les comf munications, rendant diilficile l'évacuation des troupeaux, il réussit,
i^ après des heures de la plus périlleuse palabre, à obtenir qu'un Saka-
I lave se décidât de sortir des abris et à entrer en pourparlers. Et ce fut
^^ la joie aux yeux que, le soir venu, il me présenta le village réoccupé,
i en fête, les habitants fraternisant avec notre bivouac, à l'abri du
^ drapeau tricolore, emblème de la paix. »
^ Je ne pouvais mieux faire, n'est-ce pas. Mesdames et Messieurs,
^ pour vous exposer leurs idées et leur façon de comprendre la coloni-
sa sation, que de faire parler devant vous ces hommes de devoir et de
^ dévouement dont les Bugeaud en Algérie, les Faidherbe au Sénégal,
f*^' ont été les devanciers, qui ont compris que le véritable courage
:- consistait non pas à détruire mais à édifier, et que « le rôle du soldat ou
'f de l'officier » — c'est encore le général Gallieni qui parle — « ne doit pas
^^ se borner à l'action militaire, mais à une mission plus étendue et plus
p' élevée au début de nos nouvelles colonies et qu'il lui appartient de
commencer l'organisation et la mise en valeur des territoires que sa bravoure à donnés à la France. »
y. C'est ainsi et par Y « utilisation civile » de l'armée que nous avons
;^ conquis une deuxième fois la Grande Ile.
^ Telle est, dans son ensemble, la première partie de l'action du
général Gallieni à Madagascar: nous verrons, après-demain, ainsi que
i je vous l'ai indiqué en commençant, comment, une fois maître du
pays, il en a préparé la mise en valeur. Etudier, en effet, la colonisa-
' tion de Madagascar depuis la conquête, c'est étudier l'œuvre de son
Gouverneur Général : il suffit de le suivre pas à pas pour constater que
; tout a été bien prévu et bien ordonné.
Mais je ne veux pas attendre jusque là. Mesdames et Messieurs, et je crois que je ne puis mieux clore cet entretien et cette série de pro- - jections qu'en vous proposant de vous associer à nous pour adresser
au pacificateur, à l'organisateur et à l'administrateur de Madagascar, ainsi qu'à tous nos vaillants officiers qui l'ont secondé avec tant de courage et de dévouement dans cette noble tache, l'expression de notre patriotique confiance et l'hommage de notre profonde admiration.
LA COLONISATlOPf A MADAGAGCAR 385
Nous avons étudié au cours de notre précédente causerie, la pacification de Madagascar : nous allons passer en revue aujourd'hui les mesures administratives qui ont été prises pour faciliter à nos compatriotes leur installation dans un pays que nos soldats venaient de conquérir pas à pas, et voir quelles sont les entreprises ouvertes à leur initiative.
Car, Mesdames et Messieurs, en 1897, il y avait des colons à Madagascar ! Des demandes nombreuses arrivaient régulièrement et Télan retardé, nous Tavons vu, en 1896, reprenait, vigoureux, son développement, conséquence du besoin de colonisation dont nous autres Français, n'en déplaise à quelques esprits chagrins, sommes animés autant, sinon plus que d'autres.
Il est indéniable, en effet, qu'une grande poussée coloniale s'est produite en France dans ledernierquart du siècle qui vient des'écouler, dans le public, comme dans l'émanation de son esprit, dans le gouvernement. Aujourd'hui, le désir de tous est de mettre en valeur les nouveaux territoires. La colonisation n'est plus comme autrefois, une opération purement spéculative ou une expédition militaire consistant à ajouter des hectares aux hectares, dans un simple but d'amour propre et d'ostentation de propriétaires. La conquête faite, on prétend l'organiser ; qui dit annexion dit affaire : et l'administration elle-même semble tendre à devenir sur ce terrain coadjutrice bienveillante de Teffort individuel, au lieu de lui être, comme jadis, indifférente ou hostile. La conséquence est l'étude du pays conquis. Autrefois la connaissance des mœurs et des aptitudes des nouveaux sujets importait peu, nos fonctionnaires de tous ordres et tous rangs allaient appliquer au loin les principes administratifs et les codes en usage dans la métropole, les théories ou les préjugés nécessaires à nos cerveaux de vieux civilisés étaient soigneusement transmis à des races en enfance. Et, dans cette tâche purement administrative, les colons ne pouvaient être que des gêneurs.