CE LIVRE EST DU A LA COLLABORATION DE
MM. Raphaël Blanchard, Professeur à la Faculté de Médecine, Membre de l'Académie de Médecine;
Marcellin Boule, Assistant au Muséum d'Histoire naturelle;
Clément Delhorbe, Membre du Conseil supérieur des colonies^ Secrétaire général du Comité de Madagascar;
Emmanuel Drake del Castillo, Président de la Société botanique de France; ^
Henri FRomETAUX, Docteur ès-Iettres, Agrégé d'histoire et de géographie, Secrétaire de l'OfXice colonial de la Sorbonne;
Guillaume Grandidirr, Chargé de mission scientifique à Madagascar;
A. Lacroix, Professeur-Administrateur au Muséum d'histoire ^ naturelle ;
Aristide Marre, Membre de l'Institut royal de la Haye, ancien Professeur à l'École des langues orientales vivantes.
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GUILLAUME 6RANDIDIER
Madagascar est aujourd'hui l'une de nos colonies les mieux connues, mais il n'en a pas toujours été ainsi. On a, en effet, raconté bien des fables et émis bien des hypothèses sur cette île. Depuis Ptolémée, qui donne dans sa Géographie la description d'une île qu'il appelle Menuthias, description qui parait s'appliquer assez bien à Madagascar, jusqu'aux voyageurs modernes, je dirai même jusqu'aux voyageurs récents, car il faut attendre les levés d'Owen en 1827 pour avoir un tracé des côtes à peu près exact, tous les voyageurs, sauf Flacourt, Mayeur et quelques autres, se sont plus à faire un récit souvent loilg, mais toujours plus ou moins fantaisiste de ce qu'ils avaient vu ou fait. Aussi, avant d'entrer dans la description technique et détaillée de la Orande Ile, telle (|ue nous la connaissons aujourd'hui, il n'est pas sans intérêt de retracer rapidement l'évolution qu'ont suivie nos connaissances dans cette partie du monde.
Histoire de la Géographie (1). — Si nous laissons de côté les opinions purement hypothétiques qui identifient Madagascar avec l'île Phébol dont parle Aristote ou l'île Cerné de Pline, le premier document sérieux est le récit de la navigation faite sur la côte orientale d'Afrique, au Sud du cap Gardafui, par trois marins grecs au ii« siècle de l'ère chré-
(1) La première partie de ce paragraphe est le résumé de VHistoive de la Géographie de Madagascar, par Alfred Gramdidier : Paris. Imprimerie Nationale. 1892.
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tienne, récit qui est dû à Marin de Tyr dont Touvrage original ne nous est malheureusement pas parvenu, mais que Ptolémée a reproduit. Ce célèbre géographe, en décrivant cette région nouvellement signalée, donne quelques détails sur un groupe de petites îles qu'il appelle Pyrolées et sur une grande île du nom de Menuthias; d'après le temps qu'ont mis les marins grecs pour y -parvenir en partant de points connus, et en se basant sur les vents qui régnent dans ces parages, ainsi que sur d'autres renseignements que nous trouvons dans divers géographes anciens, comme Marcien d'Héraclée par exemple, il semble ressortir que les Pyrolées sont les Gomores et Menuthias Madagascar.
Pendant plusieurs siècles, les habitants de TEurope n'ont eu d'autres notions sur l'Afrique et sur TOrient que celles très sommaires données par Ptolémée. C'était l'époque à laquelle il n'était guère admis qu'un homme sensé pût se risquer sur un navire. Les Arabes seuls, qui, de temps immémorial, pour des raisons de commerce et, après la mort de Mahomet, par fanatisme religieux, se sont aventurés sur l'océan Indien et ont visité la côte orientale d'Afrique et tout l'Extrême-Orient, ont donné dès le x« siècle des récits intéressants de leurs pérégrinations.
Nous ne nous arrêterons pas aux assertions de certains historiens (|ui identifient Madagascar avec l'Ile de Kanbalou dont Maçoudi a fait la description dans ses PrairieJt d'or, et qui est probablement l'une des Comores, Anjouan, et nous arriverons de suite à Edrici qui, en 1153, à la demande du roi Roger de Sicile, à la cour duquel il vivait, composa un grand planisphère gravé sur une table d'argent où il inscrivit toutes les données que l'on possédait à son époque sur les diverses contrées de la terre. Les erreurs y abondent : imbu des idées de Ptolémée, il fait en effet rejoindre le sud de l'Afrique avec les îles de la Sonde< transformant ainsi la mer des Indes en une vaste Méditerranée; néanmoins, le long de la côte d'Afrique, il a représenté un groupe d'îles (|u'il dénomme îles Zanedj et dont la description et la position correspondent assez exactement aux Comores et à Madagascar.
Dans les siècles qui suivirent, les géographes arabes copièrent Edrici non-seulement sans rien ajouter d'important à son œuvre, mais en la modifiant plus ou moins au gré de leur fantaisie.
Marco Polo est le premier Européen, et le seul au moyen-âge, qui parle de Madagascar, mais il donne du pays qu'il désigne sous ce nom
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et qu'il n'a pas visité lui-même, dont il a seulement entendu parler par les Arabes du Cutch, une description tout à fait fausse, si on l'applique à Tile que nous appelons ainsi aujourd'hui, mais exacte pour la région de Mogdicho, qui était alors la ville la plus riche et la plus florissante de l'Afrique orientale et que les marins arabes avaient certainement en vue lorsqu'ils lui ont fourni ces renseignements.
Il n'est pas douteux que Marco Polo n'a pas eu connaissance de l'île que nous nommons Madagascar, et que le pays qu'il a appelé du reste tantôt Madeigascar, tantôt Mogelasio, est le pays de Mogdicho, situé sur la côte d'Afrique, un peu au Nord de Téquateur, où, comme nous venons de le dire, du x® au xvi« siècle, les Arabes ont eu une colonie très riche et très florissante et dont le nom a été transcrit par Marco Polo d'une façon un peu fantaisiste.
Il n'est pas sans intérêt d'expliquer comment ce nom de Madagascar, qui appartient à un tout autre pays, a été et continue d'être attribué à la grande île africaine.
C'est que le célèbre géographe Martin Behaim, interprétant mal les récits de Marco Polo, qui avait traduit à tort par île le mot Djeziret que les Arabes avaient appliqué aux pays de Modgicho et de Zanzibar, et qui signifie aussi presqu'île et pays maritime, a placé en plein Océan Indien, auprès d'un vaste promontoire qu'il fait saillir de la côte Est d'Afrique, deux îles, l'une triangulaire coupée parle tropique du Capricorne qu'il a appelée Madagascar, l'autre plus au Sud, presque aussi grande, qu'il a nommée Zanzibar (fig. 1). Ces deux îles étaient purement imaginaires, puisque ces noms de Madagascar et de Zanzibar eussent dû être placés le long de la côte d'Afrique entre le 2« degré de lat. N. et le 6® degré de lat. S., mais, par un hasard singulier, quelques années après, en 1500, les Portugais ayant découvert une grande terre en face de Mozambique et un îlot sur la côte du Zanguebar, les géographes ont identifié ces îles nouvellement découvertes, et jusque-là inconnues des Européens, avec les deux îles imaginaires du globe de Martin Behaim, dont il a fallu par exemple modifier la forme, la position et la grandeur. Telle est l'origine du nom de Madagascar, qu'on trouve sur la première carte européenne de la grande île africaine, qui a été dressée par Cantino à Lisbonne, en 1502, au retour de Diogo Diaz qui l'avait découverte. A cette carte, qui met Tîle à peu près à sa place et lui donne une orientation presque correcte, a succédé, en 1617, après les explorations de RuyPereira, de Tristan da
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Cunha, de Diogo Lopez de Sequeira, etc., celle de Pedro Reinel qui, pour la première fois, représente Madagascar avec des contours assez exacts, au moins dans ses grandes lignes (iig. 2).
Pendant près de deux siècles et demi, nos connaissances sur la géographie de Madagascar ont fait peu de progrès. Flacourt (1), en 1656, et Benyowski, en 1776, ont fait dresser des cartes à une plus grande échelle, mais ils n'ont apporté à Tœuvre de Pedro Reinel, au point de vue de la forme générale de File, que des modifications de détail. C'est D'Après de Mannevillette qui a fourni le premier document géographique sérieux, une carte côtière sur laquelle il a rassemblé toutes les notions que Ton possédait à cette époque.
Il faut ensuite attendre cinquante ans pour constater un nouveau progrès dans la cartographie malgache, progrès qu'a réalisé Owen en 1827, en rectifiant les erreurs qui jusque-là avaient été commises sur l'emplacement de la côte Ouest.
Nous ne nous sommes encore occupés que des contours de l'Ile, que nous avons vus peu à peu se préciser, mais comment l'intérieur du pays était-il représenté sur ces cartes et sur quelles bases étaient-elles construites? Plusieurs voyageurs ont fourni des renseignements intéressants sur les régions cotières; Flacourt et Guillain notamment ont enrichi les côtes de nombreux noms de localités et de cours d'eau. Mais pour la partie centrale, jusqu'en 1870, l'imagination a régné en maîtresse danç la confection des cartes (fîg. 3). C'est en effet en grande partie sur les itinéraires relatés dans l'ouvrage de Leguevel de Lacombe que les cartographes se sont appuyés ; ils les ont reproduits scrupuleusement sur toutes les cartes, où ils ont pris soin d'inscrire le plus petit des villages et le moindre des cours d'eau qu'il a cités. Or la plupart de ces itinéraires ont été créés de toutes pièces dans le silence du cabinet. On eût dû cependant avoir une certaine méfiance à l'égard d'un auteur qui s'attribue les aventures les plus extraordinaires et dont les récits fantaisistes portent la marque d'une imagination trop vive. Qui ne sait, par exemple, que la ville de Tananarive est bâtie sur une longue colline à versants abrupts et que ses habitants sont obligés d'aller chercher l'eau au loin, que les maisons y sont construites au ras du sol, en terre ou en planches? Or Leguevel la fait traverser par un grand nombre de petites rivières, et il nous apprend que les maisons faites de joncs et de bran-
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Fig. 3. — Cartf oro-hydrographique do Madagascar, telle qu'elle était tracée en 1870.
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chages y sont élevées de deux pieds au dessus du sol, à cause des inondations qui y sont fréquentes ! Que dire de cartes construites avec des documents pris dans un livre où abondent à chaque page les erreurs et les fables ! On eût été mieux inspiré en utilisant les itinéraires de Mayeur, mais, comme ils étaient véridiques, personne ne les a mis en œuvre, ni même consultés (lig. 3).
En 1870, s'ouvre pour la géographie de Madagascar une ère nouvelle; non seulement mon père venait de passer cinq ans à parcourir Tîle dans tous les sens, ayant relevé avec soin ses itinéraires qu'il avait jalonnés de nombreuses observations astronomiques, mais encore il avait jeté un premier réseau de triangles sur Tlmerina ou Plateau central et fixé d'une manière précise les latitude et longitude de Tananarive jusque-là erronées. C'est à partir de cette année que des notions exactes sur la disposition des montagnes et la distribution des cours d'eau et des forêts, qui étaient alors à peu près complètement inconnues, furent définitivement acquises (fig. 4). Ces données ont depuis servi de base à toutes les cartes de la Grande Ile. Elles furent complétées avec une science et un zèle admirables par le R. P. Roblet, qui, depuis 1873, a consacré tous les loisirs que lui laissait son ministère à faire la topographie de l'Imerina et la triangulation du Betsileo, aidé à partir de 1892 par le R. P. Colin, le fondateur et le savant directeur de l'observatoire de Tananarive. 11 est juste de rappeler aussi les travaux des hydrographes et des voyageurs et missionnaires qui ont, de 1870 à 1895, accru nos connaissances sur la grande ile. MM. Louis Favé et Cauvet, Mion et Fichot, Driencourt, etc., ont levé avec une extrême précision la côte si découpée du Nord-Ouest, et les itinéraires de MM. Catat et Maistré, Gautier, d'Anthouard, Mullens, Sibree, Richardson, Baron, Nilsen Lund, etc., qui traversent généralement les régions peu connues de l'Ouest, du Sud et du Sud-Est, ont été précieux pour préciser les grands traits géographiques de Madagascar.
En 1895, a commencé la dernière phase de la géographie de Madagascar. Avant l'entrée en campagne de nos troupes, les routes de Majunga et de Tamatave au centre de l'île et la topographie des environs de Tananarive et du Plateau central étaient déjà bien connues par les travaux de mon père et du R. P. RobJet, au moyen desquels ils avaient établi une carte de la partie septentrionale de l'Imerina au 1/200.000. Pendant les opérations militaires, la brigade géodésique qui a accompagné le corps expéditionnaire a fait quelques levés, mais peu impor-
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