CHAPITRE VI
tanghine — officier chargé du tanguin — du jour fixé pour l'épreuve. À parlir de ce moment, il devait s’abstenir de toute nourriture, pendant vingt-quatre heures, et, à l'expiration de ce délai, se rendre, accompagné de ses parents, au lieu particulier destiné à ces sortes d'épreuves. Get emplacement était facile à reconnaitre
par les nombreux tombeaux de ceux qui avaient suc-
combé au supplice. Arrivérlà, 1l commencait par se dévêtir et jurait qu'il n'était pas coupable du crime ou du sortilège dont il élait accusé. Ensuite, on allumait un grand feu, et on faisait cuire dans une marmile du riz en bouillie. Accroupi sur une natte, le patient attendait que le ministre du tanguin, après avoir raclé dans la marmite la dose de poison quil jugeait nécessaire à l'épreuve, lui eût donné ce breuvage à avaler : ce dont il s’acquittait loujours sans sourciller, confiant en la protection des Sikidy. Avant d'absorber la liqueur fatale, l'accusé devait remercier la reine de lui avoir fourni l’occasion de se disculper par celte épreuve, et la saluer.
Le tanguin ne tardait pas à produire son effet. Le corps démesurément gonflé, les cheveux hérissés, le malheureux poussait des cris de douleur et d'épouvante, que les spectateurs prenaient pour les aveux de son crime. Quand l'épreuve se terminait par la mort, il était déclaré coupable; aussitôt, son cadavre était placé sur un bûcher préparé à l'avance, et réduit en cendres. Si, au coutraire, son estomac, se montrant rebelle, rejetait le poison, ou si l'officier hova chargé de le lui faire prendre, secrètement soudoyé par lui ou par les siens, lui en faisait prendre une quantité insuflisante, alors il survivait. Dans ce cas, son innocence était solennellement reconnue et célébrée par de nombreux coups de fusils et de copieuses libations.
Il était aisé à l'officier remplissant les fonctions d'exécuteur des haules œuvres, de doser plus ou moins le poison, de facon à permettre à la victime de survivre ou de mourir. C'est de lui seul que dépendait le salut de l'accusé, auquel 1l arrivait rarement de rejeter le tanguin. Mais il fallait que le condamné mit un prix bien élevé, pour s'assurer la complicité de ce fonctionnaire, ou que celui-ci lui fût attaché par une vive amilié, car l’exécuteur partageait avec le délateur et le chef du gouvernement les biens du patient, si ce dernier élait reconnu coupable, c'est-à-dire s'il succombait à l'épreuve.
Cette cruelle épreuve a fait à Madagascar plus de victimes que la fièvre. Pour n'en citer qu'un exemple, M. de Lastelle estime à plus de cent cinquante mille le nombre de celles qui ont péri par le tanguin, de 1893 à 1841. :
Onraconte que Radama I‘, sollicité par les Européens d'abolir cette coutume barbare, leur aurait fait cette cynique réponse: « Je ne demande pas mieux que de céder à votre désir, si vous trouvez un impôt correspondant, qui puisse remplir mon trésor aussi abondamment que la confiscation des biens des condamnés.
C'est surtout sous le règne de la féroce Ranavalona F°, qualitiée de Caligula femelle par beaucoup d'auteurs, que le tanguin fit le plus grand nombre de victimes. On l’employait à Lout propos ; il suffisait à la souveraine de supposer que tel ou tel de ses sujets était animé de mauvaises‘ intentions à son égard, pour qu immédiatement elle lui fit subir la terrible épreuve. Le plus souvent, ce n’élait qu'un prétexte pour combler le vide de ses coffres. On lui attribue des faits atroces et qui écœureraient le lecteur ; pour cette raison, nous nous dispenserons de les relater ici.