CHAPITRE PREMIER
régner, pour avoir vendu son pays à l'étranger. Partout, c'étaient des excitations à la révolte, sous les formes les plus diverses. Pendant ce temps-là, le R. Toy prêchait aux chefs qu'ils pouvaient déposer leur souverain, du moment que celui-ci ne s’acquittait pas de ses devoirs envers son peuple.
Radama IT ne fit d'abord que rire de ces menées superstitieuses ; dans son indulgence, il plaignit même les Ramanenjana, jusqu’au jour où, prenant les choses au sérieux, en s'apercevant que l'on essayait de soulever la ville et que l’on attentait ouvertement à sa personne, il fit arrêter plusieurs de ces énergumènes. Il était trop tard pour réagir ; le mal était fait.
Effrayé de la tournure que prenaient les événements, le roi s'était réfugié avec les menamasos, ses plus chers amis, à la Maison de pierre, petite propriété qu'il possédait à quelque distance de la ville. C'est là que, le 9 mai, les émeutiers se présentèrent pour réclamer l'annulation des concessions faites aux étrangers et l’abrogation de la Charte Lambert. Ils exigeaient, en outre, que le roi leur octroyät sur l’administration un droit de contrôle qui leur permit de gouverner en son nom. Sur le refus que leur opposa Radama de souscrire à ces conditions humiliantes, huit de ses amis, ainsi que ses gardes du corps, furent massacrés, sous ses yeux, par la populace.
Cependant, le 10 mai, le roi, de retour en son palais, consentait à quelques réformes. C'était insuffisant pour apaiser la tourmente révolutionnaire. Déjà, le premier ministre, pactisant avec les rebelles, lui demandait de leur livrer ses chers menamasos ; mais le roi, fidèle à ses affections, refusa énergiquement . d'obtempérer à cette sommation déguisée,
Le 11 mai, la populace, cernant le palais, renouve-
lait té mêmes demandes et essuyait le même refus. Les factieux n’eurent pas la patience d'attendre plus longtemps le résultat des négociations engagées,
et, le soir de cette triste journée, les portes du palais volaient en éclats sous la poussée de la foule exaspérée et inconsciente de ses actes; la responsabilité doit en être attribuée à des conseils occultes, dont nous soupconnons parfaitement la provenance. | Le rideau venait de se lever sur le dernier tableau de cette lugubre tragédie. Le dénouement s’annonçcait comme devant avoir une issue sanglante. Sept des amis du roi, restés dévoués à sa cause, furent arrêtés. Au comble de la douleur, Radama criait aux émeutiers : « Grâce ! grâce ! je lècherai la poussière de vos pieds, mais laissez la vie à mes amis, prenez plutôt la mienne : j'aime mieux mourir que les abandonner ! » Mais ces sauvages, entraînés par une rage de massacre qui les enivrait, insensibles à ces appels généreux d'un cœur incompris, n’obéissant qu’à leurs
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passions criminelles, assouvirent leurs instincts meur-
triers, sous les yeux mêmes du monarque impuissant.
Le 12, le palais était toujours investi. Vers dix heures du matin, le premier ministre, Rainivonninahitrinioni, faisait entrer dans la chambre du roi douze bandits déterminés, qui arrachèrent le malheureux d'auprès de la reine évanouie et l’étranglèrent avec un lamba de soie.
Le crime accompli, aussitôt Rainivonninahitrinioni donna l'ordre de faire périr les ménamasos, témoins de l'assassinat. Puis il fit d’abord annoncer que le roi avait pris la fuite, et enfin qu’il était mort subi- . tement, tué par le chagrin d’avoir perdu ses plus chers amis. |
Telle fut, à l’âge de trente-quatre ans, la fin misé-
rable de ce pauvre jeune roi, auquel l'avenir semblait . réserver les plus brillantes destinées. Son règne n’a- …vail duré que vingtet un mois. Doué d'excellentes qua- Jités, possédant des capacités remarquables, animé de nobles sentiments, ayant des aspirations élevées, de la droiture et de la grandeur d'âme, il n’avait pas de force de caractère, et l'esprit politique lui faisait malheureusement défaut. Les événements dont :ïl fut la victime innocente ont, hélas! prouvé que s'il voulait le bien de son peuple, il n'eut pas la fermeté nécessaire pour civiliser, malgré eux, ses sujets. Ayant à lutter contre les traditions du passé, il ne suffisait pas qu'il décidât des réformes, il fallait, pour les rendre efficaces, qu'il les imposât, en usant presque du pouvoir despotique que lui conférait l'autorité royale.
Indépendamment de toutes ces raisons, nous devons un hommage tout particulier à cet infortuné souverain, qui, Jamais, ne nous tourna le dos, malgré les tentatives de corruption des missionnaires anglais et qui, dédaignant leurs riches présents, préféra mourir plutôt que de commettre une lâcheté, en retirant à la France la parole qu'il lui avait donnée.
Le premier moment d'effervescence passé, Radama IT fut universellement regretté. On déplora, même en Angleterre, l’acte monstrueux qui avait mis fin à ses Jours. Le consul anglais, M. Packenham qui, au début de la révolution, avait précipitamment quitté Tananarive, fit de lui les éloges les plus pompeux et, certainement, les plus mérités. Un seul homme, un infâme coquin, le même qui, froidement, dans l’om- bre, avait combiné et dirigé toutes les péripéties du drame, osa flétrir la mémoire du monarque défunt, en disant que Radama II avait avili la royauté — had injured the kingdom. Ce jugement, porté par le bourreau
‘sur sa victime, n'est-il pas digne des procédés inqualifiables de cet abominable Ellis? Ainsi donc, après avoir guidé la main qui avait étranglé le roi, il fallait encore que cette vipère Jjetât son venin sur le cadavre du malheureux ! ï
Mais l'opinion publique ne tarda pas à reprocher à Ellis d’avoir été l’instigateur de la révolte. Le läche jugea prudent de chercher refuge au consulat anglais, d'où il fit publier, sous un nom d'emprunt, dans la « Commercial Gazette de l’ile Maurice », un article dans lequel il prétendait que l'assassinat de Radama II était un événement profitable au pays; il y traitait le défunt souverain de despole manqué et qualifiait les honorables MM. Laborde et Lambert d'artificieux étrangers qui avaient poussé le roi à l'ivrognerie, pour usurper de riches et vastes concessions à Madagascar.
Et, comme il est d'usage chez les assassins de se disculper, avant d’avoir été directement accusés, il affirmait, dans cet article, que le roi était un persécuteur déclaré de la religion protestante et qu'au moment même où la Providence avait fait justice, il venait de décréter la mort du chef de la mission, le R. Ellis. |
Aussitôt le meurtre commis, le premier ministre s'était rendu chez M. Laborde, si éprouvé déjà par tant d’atrocités, et lui avait signifié, purement et simplement, que, le roi mort, le traité conclu par lui avec la France ne subsistait plus, comme si la disparition de l’un pouvait entraîner conséquemment l’abrogation de l’autre.
Radama II fut proclamé rot vaincu, comme s'il avait succombé dans une défaite devant l'ennemi, et son règne fut décrété annulé. Pendant la nuit du 12 au