‹ Madagascar depuis sa découverte jusqu'à nos joursChapitre 45 sur 194 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dieu une prière; ensuite, remontant en litière, elle franchit le pont, aux sons de sa musique, qui joue l'hymne royal. Parvenue à l'extrémité opposée, elle fail stationner ses porteurs, et regarde défiler sous ses yeux son peuple bien-aimé. Dans le cours du voyage auquel nous faisons allusion, un défilé de cette sorte dura six heures.

Les chefs et les habitants des villages, situés sur l'itinéraire suivi par la reine, accourent en foule à sa rencontre et dansent devant elle, pour lui témoigner leur joie de la voir en bonne santé. Ils lui offrent des cadeaux de toute nature : quelques milliers de mesures de riz, des bœufs, des moutons, des volailles. Si le désir de S. M. est de les contraindre à se joindre au cortège, ils obéissent à son bon plaisir.

Quand elle arrive dans un centre important, la première formalité à remplir par les heureux sujets honorés de son passage est la soumission et l’offrande du hasina, la piastre obligatoire. Elle y répond gracieusement par un discours rempli de bonnes paroles, qu'elle termine en agitant son sceptre, qui ne la quitte pas plus que son ombre, par cette formule invariable : « O vous tous, qui vivez sous les cieux! n'est-ce pas que je suis Andriantsimanistaka? — la reine qui ne trompe pas ». — Et toutle monde, dont la bourse vient d'être rançonnée, de s'écrier en chœur : « Zzay! Iza, ! C'est cela! c’est cela. » ‘ :

Dans ces. occasions solennelles, le premier ministre, de son côté, ne reste pas muet. Sa langue le démange. Il parle beaucoup, à son tour, et ses discours, calqués sur lemême modèle officiel, se terminent aussi par cette autre formule invariable : « O vous! sujets de la reine, n'est-ce pasqueRanavalona est manjaka tompo nytany (maitresse de la terre)? — Zzay! Izay! »

Il est curieux de remarquer, ici, qu'il n'y a pas queles monarques européens qui aient, en voyage, la délicate attention d'adopter l'uniforme du monarque qu'ils visitent : Le prince-consort, Rainilaïarivony, lui aussi, en fin politique qu'il a toujours été, ne manqua jamais de revêtir le costume national de chaque province où passa le cortège royal.

Des marchands précèdent la caravane, et, sur les lieuxoüelle doitfaire halte, installent des bazars en plein vent. Ils y débitent, à des prix exorbitants, de la viande de bœuf, de porc, de mouton, des volailles et autres produits. La plupart du temps, ce sont des aides de camp ou des esclaves qui font ce commerce, pour le compte des grands officiers à la personne desquels ils sont attachés. Il arrive, parfois, que ces cupides marchands rationnent tellement les clients forcés par la nécessité de s'adresser à eux, que les malheufeux, n’en ayant pas pour leur argent, victimes d'une spéculation éhontée, meurent littéralement de faim, après les avoir enrichis. Le nombre de ceux qui succombent à la peine, de fatigue ou de privations, estfabuleux.llatteint la proportion de 20 à 25 p. 100. On les laisse en arrière, là où ils tombent, et on les oublie. Leurs ossements

blanchis marquent sur les routes, comme de sinistres

jalons, les étapes parcourues.

Ce voyage de la reine Ranavalona, dont nous venons de donner un aperçu général, s'était accompli en trois . mois, du 31 juillet au 30 octobre 1873.

Le retour de la reine fut célébré, avec autant d’apparat que son départ, par des salves d'artillerie, des discours et le hasina. :

L'éclat de ces fêles fut encore rehaussé par la rentrée d’un petit corps de troupes qui revenait victorieux d’une expédition chez les Sakalaves, après avoir, sur

CHAPITRE PREMIER, 95 son chemin, obtenu la soumission de plusieurs autres peuplades rebelles.

L'année 1874 ne fut marquée par aucun événement qui mérite d’être signalé.

Mentionnons, cependant, un édit de la reine, du 9 novembre, ordonnant l’affranchissement de tous les esclaves importés dans son royaume, depuis le 5 juin 1865. Cet édit menaçait de dix ans de fers tous les sujets qui auraient à leur service les Mozambiques amenés en esclavage à Madagascar, et ne leur ren-. draient pas la liberté. Mais il ne recut véritablement son effet que le 21 juin 1877.

Le 40 août 1875, la Rance entrait à Tamatave, ayant à bord M. Soumagne, Mgr Delannoy et le jeune Radilofera, fils du premier ministre, avec un secrétaire attaché à sa personne. Ce jeune Hova revenait de France, où il avait été envoyé par son père pour étudier sa législation, ses mœurs et sa civilisation. Accueilli avec bienveillance par le maréchal de Mac- Mahon, alors Président de la République, il revenait dans son pays, emportant un souvenir reconnaissant de son séjour parmi nous.

C'était le moment pour nous de profiter des bonnes dispositions que Rainilaiarivony montrait en faveur de la France; il ne demandait, pour se rallier ouvertement à notre cause, qu à être soutenu par le concours certain de notre gouvernement. Malheureusement, à cette époque (1876), la France, trop préoccupée de ses dissentiments intérieurs pour se jeter dans les entreprises coloniales, ne songeait pas à Madagascar.

Prévoyant nettement qu'il fondait sur nous de vaines espérances, et que ce serait se compromettre irrémédiablement que de s’attarder à de plus longues hésitations, notre rusé premier ministre, faute de mieux,

jugea plus politique de se retourner du côté de ses anciens alliés, qu'il avait été sur le point d'abandonner.

Ceux-ci, gens pratiques avant tout, lui firent payer son retour en grâces, au prix d'une nouvelle réforme. Ils exigèrent et obtinrent de lui l’observance pharisaïque du repos dominical, comportant défense absolue, ce jour-là, de voyager, de pêcher, de passer certaines grandes rivières, de vendre ou d’acheter, sous peine d'amende ou de coups de bâton.

L'année 1877 fut marquée par une visite de l’évéque anglican, Kestel-Kornisch, à nos possessions de Nossi-Bé, de Nossi-Faly, de Nossi-Mitsiou. Il poussa jusqu à la baie d'Antongil, et partout essaya de corrompre les chefs sakalaves pensionnés par la France, en vertu de la cession qu'ils lui avaient faite de leur territoire, en 1841. Mais cette tentative échoua piteusement.

Le 21 juin de la même année, il fut fait publiquement lecture, avec la plus grande solennité, de l’édit du 28 octobre 1874, proclamant libres les esclaves mozambiques.

Peu de temps après, l'organisation de l’armée subit un remaniement complet. On décida la formation de bataillons à l’européenne. Le sergent français Noyal fut chargé de l'instruction d'une partie des troupes, et un sergent anglais, de l’autre partie. On nous ménageait encore assez pour ne pas oser nous exclure de celte réforme.

Cependant, Rainilaiarivony, se faisant de plus en plus un instrument docile entre les mains des Indépendants, continuait à ne promulguer que des édits à leur convenance. C'est ainsi qu'il décrétait l’enseisnement protestant obligatoire pour tous, contrairement au dernier traité conclu avec la France, qui stipulait la liberté de l’enseignement catholique.

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