CHAPITRE PREMIER
à son bord le colonel anglais Shervington, pour le conduire avec elles à Diégo-Suarez. Or, ce colonel, le lieutenant de Willoughby, au service, lui aussi, du gouvernement d'Emyrne, à fait couper la tête, pendant la dernière guerre, à deux de nos soldats tués dans un combat, et a envoyé ces têtes en triomphe à Tananarive, faisant passer l’une d'elles pour celle du commandant Pennequin. Et maintenant, il prenait effrontément passage sur un de nos vaisseaux, pour prendre livraison, à Diégo-Suarez, d'une cargaison de fusils, destinés à l'armement des troupes hovas que nous transportions avec lui!
De notre part, cet étrange procédé est tellement naïf, qu'il cesse d’être odieux.
En dépit de cet accord apparent, la situation à Tananarive s’était un peu tendue de nouveau, et élait vite redevenue inextricable. Les concessions accordées, la veille, étaient retirées, le lendemain. Notre résident, qui avait droit à une escorte de trentecinq soldats d'infanterie de marine, avait vu, peu à peu, par des procédés inqualifiables, cette escorte réduite des deux tiers. Il en était arrivé à n'avoir plus que dix ou douze hommes pour le protéger.
Quoi qu'il en fût, M. Le Myre de Vilers poursuivait, sans se laisser déconcerter par ces mesquines tracasseries, l’aride exécution du programme qu'il s'était Face.
Cependant, aucune clause du traité n'était encore positivement observée. Les choses restaient à l’état latent, et les relations semblaient de nouveau suspendues entre le premier ministre et le résident général. Que s’était-il donc passé? Un incident était survenu, qui avait provoqué un revirement dans la ligne de conduite de Rainilaiarivony, au moment même où,
subjugué par l'attitude à la fois énergique, ferme et modérée de M. Le Myre de Vilers, il s'était engagé à céder sur les principaux points qui nous divisaient. La London missionnary society lui avait fait parvenir la nouvelle stupéfiante que Willoughby avait été recu par M. Waddington, notre ambassadeur à Londres, puis au quai d'Orsay, avec les plus grands egards, par M. de Freycinet. A dessein, elle omettait d'ajouter que le général hova n'avait obtenu cette audience, qu'à titre de simple particulier. Une semblable faiblesse, surtout de la part de notre ministre des affaires étrangères, envers un personnage qui, dépourvu de tout caractère officiel, n'avait, dès lors, aucun droitäun accueil sympathique, et, pour bien des raisons, méritait plutôt d’être éconduit, était de nature à éveiller les commentaires et à retourner contre nous l’impression produite par les lettres de Willoughby, qui interprétait tout à son avantage l'entrevue que lui avait si maladroitement accordée M. de Freycinet. Voilà pourquoi Rainilaiarivony avait fait encore une fois volte-face, et nous opposait des non volumus et des non possumus, plus absolus que jamais.
Ce qui est plus grave, c’est qu’à Tananarive, l'opinion publique qui nous semblait favorable, à la suite des derniers événements, avait subi le contre-coup de ce revirement. Il avait suffi, pour opérer ce chansement à vue, d'un article publié par les R. R. Indépendants dans le Madagascar Times :
« Refusez tout et patientez, disaient-ils, voyez, la France lâche pied. Demain, au ministère actuel en succédera un autre, qui renoncera à Madagascar. »
Cet incident avait paralysé, annihilé les efforts de M. Le Myre de Vilers. Tout était à recommencer.
Convaincus qu'ils n'avaient plus à nous ménager,
les Hovas ne gardaient plus aucune mesure. L'ère de la persécution était rouverte, nos nationaux ne pouvaient obtenir de rentrer dans leurs propriétés, qu'en signant un acte par lequel ils reconnaissaient qu'elles appartenaient à la reine, et qu'ils étaient prêts à les abandonner sur son ordre. Lorsqu'untraitant, expulsé lors de la dernière guerre, se présentait pour reprendre possession de ses biens, il voyait surgir devant lui un officier hova, qui, tranquillement, lui déclarait, en ces termes, qu'il n'avait plus rien à lui: « N’aurezvous pas votre part des 10 millions exigés de nous par la France ? Au moyen de cette somme, nous rachetons vos prétendus droits généraux et vos propriétés particulières. Ne pensez donc plus à recouvrer celle-ci, ni à exercer ceux-là. La terre malgache est à la reine, rien qu’à la reine. Personne n'a le droit d'en revendiquer une parcelle, pas même la surface que recouvrirait un grain de riz. Mais, cependant, si vous voulez rentrer dans votre ancienne demeure, la reine, dans son infinie bonté, veut bien vous en laisser la jouissance temporaire et relative, si vous consentez à lui en payer le loyer, et si vous vous engagez, par un «t{aratry » (lettre), à la quitter, dès qu’elle jugera à propos de vous en adresser l'invitation. » Nos commercants, dans l'exercice de leurs opérations, étaient l'objet de continuelles vexations, nos ingénieurs étaient exclus de toutes les concessions, que l’on n'accordait qu'aux Anglais seuls. Quant à l’exécution
… du protectorat diplomatique sur Madagascar, elle était
devenue lettre morte. C’est à peine si notre résident général pouvait obtenir une audience du premier ministre, quand le consul d'Angleterre était recu par lui, à toute heure. Enfin, les Sakalaves, nos protégés, nos alliés, que les Hovas s'étaient engagés à respecter,
étaient, sous nos yeux, emmenés en esclavage. Parmi eux, se trouvait un ex-sous-officier malgache, qui avait servi sous les ordres du commandant Pennequin et, pour sa belle conduite devant l'ennemi, avait été décoré de la médaille militaire. Les officiers hovas par dérision, le forçaient à porter cet insigne de l'honneur et du courage et, journellement, le faisaient passer sous les fenêtres de notre vice-résident à Majunga, en le frappant de coups de rotin, insultant ainsi, en sa personne, la décoration française que nous avions attachée sursa poitrine, en reconnaissance des services rendus. :
Tout cela était intolérable et réclamait notre intervention immédiate, mais le parlement français, trop occupé de nos dissentiments intérieurs, laissait dormir dans les commissions parlementaires la question de Madagascar. M. Le Myre de Vilers, complètement abandonné à lui-même, se débattait impuissant, malgré son prestige personnel, contre des difficultés sans cesse renaissantes, qui se compliquaient, de jour en jour, en se multipliant, et en se greffant de nouveaux abus.
Sur cesentrefaites, Willoughby, toujours à Londres, prenant notre insouciance pour une renonciation, pensa porter le dernier coup à nos légitimes prétentions, en adressant à M. de Freycinet, au nom du premier ministre hova, une lettre comminatoire, qui, bien entendu, ne fut l’objet d'aucune réponse, la qualité d’ambassadeur de Sa Majesté la reine de Madagascar, que se donnait gratuitement ce général, n'étant reconnue ni par la France, ni par aucune autre puissance.
Dans la lettre quil adressa au 7imes, en lui communiquant ce document, Willoughby niait formel-