LES CÔTES
La côte Est.
La côte Est frappe tout de suite sur la carte par son caractère rectilinéaire ; il est dû à deux causes. D'abord l'ossature même de l'arrière pays : l'Est est par excellence à Madagascar la région des grands plissements nord-sud ; il est remarquable que la seule encoche sérieuse dans la continuité de la côte, la baie d'Antongil, corresponde dans l'intérieur à la plus profonde des entailles transversales à travers les hauts plataux, le col de l'Androna. — Il est remarquable aussi, comme indice d'une plongée sous-marine uniforme et rapide que, sur 1.500 kilomètres de longueur totale, la côte Est ne soit flanquée que d'une petite île, celle de Sainte-Marie; c'est un dos gneissique d'une soixantaine de mètres d'altitude, dont la raison d'être orogénique est évidemment la môme que celle de la baie d'Antongil; car il s'allonge dans le prolongement du cap Maso-ala, qui ferme la baie à 1 Est.
D'ailleurs, toute la côte est battue douze mois par an par l'alizé et le grand courant équatorial. Toutes les alluvions apportées par les torrents sont refoulées dans les embouchures et étalées en flèches de sable. Cet empâtement régulier est certainement pour beaucoup dans la rectitude linéaire de la côte. — Il a aussi pour conséquence l'existence d'un cordon de lagunes plus ou moins continu. 11 est particulièrement remarquable
entre Tamatave et Andevorante, qu'il met en communication fluviale ; les lagunes n y sont séparées que par des seuils de portage très courts {pangalana en malgache, d'où le nom du canal des Pangalana creusé à travers ces seuils). Le canal des Pangalana a mis en évidence les lacs de Tamatave et d'Andevorante, mais leurs analogues se retrouvent partout de Vohémar à Fort-Dauphin.
Tout cela fait une côte très peu hospitalière : elle est d'abord dépourvue de ports. Antongil est encombré de coraux et trop ouvert; l'abri de l'île de Sainte-Marie est contre les cyclones une protection tout à fait insuffisante; Tamalave est une rade ouverte, simplement protégée par un récif de corail; quant h Andevorante, son nom, défiguré par les Merina, devrait s'écrire An-dovo-raty, le mauvais port (1).
Il est défendu par une barre terrible. D'ailleurs, sur toute la côte Est, à Vatomandry, Mananjary, etc.. la barre est mauvaise, le débarquement difficile toujours et parfois impossible. Fort-Dauphin serait encore de toute la côte Est la rade la plus accessible et la plus sûre.
L'océan Indien est la plus dangereuse des mers malgaches : il a le monopole fâcheux des cyclones. Et l'hinterland de la côte Est est fermé, c'est la côte à laquelle Madagascar tourne le dos, pas une voie navigable qui pénètre à une distance appréciable dans l'intérieur : tous les fleuves sont des torrents, barrés dès leur embouchure par des rapides.
La côte Est a pourtant été historiquement la plus importante des côtes malgaches, en dépit de ses désavantages et à cause de sa situation générale dans le monde. Elle fait face à Tlude et à l'Extrême Orient et, grâce au régime des vents qui soufflent de TEst, elle présente cette particularité qu'elle en est très rap-
(1) Lovo, port, est un mot inconnu aux MtM-ina; la forme raty sVloigne de la leur (ralsy, mauvais';" ils n'ont pas compris et ils ont prononcé andevo-ranlo, march»'» aux esclaves. C'est un barbarisme de plus, entre b(»aucoup d'autres, à l'actif des Merina, pour qui le malgache est une langue étrangère.
prochée d'Est en Ouest et très éloignée en sens inverse. Les Asiatiques ont facilement trouvé le chemin de la côte Est, et n'ont pas retrouvé le chemin de retour.
Jusqu'à l'époque européenne, la côte Est n'a eu de communications régulières avec aucune partie du monde. Les indigènes y sont bons marins. Ils ont « des canots de trente pieds de long sur huit pieds de large, qui peuvent porter cinquante hommes. Les planches, larges environ de huit pouces, sont cousues ensemble avec des fibres végétales,... il n'y a pas de carcasse,... les extrémités se relèvent fortement... et ce sont des bateaux qui tiennent admirablement la mer (1) ». Sur des bateaux semblables sont venus peut-être, à travers l'océan Indien les ancêtres, des Malgaches, poussés par l'alizé ; mais leurs descendants sont de simples pêcheurs qui ont oublié la grande navigation. ^
Nul doute quà bien des reprises, les boutres asiatiques n'aient abordé à la côte Est, mais exceptionnellement, par hasard et trouvent même par naufrage. Le boutre est construit pour les alternances des moussons, et ne peut pas remonter dans l'alizé.
Il en est résulté que la côte Est a reçu de l'Asie des éléments de civilisation et qu'elle les a gardés, qu'elle se les est assimilés. C'a été un pays de Robinsonades. Nous verrons que des Arabes, des Persans et des Hindous, poussés à la côte sud-est s'y sont fondus dans la population malgache; c'est l'histoire des Merina eux-mêmes [i^ulgo Ilovas). Ainsi la côte Est est devenue un centre de rayonnement, d'où la vie, dans les trois derniers siècles à tout le moins, s'est répandue sur toute l'île.
Jusqu'au percement du canal de Suez, la côte Est a d'ailleurs été celle par laquelle Madagascar s'est rattachée à l'Europe; la prospérité de Tamatave, devenue le plus grand port de l'ile, est une conséquence de la présence d'une population européenne à
(1) A. A., vol. VI, 1899, p. 319 et 320. Sibree. Advenlures among S. E. Malayasy.
Bourbon et à Maurice. La race française qui a colonisé les deux petites îles a même fini par se rendre maîtresse de la grande, et dans une certaine mesure; c'est Bourbon qui a conquis Madagascar. Aussi Tamatave semble-t-il destiné à devenir la première tête de ligne d'un chemin de fer de pénétration.
Aujourd'hui pourtant que la route du Cap est abandonnée, et que Bourbon cesse de plus en plus d'ôtre Tintermédiaire obligé entre Madagascar et l'Europe, tout porte à croire que les inconvénients naturels de la côte Est se feront lourdement pentir et précipiteront sa décadence.
Pointe Nord.
La pointe Nord de l'île a des côtes très originales. C'est le seul point où on ait des traces incoiPEestables de soulèvement tout récent de la côte. Baron et Parrett y ont trouve des coquilles modernes in situ à 100, 200 et même 300 pieds au-dessus du niveau de la mer (1). Aussi bien est-elle hérissée de presqu'îles et semée d'îlots volcaniques, à l'abri desquels sont les plus beaux ports de l'île, profonds, vastes et fermés.
Un des plus beaux, et des moins connus, est celui de la Loza; nos marins ont découvert récemment que « les navires de 7 mètres de tirant d'eau remontent la Loza à toute heure de marée, jusqu'à 14 milles de l'entrée;... et on se trouve là dans une espèce de mer intérieure qui forme un magnifique port (2) ».
Port Radama est aussi « un bras de mer extrêmement important... les très gros navires peuvent le remonter jusqu'à 16 milles de l'entrée ».
La baie de Pasindava, fermée par Nosy-Bé, « est extrêmement facile comme navigation avec de bons mouillages partout ».
(1) A,A.,\oV V, 1805, p. 209.
(2) Côtes d(î Madagascar, oxlraits des instructions nautiques..., de la division navale de l'océaa Indien. Notes cl ExpL, 30 avril 1808.
Mais la rade par excellence est celle de Diégo-Suarez ; on a dit souvent qu'elle est une des plus belles du monde.
Cette pointe Nord a pourtant de gros inconvénients. D'abord, le cap d'Ambre est très difficile à franchir d'Ouest en Est, à cause des courants.
Les voiliers arabes ne peuvent pas les remonter, ni même les vapeurs à faible machine. Les petites canonnières delà division navale, stationnées à la côte Ouest, n'essaient pas de doubler le cap ; quand elles ont affaire à Antsirana, elles jettent l'ancre à la « baie du courrier » et communiquent par terre. On a souvent projeté de creuser à travers l'isthme, à l'ouest de la baie, un canal qui aboutirait à la baie du courrier, et qui ferait de Diego un port des deux côtes Est et Ouest. Ce sont les courants du cap d'Ambre qui ont isolé la côte Est et en ont fait un monde maritime à part.
Un autre inconvénient de la pointe Nord est qu'elle ne prend pas part à la vie générale de l'île, elle n'en fait partie qu'au point de vue topographique. Diego n'est le débouché de rien, et ne sera jamais un port de commerce. En revanche, il est vraisemblablement appelé à de grandes destinées comme port de guerre.
La côte Nord-Ouest.
C'est la côte Nord-Ouest qui dispute à la côte Est la primauté. Comme avantages naturels, elle lui est incomparablement supérieure.
C'est une côte de falaises, tertiaires ou secondaires, d'un aspect très original si on les compare soit aux pitons volcaniques du nord, soit aux langues de sables et aux lagunes de l'Est. La mer les ronge : à Majunga, depuis une trentaine d'années, ses progrès ont été très marqués, elle a notamment englouti l'ancienne résidence de France. Je ne sais s'il y a réellement affaissement général, ou s'il ne faut pas tout ramener à l'action destructive des vagues.
A travers l'obetaclc des falaises s'ouvrent des goulets qui mettent en communication avec le canal de Mozambique de petites mers intérieures, comme les baiesde Narinda, de Mahajamba, de Bombetoka ; la baie de Bâii , quoique plus petite, est du même type . Au fond, des fleuves débouchent en deltas couverts de palétuviers.
Ce sont de très bonnes rades encore qu'ensablées et envasées. Du monticule sur lequel est bâti l'hôpital de Majunga et qui domine la baie de Bombetoka, on voit à travers l'eau, par un bon éclairage, les bancs de vase rouge affleurer par place d'une façon impressionnante.
Quelques-uns des fleuvesdu nord-ouest, la Sofia, laMaliajamba, mais surtout la Betsiboka, sont navigables sur une grande partie de leur cours, a Un chenal, accessible en toute marée aux navires de 2'", .50, laisse dans l'ouest le delta de la Betsiboka, et arrive jusque devant l'arroyo de Maro-voay (~l kilomètres de Majunga).,. La rivière est encore navigable sans grosses difTicultés jusqu'à Bc-vary (147 kilomètres de Majunga), point accessible en toute saison aux navires tirant 1 mètre d'eau.
« Mais ensuite jusqu'au confluent de l'Ikopa, et plus loin jusqu'à Mevatanana, un navire de 1 mètre de tirant d'eau ne pourra
MAPACASPAn. 2«3
naviguer que pendant la saison des pluies. Dans la saison st'clio, au moment des basses eaux, uu navire de 0'",60 du tirant d'oan atteindra Maro-Iolit (220 kilomètres do Majunga), et. pour iitlcindro silrctncnt Mnvalanîina (2âO kilomùtres), uu navire ne devra pas tirer plus de 0'"/iO. »
C'est l'existence de cette grande voie naturelle de pénétralioii qui fait l'importauce de Majunga.
La côte Nord-Ouest est donc l'aulitlièse de la eiMe Est, elle a de bons ports cl de jîmndi's voies d'aeeès vers l'inlt^rienr.
Aucune partie de -Madagascar n'est en eommunicatiou plus aucîenue et plus facile avec les vieux pays civilisés. Par len Comores et la côte orientale d'Afrique, la route est jalonniie d'escales : an reste, tonte la partie septentrionale de l'océan Indien, entre Madagascar et l'Asie, est le domaine propre des moussons, dont la "ri^gularité ot ralterniince rendent si faciles, mOme avec des moyens primitifs, la navigation au long cours.
Il est probable que la côte Noi-d-Ûuest de Madagascar était
connue des Himyarites et du monde antique (1). Il est certain, en tout cas, que les Arabes y trafiquent régulièrement depuis une dizaine de siècles, depuis l'époque où ils ont été les maîtres de Zanzibar et des Comores. M. Grandidier place en 824 la dernière de ces conquêtes (2). Le nom que les Arabes donnent à Madagascar est significatif; c'est celui d'el Komr, que nous avons francisé en Comore, et qui semble avoir été porté primitivement par la Grande Comore, où s'élève un volcan. En efl'et, d'après M. Grandidier, l'étymologie serait « Ko-moro,.. la terre de feu (3) )>. Ainsi Madagascar est apparue aux Arabes comme une dépendance des Comores.
Le P. Luiz Mariano écrit en 1613-1614 : « Les habitants de la côte, enlre la baie de Boina et le Manamb-olo, parlent la même langue que ceux de l'Afrique orientale (le Souahéli), mais les gens de l'intérieur, comme ceux de la côte, au sud de Manambolo, ne parlent que la langue malgache qui est entièrement différente (4) . »
Aujourd'hui comme au dix- septième siècle, la côte Nord-Ouest est une province d'influence comorienne et zanzibarite. On y rencontre à chaque pas des « Silam »; ce sont eux-mêmes qui se donnent ce nom, manifestement dérivé d'Islam. Ce sont très rarement des blancs, quelquefois des métis plus ou moins clairs, le plus souvent des nègres francs. Ils portent la grande chemise blanche, le caftan et le fez, et ils parlent souahéli, le sabir de l'océan Indien. Les indigènes malgaches eux-mêmes, sur la côte, parlent généralement deux langues , la leur et celle de Zanzibar, quelquefois une troisième, le makoa, la langue de Mozambique;
(1) D'après le Périple de la mer Erythrée, Menutias (Zanzibar ou Madagascar) était sous la domination des Himyarites de Mokha.
(2) Histoire de la ycographie de Madagascar, p. 13.
(3) Id., molro signifie le. feu, en dialecte de l'ouest à Madagascar; c'est un dos rares mots d'origine bantou. il est d'ailleurs concurrencé parle mot afo, qui est une racine malayo-polynésienne.
(4) Voyages de découvertes.., Luiz Mariano traduit et résumé par Grandidier, p. 7.
c'est le coin cosmopolite de Madagascar; on y voit aussi pas mal d'Hindous musulmans.
Les limites de l'influence silam sont: au nord le cap d'Ambre, et au sud le port de Mainti-rano, proche de l'embouchure du Manamb-olo. Ce sont très exactement les limites de la mousson. Arabes et Hindous naviguent sur des embarcations qu'on appelle boutres à la côte Ouest, et dont le gabarit et le gréement, d'après
M. Grandidier, n'a pas changé depuis Strabon (I); ce sont des bateauxd'un assez fort tonnage, munis d'une grande voile unique d'un maniement compliqué; ils virent en présentant l'arrière au vent, la voile décrivant trois quarts de cercle. C'est une manœuvre difiicile, aussi évittvt-on de la faire. Les boutres sont incapables de monter dans le vent en tirant des bordées; ils no naviguent que par vent bien établi d'arrière ou grand largue sans changer d'a-
(I) Uistoirfde la géographie., p. 5, note 1.
mures ; ils ont été spécialoment accommodés aux besoins d'un océan où règne un régime alternatif de moussons et de contre-moussons; dans la saison où le vent souffle du nord tous les boutres de Tocéan Indien vont au sud et vice versa : on va en hiver et on revient en été, le voyage dure invariablement un an. De semblables embarcations ne peuvent pas pénétrer dans le domaine de l'alizé ; c'est une belle occasion de constater les grands effets des petites causes : les Arabes ont été arrêtés depuis dix siècles au moins à l'entrée du canal de Mozambique parce que les cordages de leurs voiles étaient disposés d'une certaine façon.
En dépit de ses vieilles relations avec le monde civilisé, la côle Nord- Ouest a été pour Tintérieur de Madagascar un centre de rayonnement beaucoup moins actif que la côte Sud-Est. C'est un fait, si extraordinaire soit-il.
Le Bouéni, c'est-à-dire la province dont Majunga est la capitale, appartient politiquement aux Sakalava, qui descendent des colonies arabes du pays Antai-saka, auprès de Fort-Dauphin ! A la réflexion, on croit pouvoir s'expliquer assez bien ce phénomène. Les Silam du nord-ouest ont leur base d'opérations aux Comores, ils restent rattachés au monde musulman, et n'ont fondé à Madagascar que des comptoirs, pas de colonies. 11 y a toujours eu un mur moral entre les Silam et les Malgach(»s, ils sont restés deux peuples étrangers, Tun à l'autre. Sur la cùte Est au contraire, les colons arabes, hindous, etc. ont eu leurs communications coupées; ils n'ont plus eu avec leur mère-patrie ni commerce, ni contact. N'étant plus commerçants, il a bien fallu qu'ils soient colons, maîtres de la terre, conquérants. N'étant plus en relations avec leurs compatriotes, ils sont devenus Malgaches. Ainsi se sont formées à la côte Est des tribus métisses, qui ont joué un rôle prépondérant, et dont on cherche vainement les analogues à la côte Nord-Ouest.
Pour la côte Nord-Ouest, le temps des Silam est passé, et celui des Européens commence. A ses autres avantages naturels, elle
joint maintenant celui d*être la plus rapprochée de TEurope. Déjà le courrier de France à destination de Tananarivc ne passe plus par Tamatave, il monte de Majunga et arrive cinq jours plus tcjt. Marchandises et voyageurs finiront par suivre le même chemin.
Côte du Menabe.
Le Menabe, le Mailaka, l'ouest central en un mot, a des côtes très particulières. Les falaises disparaissent dans le Milanja, aux approches du cap Saint- André, pour réapparaître dans le sud, au Marà^ mais sur quelques kilomètres seulement. La côte est basse, vaseuse et sablonneuse; on est au centre du canal de Mozambique, dans les parages où se heurtent toute Tannée les vents, les courants et les marées du sud et du nord. Tout ce que la mer a enlevé au reste de la côte, au nord-ouest en particulier, elle le pousse et le dépose là. Les pierres ponces du Rrakatau, emportées par le vent, furent déposées d'abord à la pointe nord du côté du cap d'Ambre; aujourd'hui elles sont amoncelées sur les plages du Milanja, au cap Saint-André et jusqu'à Mainti-rano.
Le Milanja tout entier, c'est-à-dire la pointe Saint-André et son hinterland immédiat, est un triangle de sable et de vase sans ossature montagneuse; dans les moindres petits ruisseaux la marée remonte jusqu'au fond du pays, jusqu'aux premiers contreforts de TAmbohits-osy ; tout ce grand triangle, d'une trentaine de kilomètres de côté, est au niveau de la mer et semble une conquête récente sur elle.
Dans tout le Mailaka et le Menabe la mer recule, plutôt, peutêtre, devant l'apport incessant des vases et des sables que sous l'influence d'un exhaussement hypothétique. Dans la mer ellemême, les profondeurs augmentent lentement vers le large et des flèches de sable mobiles rendent l'approche de terre difficile aux bateaux. Sur la côte, à la limite des marées, s'étend une large bande indécise qui n'est déjà plus de l'eau et qui n'est pas en-
core de la terre ferme, un lacis de marigots bondés de palétuviers, des marais salants naturels; plus loin dans Tintérieur, au milieu des bois, on voit de grandes plaques stériles où la mer ne pénètre plus, mais que le sel mélangé au sol défend encore contre la végétation. C'est de la terre ferme en formation.
Cette côte empâtée,- sans écueils rocheux, où tout est plage, se prête admirablement à la navigation indigène. Il existe chez les Sakalava de cette région une population maritime, les Vezo, tout à fait distincte des populations de Tintérieur, les Masikora, et qui cabote incessamment de Mainti-rano au Mangoky. Ils ont des pirogues à balancier, taillées dans le bois mou d'un baobab, d'une forme très élégante avec une proue enjolivée, les lakafiara; ce sont des embarcations très sûres, quoiqu'une navigation à leur bord participe de la natation; elles s'emplissent d'eau sans couler, et chavirent difficilement. Les Vezo, à l'école dos créoles, ont appris à construire des goélettes européennes, pontées ou non (^ateliers de Belo au sud de Morondava). Pour ces petits bateaux la moindre crique dans les palétuviers est un refuge très suffisant; les lakafiara se contentent même d'un coin de plage ou d'un banc de sable sur lequel on tire à sec la pirogue.
Mais aux vapeurs européens la côte n'offre pas de ports. Ils ne peuvent pas entrer, si petits soient-ils, dans le port de Maintirano; la barre, certains jours, en rend même l'entrée difficile aux boutres et aux goélettes. « Par beau temps, les grands navires mouillent ù deux milles et les petits à un mille de la côte, respectivement par dix mètres et six mètres de fond. » Encore n'a-t-on pas « la ressource de dérader la nuit si le temps se gâte », et les instructions de la division navale recommandent de se mettre à l'abri, en face » sous le couvert de deux petits îlots de corail.
Morondava n'a pas la prétention d'être un port; c'est une plage à laquelle les paquebots se sont habitués parce que c'était jadis le seul point delà côte où les Merina étaient établis,
et OÙ, par conséquent, un peu de commerce européen s'était développé.
Le point intéressant pour rétablissement d'un port futur, serait rembouchure de la Tsi-ribihina. C'est un très grand fleuve, comparable à la Betsiboka et tout aussi navigable : jusqu'à Ambikv (une trentaine de kilomètres) « on trouve des fonds de 3 à 4 mètres » et parfois de 15. Les boutres et goélettes peuvent, je crois, remonter jusqu'au Bemarà (une centaine de kilomètres), et les pirogues même les plus grandes vont, en saison sèche, jusqu'à Miandri-vazo au fond du Betsiriry (150 kilomètres). Malheureusement l'entrée dans la rivière est très difficile; dans le delta de la Tsi-ribihina il n'y a pas de bonne passe. Le Boursainty en 1888, en avait trouvé une « où il n'y aurait pas moins de 6 mètres d'eau à mer basse ». Mais le Pourvoyeur, en 1897, « n'a pas retrouvé cette passe »; il en a indiqué une autre où (( un bâtiment de 4 mètres de tirant d'eau peut franchir la barre à trois quarts de flot et mouiller dans la rivière ».
Les autres fleuves, le Manamb-olo et le Mangoky, n'ont pas l'importance pratique de la Tsi-ribihina. Le Manamb-olo est une voie de communication pour les petites pirogues entre Ankavandra et la mer, mais c'est un petit fleuve. Le Mangoky est énorme; malheureusement « son cours inférieur se déverse en plaine par des sauts et des cascades en s'élargissant au point qu'à 30 milles de son embouchure, on pourrait, pendant la saison sèche, le traverser avec de l'eau jusqu'à mi-corps seulement ».
Côte Sud.
La côte change brusquement au sud du Mangoky, les falaises réapparaissent; mais ce ne sont plus du tout les falaises du nord-ouest. Celles-là sont hautes, de composition variable, tantôt calcaires et le plus souvent gréseuses, d'âge relativement an-
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cicn, tcriiairc ou même secondaire; elles sont maaifesienicnt l'œuvre exclusive de l'érosion marine. Dans le sud au contraire, ce sont de petites falaises basses, toujours calcaires, incrustées de coquillages modernes, œuvre actuelle des coraux qui continuent sous nos yeux leur travail et qui manifestement construisent plus vile que la mer ne détruit. En avant de la cdtc actuelle, od voit partout à une faible distance, la ligne de récifs vivants qui sera, dans un avenir prochain, la ligne de cote. Du Mangoky à TuUéar sur une petite goélette on peut naviguer toutle temps à l'intérieur du récif, et à travers l'eau très claire on voit passer sous la quille, comme à portée de la main, une merveilleuse prairie de coraux multicolores, verts, rouges et bleus.
Il y a des coraux sur tout le pourtour do Madagascar, mais leur côte de prédilection est celle du Sud, On peut essayer de deviner pourquoi ; le Sud, à cause de son climat quasi désertique, n'a presque pas de iieuves, il est très rare qu'un apport d'eau douce y vienne gêner le développement des coraux. Sur les côtes Mahafaly et Antandroy la mer est bien plus mauvaise que dans li» canal de Mozambique, les côtes font face au grand océan du sud; le petit vapeur des Messageries maritimes Mpanjaka, qui faisait
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le service de la côte Ouesl, éUiit de Irop faible loruiage pour s'aventurer au sud de Nosy-Bé; or, on dit que la force du ressac est pour les coraux une condilion de prospérilé.
Il n'est pas douteux qu'une bande continue, le long do la côte Sud, ne soit une conquiSIe récente des coraux. La terre gagne sur la mer; il est possible même que ce gain soit considérable; sur une étendue de plusieurs kilomètres en s'éloignaut de la mer, le sol est rigoureusement plat, à peine élevé au-dessus du niveau ' des hautes marées. Peut-être un soulèvement lent vient-il en aide fi l'action des coraux, quoique je ne connaisse aucun fait positif à l'appui de cette hypothèse.
Cette côte si peu hospitalière, bordée de récifs, est d'ailleurs très peu attrayante en soi; aride, semée parfois de dunes qui, au eap Sainte-Marie, d'après Gnmdidier, atteignent une centaine de mètres.
Au.ssi n'y a-t-il de population maritime qu'au Fihereoga; le Fiherenga Sakalava a des Vezo, cousins de ceux du Menabe; il est d'ailleurs riverain du canal de Mozambique et baigné par des eaux tranquilles. Mais au pays mahafaly et dans l'Androy, franchement riverains de l'océan, il n'existe pas de navigation indigène, pas même de village côtier. An cap Sainte-Marie, dit M. Grandidier, « il n'existe aucun village ; mais le capitaine, qui avait mouillé sur cette rade quelques jours avant notre arrivée,
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avait, par des coups de canon répétés, attiré les indigènes dont les demeures sont à quelques lieues dans Fintérieur (1) ».
La navigation européenne s'est pourtant beaucoup mieux accommodée de la côte Sud que la navigation indigène; elle y a fréquenté le seul port qui y existe, mais qui est un des plus beaux de Tile, celui de TuUéar, l'esluaire de TOni-laby, aliàs rivière Saint-Augustin. L'Oni-lahy est, je crois, le seul fleuve de l'ouest qui ait un estuaire; c'est, d'après les instructions de la division navale, le meilleur et le plus sûr des mouillages connus entre le cap Saint-André et le cap Sainte-Marie. » Le fleuve luimême n'est pas à dédaigner, il est navigable pour les pirogues sur 150 ou 200 kilomètres. Tulléar est fréquenté depuis très longtemps par les Européens; c'a été une relâche habituelle pour les voiliers en route pour les Indes; depuis, des baleiniers américains y sont venus souvent en ravitaillement, à l'époque où il existait encore des baleines dans ces parages. Depuis que le canal de Suez existe et que la baleine a disparu, il a perdu beaucoup de son importance ; pourtant c'est resté un petit centre de commerce; quelques négociants créoles et européens ont vécu longtemps sur l'ilot de Nosy-Vé à côté de Tulléar.
La cote Sud, comme aussi, à un moindre degré, celle du Menabe, sont les parties les plus sauvages de File, les plus mal connues, habitées par les tribus les plus réfractaires. C'est assurément, qu'au lieu de faire face à l'Asie, elles sont tournées vers l'Afrique. Mais l'Afrique de Cape-town et de Johannesburg devient pour Tulléar un vis-à-vis très avantageux. Le commerce des bœufs est assez actif déjà entre notre colonie et l'Afrique du Sud.
(1) Une excui-sion dans la K'gion australe {Bulletin de la Société des sciences et des arts de l'ite de la Réunion y année 1867).
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